LETTRE D'UN MOBILE BRETON
Maman, et toi, vieux père, et toi, ma sœur mignonne,
Ce soir, en attendant que le couvre-feu sonne %
Je mets la plume en main - pour vous dire comment
Je pense tous les jours à vous très tendrement,
Très tristement aussi, maigre toute espérance;
Car, bien qu'ayant juré de mourir pour la France,
Et certain d'accomplir jusqu'au bout mon devoir,
Je ne puis pas songer au pays sans revoir
La maison, le buffet et ses vaisselles peintes"',
La table, le poiré qui mousse dans les pintes \
La soupière de choux qui fume et qui sent bon
Entre les vastes plats de noix et de jambon 5,
La sœur et la maman priant, les deux mains jointes,
Avec leurs bonnets blancs et leurs fichus à pointes.
Et papa qui, pensant que je manque au souper.
Fait sa croix sur le pain avant de le couper^.
Laissons cela. D'ailleurs, je reviendrai peut-être.
— Donc nous sommes campés sous le fort de Bicêtre i
Avec Monsieur le Comte et tous ceux de chez nous'\
Je vous écris ceci, mon sac sur les genoux,
Sous la tente, et le vent fait trembler ma chandelle.
Bicêtre est une sombre et forte citadelle,
1. C'est la sonnerie qui indique l'heure d'éteindre feu et lumière.
2. C'est un début tout fait de lettre naïvement rédigée par une plume illettrée.
3. Cette esquisse d'intérieur est en harmonie avec le titre de la pièce.
4. Le poiré est un cidre de poires. JJne pinte est une mesure de capacité, contenant 93 centilitres. Ici, ce mot veut dire un broc.
5. Ce menu rustique eût été un festin de Balthasar dans le jeûne du siège, en 1870.
6. Tous ces détails nous transportent dans quelque ferme bretonne, où l'on est fidèle aux vieux usages, aux antiques croyances.
7. Au sud de Paris, entre Gentilly et Villejuif. Ce fut en effet un des campements assignés aux mobiles bretons.
8. L'Egalité règne entre soldats, mais avec le respect de M. le comte, un gros bonnet du pays.
OÙ des Bretons marins, de rudes compagnons.
Dorment dans le caban ■ auprès de leurs canons,
Tout comme sur un brick ^ à l'ancre dans la rade.
Aussi j'ai trouvé là plus d'un bon camarade
Parti depuis longtemps entre le ciel et l'eau.
Car Saint-Servan 5 n'est pas bien loin de Saint-Malo,
Ht nous avons vidé quelquefois un plein verre.
Mon bataillon était de la dernière affaire,
A preuve que+ Noël, le cadet du sonneur,
Comme on dit à Paris, est mort au champ d'honneur.
11 avait un éclat de bombe dans la cuisse.
11 saignait, il criait. Je ne crois pas qu'on puisse
Voir cela sans horreur, et chacun étouffait 5 ;
Mais nos vieux officiers prétendent qu'on s'y fait.
On nous a portés tous à l'ordre de l'armée^-.
Moi, j'ai tiré des coups de feu dans la fumée
Et j'ai marché toujours en avant, sans rien voir.
Enfin on a sonné la retraite, et, le soir.
Un vieux, au képi d'or, qui tordait sa barbiche:
Et qui de compliments paraît être assez chiche.
Nous a dit : « Nom de nom ! mes enfants, c'est très bien ! »
Et quoiqu'il blasphémât, c'est vrai, comme un païen.
Et qu'il lançât sur nous un regard diabolique.
Nous avons tous crié: a Vive la République! »
— Ce mot-là, c'est toujours du français, n'est-ce pas ? —
Quelques-uns d'entre nous se plaignent bien tout bas
Et sont, avec raison, mécontents qu'on ricane
De notre vieil abbé qui trousse sa soutane,
Marche à côté de nous droit au-devant du feu.
Et parle à nos blessés du pays et de Dieu ;