‹ Anthinea; d'Athènes à FlorenceChapitre 20 sur 34 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

LE GENIE TOSCAN

A Lucien Moreau.

LE GENIE TOSCAN

La plaine de Florence a vraiment un air de bonheur. Il me souvient que j'y entrai le jour même où parurent les premières nouvelles alarmantes de FOrient, mêlées aux bulletins de la conférence sanitaire de Venise. Je vis ainsi distinctement le double fléau de la peste et de la guerre levé sur les villes d'Europe*. Mais cette idée ne put tenir contre les agréments d'une si heureuse campagne.

C'était un soir de février, sur la route qui vient de Pise et franchit le mont Àlbano au défilé de Gonfolina. Dans cette nuit naissante, le ciel se faisait pur et doux, la terre abondante et profonde. Des vergers, des bouquets de bois couronnés d'un

j - /j ANTHINEA.

feuillage qui ne périt pas en hiver mêlaient une ombre pâle à la demi-clarté. Sur les hauteurs qui longent d'une ligne à peine tremblée la rive gauche de l'Arno, surtout aux points où leur relief se creusait mollement, montaient de place en place de sveltes châteaux- forts, des clochers, de hautes tourelles élancées sur des tfges fines et gonflées au sommet comme des calices de fleurs. Coulant à notre droite, en sens inverse du voyage, le fleuve un moment rétréci baignait de longs parterres dessinés avec art au pied des maisons entr'ouvertes. L'étranger ne saurait se défendre de sympathie pour un sol si gracieux et si commodément approprié à l'homme. Volontiers, pour ma part, je l'eusse appelé mon ami.

Mais la ville approchait. Je me réjouissais de voir sa banlieue si pareille aux pensées agréables que donne le nom de Florence. Je la sentais venir dans sa grâce maigre et nerveuse, sans langueur, mais dénuée de brutalité. Tout charme, toute suavité et toute élégance, un peu molle peut-être, telle était la Florence que j'attendais.

Sous une bande de collines plus douces à la vue que ne l'est au toucher la soie, apparut enfin le clocher de Sainte-Marie Nouvelle. Je le reconnus à ce signe qu'il se détache en avant de Florence pour qui arrive entre le nord et le couchant. Il ne manqua point de me faire souvenir des couples du Décameron. Sous ce clocher, au

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milieu de la nef de cette vieille église, un mardi matin de l'année i438, sept jeunes Florentines tinrent conseil avec trois jeunes gens de leur connaissance, aussi courtois, aussi bien faits qu'elles-mêmes étaient nobles et avenantes ; c'est là qu'on résolut d'échapper à la peste et de goûter sur la colline de Fiesole, dont l'air est salubre et subtil, la consolation de l'oubli.

Là-dessus la fatigue et l'excitation du voyage me firent rêver à moitié. Je me crus du Décaméron. Ou plutôt il me sembla que, cinq cent quarante neuf ans après la grande peste, je venais chercher à Florence ce que Fiammette, Pampinée, leurs compagnons et leurs compagnes, avaient demandé à Fiesole. De jeunes dames en robe couleur du temps se contaient, les unes aux autres, des histoires ou des fables encourageantes. Puis toutes et moi-même, nous nous ranimions à ces contes et l'on reprenait goût aux variétés de la vie.

— Mais, dis-je en somnolant, Boccace affirme que la rencontre de Sainte-Marie a eu lieu un mardi matin, martedi mallina , dit-il formellement, et, ce semble, il est jeudi soir...

Sur ce beau doute, le vagon dans lequel je raisonnais de la sorte fit halte. Je sautai sur le quai. Ce mouvement me tira un peu d'illusion.

Cependant je croyais toujours en entrant à Florence, pénétrer dans une espèce de paradis

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formé pour les délices de la vue et des autres sens.

Aussi, quand la Florence véritable apparut, l'effet de ma surprise ne fut pas médiocre. A l'angle d'une rue obscure, qui débouchait sur une place vivement éclairée, j'ai senti comme un coup au cœur la gravité, la force et la majesté florentines. Quel visage sévère, dur, aux traits anguleux et profonds, me montra le génie toscan 1

D'âpres maisons de pierre nue, de hautes façades aveugles, sombres, mortes à tout, brisant ou lassas! le regard, hostiles au mouvement de la curiosité et enfin presque menaçantes : ce sont les palais de Florence. Des poings de fer sortent du mur de place en place. Il paraît que jadis on fixait là-dedans des torches. Mais on les dirait tendus contre le passant. Aucune autre saillie. Et des portes épaisses de bois dur ou de fer massif, couvertes de dessins farouches, souvent parsemées de gros clous d'un métal qui ne brille pas.

Au-dessus de ces portes, la pierre, une pierre orgueilleuse, froide, dense, insensible, que les gens du pays nomment, je crois, pierre sereine,

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peut-être de ce qu'elle défie le temps et l'homme. Les temples de l'Attique ont aussi un aspect de sérénité éternelle ; mais la force en est souriante : un air léger circule autour des solides colonnes. Ici. point de colonnes. La paroi lisse, ardue. Jusqu'à la hauteur d'un second ou d'un troisième étage parisien, ces austères façades ne montrent aucune croisée, ne supportent pas de corniche. Nul ornement, que le grain serré des matériaux et leur belle teinte d'or sombre.

Que la rue où sont établies ces forteresses soit étroite et obscure, comme celle du Proconsul, ou qu'on ait formé sous leurs murs une grande place aérée et lumineuse, toutes ont un grand air de haine. Elles gardent au front l'orgueilleux monogramme du premier Florentin qui les éleva, aussi bien pour s'y défendre du populaire que pour dominer ses égaux et imposer sa loi surtous. Simple citoyen ou déjà tyran de sa ville, c'était une espèce de prince. C'était à tout le moins un seigneur domestique, désireux de rester le maître chez lui et de retenir les siens dans l'obéissance comme pût l'être un père de famille romain. Dans ce refuge, s'accordait une libre pâture à l'ambition, à la colère et au reste de ses passions.

En descendant le cours des âges, Florence eut beau se laisser gouverner par le menu peuple, puis tomber au-dessous de ce simple état popu-

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