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LIVRE II

UNE VILLE GRECQUE ET FRANÇAISE

A Adrien Frissant.

UNE VILLE GRECQUE ET FRANÇAISE

— Tyndarides, Lumière continuelle sur la mer...

La Talhède.

— Ma patrie, ma patrie? répétait, au Nouveau Phalère, mon hôte. Eh bien ! devinez-la...

L'aimable homme, correspondant politique, littéraire et scientifique de plusieurs grandes feuilles françaises, me montrait depuis quelques jours les aspects d'Athènes ancienne et nouvelle avec le zèle du patriotisme, de la piété et de l'amour. Il parlait le français plus purement encore que ses concitoyens ; il y mettait beaucoup moins d'accent que nos Marseillais. Je le soupçonnais d'appartenir à quelque famille de banquiers phocéens fixés dans le nord de la France, ou du moins d'avoir fait toutes ses études à Paris.

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— Point du tout, me dit-il. Vous seriez quitte à trop bon compte. Je ne suis pas Français de la manière qu'il vous semble. Marseille n'est pas mon berceau ni celui des miens, et je n'y ai guère vécu. Je suis de race grecque. Je n'ai pas un globule de sang qui ne soit grec. Et, bien que personne ne soit plus Grec que moi, je dépends du consul de France.

— Mais, dis-je, les effets de la naturalisation varient beaucoup d'État à État.

Mon. compagnon interrompit :

— Distinguez-moi bien d'un Métèque : ni mes pères ni moi n'eûmes aucune formalité à remplir pour devenir Français. Nous sommes Français naturels, exactement comme vous l'êtes, sans avoir rien fait pour cela : par la position du lieu de notre naissance, par le droit ou par le hasard de la nature, le sol où sont nés les vôtres, comme les miens, étant, de fortune, français.

La voix chaude et chantante, mais exempte de raucité, il agitait le balancier de son origine :

— Grec et Français, Français et Grec : comment cela m'est-il possible ? ... Ah ! monsieur le félibre, ah ! monsieur le nationaliste I ah ! monsieur le sociologue, vous voilà du fil à retordre...

Et l'œil au clair, l'index hoché rythmiquement depuis l'extrême droite jusqu'à la gauche extrême m ' en f ermaient dans le cercle de la question.

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Je l'assurai que j'y perdrais mon latin et mon peu de grec, s'il ne me mettait sur la voie.

— Ma patrie, dit-il, se découvre au couchant de l'Attique, sur la route marine de la fabuleuse Hespérie. Elle appartient aux lointains royaumes de l'Occident, et le char du soleil y descend à peu près une heure plus tard qu'à Athènes.

— L'heure française, dis-je.

— L'heure française.

Il ricanait, tout enflé de son avantage.

— Observez, reprit-il, comme je suis honnête. Je vous ai épargné le tiers de la difficulté, ne m'étant prévalu devant vous que de deux patries. A vous dire vrai, j'en ai trois.

Fabuleux citoyen de trop de patries ignorées ! Sans doute que je fis trop sensiblement éclater mon admiration pour cette espèce de trigamie politique.

— Trois patries, mon hôte, et lesquelles! Trois belles patries à la fois, telle est ma part, la légitime, sans compter tout ce qu'il me divertira d'usurper !

Et, dédaigneux jusqu'à l'imprudence :

— Vous me savez né de la France et de la Grèce ; apprenez encore que je suis encore de la giboyeuse Cyrnos.

J'étais trop fait à la manière ultra-grecque du promeneur pour ne point traduire instantanément Cyrnos par notre Corse. Mais ce nom pro-

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nonce livrait le sphinx à ma merci. J'approchai de mon hôte le bout de ma canne albanaise pour figurer le glaive court de l'enfant de Laïus :

— 0 sphinx, lui dis-je, vous faut-il transpercer comme vos mystères ?

Et voyant qu'il gardait quelque doute sur la défaite, le coup de grâce fut asséné :

— XAIPE, enfant de la française, de l'hellène et corse Gargèse.

— Vous saviez le nom de Cargèse !

Il n'y a que YO Mantovano du Purgatoire pour donner une idée de son cri. Le goguenard poseur d'énigmes s'était évanoui, il ne restait qu'un fils de Cargèse et ses démonstrations d'allégresse civique. Je crus qu'elles m'étoufferaient. Mais il m'accablait de demandes en me priant de lui pardonner ces transports.

Tant de lieues le tenait séparé de sa ville, et depuis si longtemps ! Lui-même était si loin de supposer que j'eusse entendu parler d'elle ! Le commun des Français fait si volontiers ses délices de la crasse ignorance des plus illustres éléments de la géographie !

Les questions recommencèrent d'un ton plus sage.

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— Avais-je donc vu sa patrie ? Etais-je passé à Cargèse avant de venir à Athènes? Ou, quand notre vaisseau avait longé la belle Gyrnos, quelque compagnon de voyage m'avait-il indiqué une tache brillante au nord du golfe de Sagone en prononçant le nom que tous les Gargésiens ont gravé au fond de leur cœur ?

Il fallut avouer que je n'avais point visité ni de loin salué Cargèse. J'eusse même ignoré son nom charmant, faute de m'être arrêté en Corse ; seulement, bien heureusement, un de mes amis de Provence, qui avait tenu garnison à Ajaccio, ayant dit ce nom devant moi, l'avait entouré de détails que je n'avais pu oublier.

Je répétais ce que je savais.

Le militaire dont je repassais les souvenirs avait vu Cargèse un jour d'élection. Ces jours sont terribles en Corse, l'électeur étant dépourvu de scepticisme. Il traite la chose publique comme les affaires d'amour ou les querelles de famille qui lui brûlent le sang. Du reste, ses plus vifs intérêts sont en jeu, les plus personnels et les plus secrets. Il ne peut voter sans tumulte. A défaut du chant de la poudre, les cris de mort

sont de rigueur. Le seul refuge de l'étranger est à la campagne. Mais mon ami roulait depuis des heures dans la campagne d'Ajaccio sans trouver nulle part un coin où mettre pied à terre. La voiture, attelée de robustes petits coureurs, dépassait l'extrême banlieue. Cette fois, des conflits aigus avaient envenimé les anciennes blessures, des passions nouvelles étaient dans l'air. Le moindre pâté de masures enfermait la guerre et ses cris. Tout coude des chemins promettait un combat singulier à défaut de quelque rencontre de clans. Mon ami, qu'une indisposition éloignait du service actif, regrettait cette turbulence sous la vigne et sous l'olivier.

— Hé, quoi, disait-il, ce beau ciel, cette généreuse nature refuseront la place des rêves d'un soir?

Il prit le parti de se perdre tout à fait dans la solitude. Les chevaux excités le traînèrent par monts et par vaux, entre les plus doux paysages et les plus violentes populations, l'espace de cinquante kilomètres exactement. Au cinquante et unième, la scène changea tout d'un coup.

De nouveaux visages parurent. On devait approcher d'un bourg considérable, s'il fallait en juger par le nombre et l'architecture des toits qui se montraient au-dessus de la côte, entre les sinueuses guirlandes de cactus rouges et violets ; mais l'apparence de cette petite ville charmait

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enfin par le calme et la discrétion. La paix rustique n'y était guère troublée que des bruissements naturels ou, en prêtant l'oreille, par l'humaine musique des conversations tenues à demi-voix par des citoyens policés. Plus de bande vociférante, ni de chants haineux. La voiture parvint sur une place oblongue et s'arrêta sur le flanc d'un bureau de poste. Des cultivateurs, assez proprement vêtus, se promenaient par groupes. Deux prêtres devisaient, ils ne disputaient point. Différents par le costume et le reste de leur aspect, l'un, à très grande barbe, portait une sorte de toque avec un ample habit qu'il drapait à l'orientale ; l'autre, en collet romain, conservait l'uniforme de nos clergés occidentaux.

Accoudés sur une muraille, des vieillards et des jeunes gens, ceux-ci pétulants sans furie, paraissaient débattre avec fermeté quelque point qu'ils avaient défini avec précision. Chez les uns et les autres perçait de la réserve, aiguisée même d'ironie. L'idée du bien commun, l'exacte connaissance du représentant à nommer, le souvenir des anciennes expériences et du prix qu'elles avaient coûté se peignaient tour à tour sur chaque visage. Au lieu de la rudesse et de la simplicité observées jusque-là par tout le pays, mille nuances transparentes annonçaient un fonds délicat.

Le voyageur se crut transporté sur le continent,

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dans un sage repli de la montagne provençale et, comme dans les tragédies, il demanda :

— Où suis-je ?

Quelqu'un lui répondit qu'il était à Cargèse, ville corse par l'emplacement, mais construite et peuplée par les arrière-petits-fils d'émigrants laconiens qui, venus de Colokythie deux siècles en deçà, étaient restes fidèles au génie de leur sang :

— Enclavés chez les Corses, devenus Français avec eux, nous n'avons aliéné qu'une petite part de l'héritage de nos ancêtres. Personne à Cargèse n'approuve un éclat de voix superflu ni le geste sans proportion. On s'applique à traiter de tout raisonnablement.

Ainsi parla le Cargésien à son visiteur provençal ; et mon ami, en contant ce séjour en Corse, me transmit les paroles qu'il avait recueillies et gardées, pour la forme antique de leur inflexion. Je les répétai mot pour mot à ce sphinx du Nouveau Phalère, dont j'étais l'hôte. Celui-ci ne déguisa point son plaisir, lorsque j'eus ajouté que mon ami passa à Cargèse une bonne nuit, animée de songes paisibles.

Il me récompensa par des renseignements suf les fondateurs de Cargèse et me donna le goût d'aller voir sa mère-patrie.

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