LES VIEILLES MAISONS
Je n'aime pas les maisons neuves :
Leur visage? est indifférent; Les anciennes ont l'air de veuves Qui se souviennent en pleurant.
Les lézardes4 de leur vieux plâtre Semblent les rides d'un vieillard!
Leurs vitres au reflet verdâtre Ont comme un triste et bon regard
Leurs portes sont hospitalières, Car ces barrières ont vieilli; Leurs murailles sont familières A force d'avoir accueilli.
1. Une lande est une grande étendue de terre inculte; la hvnmle est une plante aromatique.
2. On appelle haUiers des fourrés de buissons (du latin hiish, branchages).
5. Oui, les maisons, comme leurs habitants, ont aussi une physionomie.
4. On appelle ainsi des crevasses dans un ouvrage de maçonnerie. C'est l'asile des lézards.
Les clefs s'y rouillent aux serrures, Car les cœurs n'ont plus de secrets; Le temps y ternit les dorures.
Mais fait ressembler les portraits'.
Des voix chères dorment en elles.
Et dans les rideaux des grands lits.
Un souffle d'àmcs paternelles Remue encor les anciens plis.
J'aime les âtres noirs de suie-, D'où l'on entend bruire en l'air Les hirondelles ou la pluie, Avec le printemps ou l'hiver;
Les escaliers que le pied monte Par des degrés larges et bas, Dont il connait si bien le compte.
Les ayant creusés de ses pas ;
Le toit dont fléchissent les pentes; Le f;renier aux ais vermoulus', Qiii fait rêver sous les charpentes A des forêts qui ne sont plus.
J'aime surtout, dans la grand'salle Où la famille a son fover, La poutre unique transversale Portant le logis tout entier.
Immobile et laborieuse*, Hlle soutient, comme autrefois, La race inquiète et rieuse Qui se lie encore à son bois.
. Tous les portraits finissent par avoir l'air de fanuUc, sous leurs vîntes embrunies.
j. .ilrf (foyer) désignait d'abord les carreaux (astrum, dallage) qui missent le bas d'une cheminée.
;. .-iis (assis), pLinchc de bois menuisé; \ci moulu, réduit en poudre
les vers.
|. La poésie anime tous les objets et leur prête une ime, des senti* '.'. -"nts.
Elle ne rompt pas sous la charge, Bien que déjà ses flancs ouverts Sentent leur blessure plus large, Et soient tout criblés par les vers.
Par une force qu'on ignore, Rassemblant ses derniers morceaux, Le chêne au grand cœur' tient encore Sous la cadence des berceaux.
Mais les enfants croissent en âge; Déjà la poutre plie un peu; Elle cédera davantage :
Les ingrats la mettront au feu...
Et, quand ils l'auront consumée, Le souvenir de son bienfait S'envolera dans sa fumée :
Elle aura péri tout à fait,
Dans les restes de toutes sortes Eparse sous mille autres noms, Bien morte; car les choses mortes Ne laissent pas de rejetons.
Comme les servantes usées S'éteignent dans l'isolement, Les choses tombent méprisées Et finissent entièrement.
C'est pourquoi lorsqu'on livre aux flammes Les débris des vieilles maisons.
Le rêveur sent brûler des âmes Dans les bleus éclairs des tisons.
Sully Pkudiiommt.
I. C'est l'arbre robuste, généreux et vaillant. 11 protège le foyer,
C'i-TAIT UN VIIl \ LOGIS
C'était un vieux logis dans une étroite rue. Tout petit, et perché bien haut sur l'escah'er; Mais un flot de soleil v réchauffait la vue Hn frappant, le matin, au carreau familier.
C'était un vieux logis où circulait une àme, Où les meubles anciens, aux détails ingénus, Dans les angles amis jetaient comme une flamme, lit riaient doucement sous les regards connus'.
C'était un vieux logis où la famille entière
Avait groupé longtemps ses arides travaux.
Ses efforts qu'animait une volonté fière,
tt ces rêves du coeur, toujours chers et nouveaux !
Jours passés, jours sacrés jusqu'en vos amertumes. Dans ce pauvre logis vous étiez enfermés : Ah ! qu'il est triste et doux, l'endroit où nous \ «.v. hhk-s. Souffrant, aimant, heureux de nous sentir aimés!
Hntre les quatre murs d'une chambre modeste, , Qui dira ce que l'homme entasse de trésors'? Trésors faits de sa vie, et dont il ne lui reste Qii'un pâle souvenir, et qu'un songe, au dehors!...
Quand il fallut partir de la vieille demeure; Quand il fallut partir, — l'avant bien décidé', — là, tel qu'un faible enfant, j al perdu plus d'une heure A penser, à pleurer, seul, dans l'ombre accoudé.
1. 11 s'établit à la longue une intimité entre le» personnes «.: v.
ciiblcs licrcditaircs, qui oni servi plusieurs j;cncration$. Ils ont l'air j sourire aux tils comme à l'aïeul. Ils sont vraiment des reliques de
Mlillc.
2. Ce sont les souvenirs J'alfections mortes et toujours vivanicN iiis les cœurs. Ce sont les joies et les souffrances partagées.
^. On y regardait à deux fois: la décision fut pénible.
lOO ANTHOLOGIE CLASSIQUE
— « C'était un vieux logis! » murmurait la Sagesse ' ; « Un logis plein d'amour! » disait le cœur tremblant; « C'était un vieux logis plein d'intime richesse: Prendras-tu ta jeunesse aux murs, en t'en allant?
« C'est là qu'elle vibrait! Là qu'elle s'est levée, Radieuse et chantant les clairs matins d'Avril M C'est là que d'espérance elle fut abreuvée, Comme on vole au bonheur, s'élançant au péril!
« C'est là qu'elle versa ses premiers pleurs d'ivresse. Qu'elle eut ses premiers cris et ses premiers sanglots! Tout ici lui gardait une chaude caresse; Qu'elle s'achève ailleurs, loin de ces vieux échos!
« Jadis il existait des foyers toujours stables : Qui les avait quittés, y pouvait revenir; C'est de là que sortaient ces âmes indomptables Dont le passé puissant ombrageait l'avenir.
« Aujourd'hui la maison est une hôtellerie: On arrive, on se couche, on s'éveille, et l'on part; Ht d'aucuns' aujourd'hui veulent que la Patrie Soit une auberge aussi, dédiée au hasard!
« Et pourtant le Progrès et la libre Justice N'exigent pas que Thomme erre jusqu'à la mort; Et pourtant il est bon que chacun se bâtisse Un nid, pour y garder tout ce qu'il tient du sort !
« Donc rien n'est ferme et fort désormais, rien ne dure Et comme un vil bagage, à l'aventure, on va Cahotant son passé dans la lourde voiture Qu'au premier coin de rue — hier au soir — on trouva '
1. La Sagesse ne dit pas de le quitter. Au contraire, elle est d'accord .ivec le cœur,
2. Le printemps de la vie et celui de l'année sont en harmonie, j. Cette forme, un peu vieillie, équivaut à quelques-uns.