LES MOUVEMENTS LENTS DU SOL
Si nous négligeons pour un moment les autres forces transformatrices, nous voyons que les eaux devaient s'écouler d'un point coté aujourd'hui 250 ou môme si Ton veut 239 vers un point coté aujourd'hui 310.
Pour que cet écoulement ait été possible, il faudrait admettre, tout agent de modification mis à part, un affaissement des vallées.
Si le seuil à 310 est resté fixe, c'est vers le nord de la vallée de Chambéry qu'aurait eu lieu une dépression d'une soixantaine de mètres ; elle se serait fait sentir en diminuant d'intensité dans trois directions, vers le Rhône supérieur, le Rhône inférieur, et le lac du Rourget.
Quelle aurait été la cause de cette dépression? Peut-être
dépend-elle du tassement des couches d'alluvions déposées depuis des siècles dans la vallée, peut-être aussi est-ce la continuation du mouvement de plissement qui a modelé le terrain dans cette région, occupée par les étages jurassique et crétacé ou par leur débris.
Les plissements. — Les couches sédimentaires qui ont dans le principe été déposées horizontalement, se sont plissées sous l'influence de forces que nous n'avons pas à rappeler ici, et qui auraient été notamment des pressions latérales. Ces couches occupent ainsi de Test à l'ouest une largeur en certains points moitié moindre que leur largeur primitive. Les parties saillantes des plis sont les anticlinaux, les parties en creux sont les synclinaux. Les croquis parus dans le Bulletin des services de la carte géologique de la France en avril 1892 donnent des indications sur la direction et l'intensité des ondulations aux environs du Bourget (1).
Nous pouvons donc penser que c'est peut-être la succession de mouvements de ce genre, se continuant insensiblement pendant vingt siècles, qui a contribué pour une grande part à l'établissement du régime actuel des eaux.
Manque d'observations. — Malheureusement, nulle observation scientifique ne peut confirmer cette hypothèse de plissements se continuant à Tépoque actuelle ; il est bien question parfois, dans les journaux ou dans les revues, de régions qui paraissent se soulever insensiblement, et d'autres qui paraissent s'affaisser ; on rencontre aussi, dans les villages, de vieux paysans qui déclarent que, du temps de leur père ou même du temps de leur jeunesse, les habitants de tel village voyaient le clocher de tel autre village qu'ils ne peuvent plus apercevoir ; mais il faudrait à ces observations populaires une confirmation sérieuse appuyée sur des observations scientifiques à long terme.
Des essais ont été tentés déjà par un géologue bien connu, et aussi modeste que consciencieux, M. Girardot. Son opuscule intitulé : Note sur l'étude des mouvements lents du sol dans le Jura
(1) N* 29. Tome IV. 1892-1893. Contact du Jura méridional et de la zone subalpine aux environs de Chambéry fSavoieJ, par M. HoUaDde. Paris, Baudry, 1892.
(Lons-le-Saunier, Doclume, 1891), est des pins intéressants; c'est une communication au Congrès des Sociétés savantes de 1890, section de géographie liistorique et descriptive.
Mais les observations recueillies n'ont pas encore donné de résultats précis. Elles sont en effet très difficiles: la mauvaise volonté des habitants des campagnes, le peu d'intérêt attaché à ce genre de recherches, sont déjà des obstacles sérieux à une pareille entreprise ; déplus, la méthode d'observation rigoureuse reste à trouver, il n'y a pas de niveau de base, puisque des points voisins doivent nécessairement subir des déplacements sinon égaux, du moins proportionnels; les causes d'erreur additionnées donnent un total supérieur à la quantité à mesurer ; enffn il faudrait, même avec une méthode sûre, non pas des années, mais des siècles d'observation pour arriver à un résultat certain.
Nous sommes, en ce qui nous concerne, convaincu de l'existence à l'époque actuelle de mouvements du sol se produisant sur des régions entières ; leur cause seule reste à déterminer.
Faut-il admettre qu'il se produit des plissements confempo-
rains, analogues à ceux qui ont jusqu'ici donné ù Técorce terrestre
le relief que nous lui voyons? Nous avons consulté à ce sujet des
géologues, et l'ensemble de leurs avis a paru nous indiquer qu'ils
. étaient dans l'indécision.
Quelques opinions. — La plupart d'entre eux nient en effet complètement l'existence de plissements contemporains; d'autres, en assez grand nombre, ne veulent pas se prononcer sur une question qui ne leur semble pas suffisamment étudiée, et un petit nombre enfin admet la possibilité de mouvements du sol.
M. Lugeon, privat-docent à l'Université de Lausanne, nous écrivait: « Les questions que vous me posez sont très compli-
» quées Si évidemment votre Rhône peut être démontré
» coulant dans l'Isère à l'époque romaine. . . . votre hypothèse de » la continuation du plissement serait la seule logique; elle a » contre elle l'ensemble des connaissances de la géologie » alpine (l). »
M. Velain, de la Sorbonne, dans une conversation qu'il a bien voulu avoir avec nous au mois d'août 1901, nous avait exprimé à
(1) Lett. de Lausanne, 6 nov. 1901.
peu près le même avis : à première vue, notre hypothèse lui paraissait possible, mais il ne croyait pas à l'existence de plissements à Tépoque historique.
M. Révil, de Chambéry, nous écrivait en 1900: « Je n'ai pas » jusqu'ici trouvé de preuves me permettant de conclure à des » modifications lentes du soi ni à des plissements se continuant à » Tépoque actuelle (1) », et plus loin: « Je ne puis que vous » répéter que je n'ai pas d'observations me permettant de conclure )) à des plissements actuels. »
M. Douxami, à qui nous avions exposé en délail notre hypothèse; admettait d'une manière générale ta continuation de tous les phénomènes dont nous avons parlé plus haut, mais sans vouloir les appliquer à l'explication du Rhône actuel. Il nous disait dans une lettre (2) : « Ce que vous écrivez dans votre » ouvrage est exact au point de vue de la complication des phéno- » mènes qui peuvent produire un changement d'un réseau » hydrographique... et les phénomènes que vous indiquez se » continuent encore de nos jours. »
M. Kilian, dans une lettre (3) où il nous donnait de précieux conseils au point de vue géologique, nous écrivait : « La démons- » tration de mouvements du sol d'ordre tectonique, de plisse- » ments à l'époque historique, est une chose trop importante » pour que Ton puisse la baser exclusivement sur des preuves » aussi peu solides que quelques textes plus ou moins obscurs; » nous sommes habitués à une méthode plus rigoureuse. »
M. Girardot, deLons-le-Saunier, bien connu par ses nombreux travaux sur le Jurassique, nous disait dans plusieurs conversations, qu'il considérait comme possible la continuation de plissements à Tépoque actuelle, mais que nulle preuve scientifique n'en avait encore pu être fournie. Son étude sur les mouvements du sol dans le Jura montre bien d'ailleurs qu'il est aussi convaincu que nous de l'existence des mouvements actuels.
Conclusion. — Nous ne voulons pas insister davantage sur les causes qui onl à notre avis déterminé les transformations
(1) Lett. de Chambéry, 28 août 1900.
(2) De Paris, 21 nov. 1901.
(3) De Grenoble, 25 nov. 1901.
successives du Rhône ancien : les érosions, les alluvions et les effondrements ont laissé des traces suffisantes pour être reconnues par tous; les mouvements lents du sol, au contraire^ se continuant insensiblement à travers les siècles, n'ont pas été constatés scientifiquement, mais sont intervenus à notre avis pour modifier la physionomie du sol, sans que d'ailleurs plus que les géologues qui y croient, nous puissions en donner la preuve.
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