RATES
La mère de M... atteinte d’une gastrite chronique, buvait beaucoup de vin.
M... a eu deux frères, morts tous deux: un en bas âge, l’autre un peu plus âgé, ce dernier de diphtérie.
Dans les antécédents pathologiques personnels de M, on relève le croup à 8 ans; quelques traumatismes craniens légers entre 8 et 11 ans. À 18 ans, étant à Aniane, il est frappé d’insolation avec congestion cérébrale. Plus tard, il eut une otite gauche qui, après avoir très peu suppuré, est devenue chronique.
Les accidents qui ont marqué l’enfance de M. n’ont aucun rapport avec ses anomalies psychiques. L’insolation elle-même n’est pas à retenir comme cause, puisque l’inculpé avait, avant elle, manifesté de telles tendances vicieuses qu’on avait dû le placer en colonie pénitentiaire. [l faut tenir compte, au contraire, de ce fait que M... est fils d’alcoolique et que son père a lui-même un çaractère emporté et une instabilité qui l’a conduit, de métier en métier, à la misère et au vagabondage. Il y a, dans cette ascendance, l’explication des tares considérables que nous trouvons dans le‘psychisme du fils.
Dès son enfance, M... a présenté un caractère indomptable et la mauvaise éducation qu'il a reçue a encore aggravé ses tendances. Il quitta Menton très jeune avec sa famille et fut envoyé à l’école, chez les Frères, à Apt. Il y resta jusqu’à 12 ans, mais n’y apprit qu'à lire et à écrire. Il manquaït l’école trois ou quatre fois par semaine, Il faisait alors de véritables fugues et son instabilité constitutionnelle se traduisait déjà par sa tendance au vagabondage, Il partait de chez lui à la moindre contrariété, le plus souvent parce que son père le battait. Il restait deux ou trois jours à errer dans la campagne, puis son père le faisait rechercher et on le ramenait à la maison. Il se nourrissait de fruits en été. Mais en hiver il n’hésitait pas à voler les sacs des ouvriers agricoles pour s’emparer de leur dîner. Il s’est enfui ainsi plusieurs fois avant l’âge de 12 ans.
=. Dès son bas âge, M... a commis des petits vols domestiques. C’est à la suite du vol d’une pièce de 5 franes qu'il a recu de son père la correction qui lui a laissé es cicatrices du cuir chevelu.
Vers l’âge de 13 ans, il vient à Aix avec ses parents. Là, il
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allait voler les poules et les lapins des voisins pour essayer de les vendre; quand il ne pouvait les emporter, il les tuait.
Dès l’âge de 14 ans, il ne peut plus supporter la vie familiale. I] s’enfuit et son père, lassé, le laisse tranquille.
M... est alors bien développé. Il profite de ses avantages physiques pour se placer à Aix comme manœuvre maçon chez un entrepreneur, ami de son père. Il travaille pendant quelques jours, puis vole à son patron un litre de,pernod, le boit, se grise et ne revient plus. Il se place chez un autre patron et, de suite, vole un gros robinet de cuivre, On s’apercoit du vol. Il remet le robinet à sa place, mais est néänmoins congédié.
I1 habitait alors en hôtel une chambre qu'il avait louée pour quinze jours et dont il ne paya pas la location. Il y vole 30 francs à -un voyageur et part en chemin de fer pour Marseille, qu’il voulait visiter depuis longtemps. Il dépense son argent et revient à Aix. Sans chercher à rentrer dans sa famille, il essaye de s’embaucher. Mais il est connu pour ses vols, dans la petite ville, et il ne trouve pas de travail. Apprenant que son père le recherche, il se cache dans la campagne. Pendant un mois il rentrait de grand matin dans Aix, volait le pain que les boulangers déposent dans les corridors et repartait dans les champs. La nuit, il couchait dans les cabanes. |
Des voisins de son père connaissaient à peu près son gîte, ils avertissent le père, qui prévient la police. Une nuit, M... est pris dans un cabanon, y ayant signalé sa présence par le feu qu’il y faisait pour cuire des pommes de terre. Son père avait eu, vers cette époque, l’idée de le placer à l’asile d'Aix, maïs n’y put réussir. ‘
En février 1903, M... qui a 15 ans, est alors mis en correction à là Colonie pénitentiaire d’Aniane. Il en sort à 18 ans, sans qu'on ait eu à se plaindre de sa conduite. Il y a appris le métier de maçon. Cependant, suivant l’inculpé, il y a fait une tentative d'évasion et s’y est grisé chaque fois que l’occasion s’est présentée. :
En sortant d’Aniane, à 18 ans, il avait 50 franes de pécule et un habit neuf. Il se rend à Toulon poyr s’engager dans l’infanterie coloniale, car la vie d’aventures l’attirait, comme beaucoup de ces instables, Mais son père refuse son consentement. Cet
homme tenait alors une maison de tolérance à Manosque et préférait garder son fils avec lui. M... revient à Manosque, mais la vie que mène son père ne lui plaît pas. I se rend à Marseille, puis à Aix. [1 n’a plus d’argent. Il vend ses effets et revient chez son père. Celui-ei l’emploie pendant quelques mois à nettoyer l’établissement.
En 1905, ïl travaille quelques mois à Manosque comme maçon et le reste du temps avec son père, dont on a fermé la maison. Pendant cette dernière période, n’ayant pas d'argent et son père le nourrissant mal, il commet de nombreux vols d’aliments.
Il fait alors connaissance d’une femme et part avec elle pour Volx. Il fait le voyage pour la placer dans une maison de tolérance, dont le tenancier lui donnera quelque argent pour cette recrue. |
La femme, ne connaissant pas son nouveau patron, confie son porte-monnaie contenant 28 francs à M... qui part en se l’appropriant. Une plainte ayant été déposée, M... est arrêté et condamné à six mois de prison.
C’est, à son dire, pendant cette détention qu’il a songé pour la première fois à simuler la folie. Un médecin visitant un pré- . venu aliéné, vint voir également M... l’interrogea et lui dit qu’il l’enverrait à l’asile s’il était de nouveau condamné.
A sa sortie de prison, il reprend son existence vagabonde dont les étapes se trouvent marquées, en 1907, par deux condamnations pour infraction à la police des chemins de fer et une pour vagabondage. Cette dernière serait volontaire, à son dire, M. ayant préféré le séjour de la prison aux misères de l’hiver.
Dans la suite, il réussit à se placer à Marseille, comme commissionnaire, au Palais de Cristal. Il prêtait la main aux machinistes et portait les bagages. Il travaille six mois. Un jour, il porte les colis d’un voyageur à bord d’un paquebot. On s’apercoit qu’il manque des tringles en cuivre. I est arêté et condamné sur appel à quatre mois de prison.
C’est à Marseille, à ce moment, qu’il à fait connaissance de B..., qu'il allait retrouver plus tard à la maison d’arrêt de Nimes.
Sortant de prison, il rejoint son père et sa mêre, qui sont devenus forains. À une fête, à Manosque, il se grise, quitte son père,
erre quelques jours entre Aix et Apt, et dans cette dernière ville AN
commet une agression à main armée avec guet-apens. Il purge à Nimes une peine de trois années de prison.
Libérè en 1911, il est dirigé sur Tunis pour y accomplir son service militaire au 4 bataiïllon d'infanterie légère. Il en part une première fois au bout de quinze jours, mais est repris. Bientôt, il repart de nouveau, réussit à s’embarquer sûr un paquebot et à débarquer à Marseille (juillet 1911).
Là, il se procure un peu d’argent et se rend à Gênes. Dans cette ville (15 août), à la suite d’une discussion, il est frappé de plusieurs coups de couteau qui ont laissé les cicatrices qu'il présente sur le tronc. Soigné à L'hôpital, il quitte Gênes aussitôt remis (15 septembre) et revient à Marseille, où il mène une existence misérable pendant plusieurs semaines.
Là, il rencontre le sieur F..., qui lui propose de s’associer à lui pour faire la contrebande de l’alcool. Le 29 septembre, il est impliqué dans lé vol d’une mule avec ses harnais dans une foire et arrêté par la gendarmerie. |
L'examen de cette vie met en lumière quelques faits intéressants.
Dès son enfance, M... à fait preuve d’une grande instabilité.
Il se sauvait sans cesse de chez son père; faisant de véritables : fugues, vivant en vagabond. Plus tard, ce besoin de déplacement.
s’est traduit par plusieurs condamnations pour vagabondage ou infraction à la police des chemins de fer. |
Une autre perversion, importante médico-légalement, est la tendance au vol. Dès le plus bas âge, M... a volé, d’abord ses parents, plus tard les voisins, puis ses patrons. Il a souvent volé sans besoin. Quand il prit, étant tout enfant, cette pièce de 5 francs, il ne savait qu’en faire. Il réunit alors les enfants du voisinage et les conduisit tous chez le pâtissier.
Ces deux tendances au vol et au vagabondage sont constitutionnelles chez cet homme. Elles constituent les deux facteurs principaux qui ont fait de M... un délinquant habituel. Elles se sont probablement développées sur ce terrain prédisposé parce qu'elles n’ont trouvé en face d’elles, dans le bas âge, qu’une éducation extrêmement insuffisante et parce que M. a vécu dans un milieu particulièrement mauvais. Le seul procédé d'éducation usité par le père de M... à été la correction physique. Elle a
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complètement échoué chez cet être fort et très résistant à la douleur.
D'autre part, M... n’a jamais eu que de mauvais exemples sous les yeux. Il à été élevé par un père buveur dont la moralité n’était pas très développée, puisqu'il préférait voir son fils vivre parmi les prostituées plutôt qu’au régiment.
Quelle influence aurait eue sur ces tendances anormales une éducation bien dirigée, appliquée dès le bas âge? C’est un problème qui chez M... se pose aujourd’hui trop tardivement.
Enfin, l’alcool a joué son rôle. Le père a bu et a procréé l’individu aujourd’hui inculpé, et l’alcool semble ic; la principale cause de la dégénérescence que nous constatons. Mais M. est aujourd’hui également un buveur. L’alcool n’a pas encore produit chez lui une intoxication chronique. On ne trouve aucun signe d’alcoolisme chronique. Mais cependant l’usage d’alcool est devenu un besoin et l’ivresse le plus grand plaisir. Quelquefois on note son influence dans les délits passés. C’est un litre de Pernod que M... vole à un de ses patrons. Plus tard, il était ivre quand il commit son vol à main armée. Cependant on ne trouve chez M... aucune des réactions médico-légales propres aux ivrognes. L’explication se trouve dans ce fait que, contrairement à l’habituel, le caractère violent de M... s’adoucit quand il est ivre.
De telles perversions instinctives ne pouvaient exister chez M... sans d’autres anomalies psychiques. L'examen des facultés mentales nous en décèle de nombreuses.
: L'intelligence est très faible dans son ensemble. La mémoire est mauvaise. C’est à peine si M... peut nous dire la date de sa naissance, et ce n’est qu'après réflexion qu’elle lui devient certaine. Il ne se rappelle ni le quantième du mois, ni depuis combien de jours il est enfermé. Les dates des événements marquants de sa vie sont confuses. Il n’a pu, malgré sa bonne volonté, nous donner en une seule fois la liste exacte de ses condamnations. Il
se souvenait des principales; mais avait oublié la condamnation pour vagabondage. (
‘ L’attention se fixe facilement et M... n’est pas un distrait. Cependant elle est très paresseuse. D'ailleurs, elle est facile à
fatiguer. de à DE MERS
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Les jugements sont puéxils; ils sont dénués de toute logique. Les raisonnements se bornent aux immédiates constatations. Ainsi, lors de sa désertion, M. est rentré presque aussitôt à Marseille, où cependant il se savait connu. =
Les tatouages qu’il porte sont une autre preuve de sa faiblesse intellectuelle. Si on pouvait mettre ceux qu’il se fit faire à Aniane sur le compte d’une coquetterie puérile, il n’en est pas de même pour ceux du bataillon d'Afrique. À ce moment M... avait été plusieurs fois condamné, était un délinquant habituel, savait qu’il commettrait encore des délits. Il n’a pas songé un seul instant que de tels signes indélébiles pouvaient le faire reconnaître plus facilement. À
L'activité intellectuelle est faible. Les associations d’idées se font lentement et ne sont pas compliquées. L’imagination est pauvre; contrairement à beaucoup de ses pareils, M... n’aime pas à raconter ses aventures. Il ne cherche jamais à les embellir. Cette intelligence, congénitalement faible, n’a reçu aucune instruction. M... ne sait même pas la table de multiplication. Les acquisitions sont entièrement. à l’état rudimentaire.
Les notions morales n’existent absolument pas. Actuellement, M... est un amoral complet qui n’est dirigé que par ses appétits ou ses instincts pervers.
Les sentiments affectifs sont également absents. Il ne faut pas lui demander d’amour filial. Si son père l’a battu, sa mère a toujours été bonne, même faible pour lui. Et cependant il les a - quittés avec une indifférence égale pour tous deux. Actuellement c’est sa mère qu'il regrette le plus « parce qu’elle lui donnait des sous ». Mais s’il lui fallait habiter avec l’un d’eux, c’est son père qu'il choisirait paree que, avec lui, on boit et mange bien.
Toute sentimentalité est absente dans ce caractère fruste. M... a fréquenté des femmes, mais n’a jamais eu de faiblesse et n’a pas éprouvé le besoin d’un attachement féminin. Et cependant la sexualité est normale chez M... Le eoït s’est toujours accompli normalement. Privé de femme, il se masturbe de temps à autre sans faire de différence entre ce plaisir et celui que lui donnerait une femme. Son seul bonheur est de boire et la privation d’alcool lui est seule pénible.
Enfin, M. présente quelques troubles du caractère. C’est un
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violent, un emporté. Il éprouve des colères presque morbides. Il ne se confaît plus dans ces accès. Il est d’ailleurs très irritable et peut dans ces moments d’irritation se porter à des actes graves. Ces colères jointes à sa débilité intellectuelle le conduisent fréquemment à un entêtement invincible. Il est extrêmement méchant et l’a montré dès son enfance. Il massacrait impitoyablement les volailles des voisins, s’il ne parvenait pas à les voler.
Enfin, il est très paresseux. A l’asile, il reste couché jour et nuit sur son matelas sans rien faire, ni manifester aucune activité.
CoNcLUSIONS. — 1° M... a simulé l’aliénation mentale à la prison et à l’asile. |
2° Le vol dont M... est inculpé ne présente en lui-même aucun élément qui puisse le faire attribuer à une maladie mentale, à la folie.
La désertion ne saurait non plus être mise sur le compte de la folie. M... est responsable de ces actes devant la justice.
3° L'examen psychiatrique révèle, chez cet inculpé, une grande
. débilité intellectuelle et morale; des perversidns instinctives con-
génitales ; tendance au vol et au vagabondage. Cet état psychique anormal provient d’une dégénérescence mentale héréditaire.
La justice doit tenir compte de l’existence de ces infirmités psychiques dans l’appréciation de la responsabilité de M..., qui $’en trouve atténuée.
Cet individu n’est pas un aliéné au sens légal et ne peut être interné. C’est un homme dangereux, mais les dangers qu’il fait courir ne proviennent pas exclusivement de ses infirmités psychiques.
Le cas dont nous présentons le rapport est loin d’être rare ou exceptionnel. [l correspond au contraire à un type fréquent dans les prisons. C’est un cas complet de ces débiles intellectuels et moraux dont les tares physiques congénitales sont aggravées par une éducation mauvaise, par un développement dans un milieu funeste.
Réagissant suivant leurs tendances perverses, il sont, dès l’enfance, de mauvais élèves, pillards et vagabonds. Plus tard, ils sont conduits par leur constitution anormale à demander au vol ou au crime, plutôt qu’au travail, la satisfaction de leurs besoins.
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Ils sont incapables, à cause de leur instabilité, de faire ailleurs qu’en prison leur service militaire.
Ils se trouvent ainsi sans cesse en lutte avec la société. Ils deviennent rapidement des délinquants habituels et des emprisonnés perpétuels.
M. si on compte son temps de colonie pénitentiaire, a, de 15 à 24 ans, passé 6 ans en prison. La preuve est évidente que la loi ne possède pas dans ces cas de sanction efficace.
Et cependant les actes en eux-mêmes de ces sujets ne sont pas exclusivement la conséquence ou l’expression de leurs anomalies psychiques. Ces sujets ne sauraient donc être internés.
Nous répétons ici, après bien d’autres, qu’ils ne sont à leur place ni à la prison, ni à l’asile actuel; maïs que leur nombre sans cesse croissant rend de jour en jour plus urgente la création d’asiles spéciaux où leurs crimes et délits seraient considérés comme la conséquence inévitable de leur constitution anormale et où, enfermés après jugement, leur vie durant, ils ne seraient plus un danger permanent pour la société.