‹ Anthologie classique des poètes du 19e siècleChapitre 77 sur 444 · V. Hugo · texte numérisé non relu

V. Hugo

UN AMI i)i: i/i:ni-an(:i:

Le soir, a la campagne, on sort, on se promène, Le pauvre dans son champ, le riche en son domaine; Moi, je vais devant moi; le poète en tout lieu Se sent chez lui, sentant qu'il est partout chez Dieu. Je vais volontiers seul. Je médite, ou j'écoute. Pourtant, si quelqu'un veut in'accompagner en route. J'accepte. Chacun a quelque chose en l'esprit ; Et tout homme est un livre où Dieu lui-même écrit. Chaque fois qu'en mes mains un de ces livres tombe. Volume où vit une àme, et que scelle la tombe, J'y lis.

Chaque soir donc, je m'en vais, j'ai congé, Je sors. J'entre en passant chez des amis que j'ai. On prend le frais, au fond du jardin, en famille. Le serein mouille un peu les bancs sous la charmille ' ; N'importe : je m'assieds, et je ne sais pourquoi Tous les petits enfants viennent autour de moi. Dès que je suis assis, les voilà tous qui viennent. C'est qu'ils savent que j*ai leurs goûts ; ils se souviennent Que j'aime comme cu.\ l'air, les fleurs, les papillons, Et les bètes qu'on voit courir dans les sillons. Ils savent que je suis un homme qui les aime, Un être auprès duquel on peut jouer, et même Crier, faire du bruit, parler à haute voix; Que je riais comme eu.x et plus qu'eux autrefois. Et qu'aujourd'hui, sitôt qu'à leurs ébats j'assiste. Je leur souris encor, bien que je sois plus triste; Ils disent, doux amis, que je ne sais jamais Me fâcher; qu'on s'amuse avec moi ; que je fais

I. Une cbarmilU est une allée plsntcc de charmes. Le ifrnn est ij v.tpeiir humide qui se produit eu été, après le coucher du soleil, et forme une espèce de rosée.

fS ANTHOLOGIE CLASSIQUE

Des choses' en carton, des dessins à la plume; Que je raconte, à l'heure où la lampe s'allume. Oh - ! des contes charmants qui vous font peur la nuit ; Et qu'enfin je suis doux, pas fier et fort instruit. Aussi, dès qu'on m'a vu : « Le voilà ! » tous accourent. Ils quittent jeux, cerceaux et balles; ils m'entourent Avec leurs beaux grands yeux d'enfants, sans peur, sans fiel, Qui semblent toujours bleus, tant on y voit le ciel !

Les petits — quand on est petit, on est très brave —

Grimpent sur mes genoux; les grands ont un air grave;

Ils m'apportent des nids de merles qu'ils ont pris,

Des albums, des crayons qui viennent de Paris;

On me consulte, on a cent choses à me dire.

On parle, on cause, on rit surtout; — j'aime le rire.

Non le rire ironique aux sarcasmes moqueurs,

Mais le doux rire, honnête, ouvrant bouches et cœurs.

Qui montre en même temps des âmes et des perles \ —

J'admire les crayons, l'album, les nids de merles;

Et quelquefois on dit, quand j'ai bien admiré :

« 11 est du même avis que monsieur le curé. »

Puis, lorsqu'ils ont jasé tous ensemble, à leur aise,

Ils font soudain, les grands s'appuyant à ma chaise.

Et les petits toujours groupés sur mes genoux.

Un silence, et cela veut dire : « Parle-nous. »

Je leur parle de tout. Mes discours en eux sèment

Ou l'idée ou le fait. Comme ils m'aiment, ils aiment

Tout ce que je leur dis. Je leur montre du doigt

Le ciel. Dieu qui s'y cache, et l'astre qu'on y voit.

Tout, jusqu'à leur regard, m'écoute. Je dis comme

11 faut penser, rêver, chercher. Dieu bénit l'homme

Non pour avoir trouvé, mais pour avoir cherché.

Je dis : « Donnez l'aumône au pauvre humble et penché i,

1. Ce mot vague est bien celui qui convient, L'enfitnt ne sait pas le mot précis, chose vient à son secours.

2. Ce oh I est aussi très approprié à l'émoi de l'enfant qui va entendre ces contes charmants parce qu'ils lui font peur.

3. Est-il besoin de dire que ces perles sont de fines dents toutes blanches ?

Page 1