GUY DE MAUPASSANT
Si je ne vous ai pas écrit chez vous, c'est que je voulais bien indiquer que ma lettre s'adressait au Secrétaire de la Rédaction (1) ».
« Ce fut, cette fois, Salis qui ne rit pas le dernier. Dès que je fus rétabli, je courus au boulevard Rochechouart et je fis à Rodolphe une scène violente,, qui se termina d'ailleurs par une réconciliation. Nous tombâmes tous les deux dans les bras d'Emile Goudeau et la scène s'acheva dans un apéritif d'honneur et dans ce que M. Camille Pelletan appelait déjà la chaleur communi-cative »
A cette époque (1883), Guy de Maupassant obte-nait ses premiers succès. Il était encore, suivant Henry Céard (l'un de ses amis littérairement les (1) Celte lettre est inédite. plus indépendants), un homme «aux forces puissan-ce tes (1) et à l'écriture difficile. Chez lui, l'activité « musculaire dominait alors l'activité littéraire. « Toujours disposé à faire en canot d'inlassables « séances de nage, la page à écrire, au contraire, « le trouvait d'exécution plus lente et de décision « moins rapide. Les articles où il s'essayait lui « prenaient force temps, et il y dépensait force peine. « Les vers, par où il s'était surtout fait connaître, « il les établissait solidement, mais avec effort; et « prose et poésie, nouvelles ou articles de journaux,
(1) «... Un peu trapu, figure rouge, la moustache brune el forte, « de petits yeux noirs scrutateurs, c'est un vigoureux gars. Très « aimable, très affable, ne critiquant jamais personne, sauf dans une « intimité étroite, il a un rire complaisant qui est, chez lui,, l'exprès-- - H sion du plus profond dédain ». F. CHAMPSAUR, Le Massacre, 1885, p. 13. '
« Je n'ai jamais rencontré personne qui ait eu au môme degré que « lui, la passion de la vie, du mouvement, de la lumière.
» Tout vibrait du bonheur de vivre, dans celte nature riche et puis-ci santé. Malgré ce que je viens d'écrire sur ses accès de mélancolie, » je l'ai vu la plupart du temps content de la vie. Il était fier.de sa « vigueur physique, il en parlait avec complaisance.. Et je revois un « Guy de Maupassant rieur, me soulevant à bras tendus par la ceinture, « ou encore se promenant à travers la pièce, un lourd fauteuil dans « chaque main.
« On a trop parlé du sporlsman qu'il élail pour que j'en rappelle. « ici les prouesses. 11 tenait, je crois, à son adresse, dans les exer-- « cices physiques, plus encore qu'à son talent. Ce qui ne l'empêchait « pas d'aimer la gloire dans ce qu'elle avait de positif, et de l'aimer « pour les joies dont elle parait son existence : amour, considération, « fortune. Il lui était surtout reconnaissant de ce qu'elle avait toujours « facilité ses amours el de ce qu'elle allait donner d'intérêt à sa vie,: « alors que vieux, impuissant et usé, les ivresses de l'amour lui « deviendraient étrangères. C'est qu'il avait au plus haut degré l'ins-- « tinct de la vie. » Guy de Maupassant (Notes d'une amie) par X... La Grande Bévue (25 octobre 1912), p. 680 et suiv. ■ « malgré la sonorité joriginelle de la phrase et la « netteté initiale dans la coupe du paragraphe ou « de l'alexandrin, personne n'aurait imaginé que, « sous le pseudonyme de Guy de Valmont se « cachait ce Guy de Maupassant qui, plus tard, « devait conquérir, dans les lettres, une réputation « presque (sic) égale à la réputation des; maîtres. « Boule de Suif même, causa un étonuemenf aux « collaborateurs des Soirées de Médan; ce ne fut « qu'un cri, le soir de la lecture. Cette nouvelle était « incontestablement la meilleure du volume, et « lorsque le public, par son applaudissement, « décida du succès cle l'écrivain nouveau, il con-- « firmait tout simplement les prédictions que lui « avaient faites ses camarades. — La presse s'ouvrit « toute grande à Guy de Maupassant. Il y entra... « Là, se présentait pour ses amis l'x d'un grave « inconnu. Comment ce littérateur à l'écriture « concentrée et au travail un peu peinant se gou-- « vernerait-il. au milieu des nécessités cle la copie « au jour le jour? L'expérience était curieuse et le «phénomène fut extraordinaire. Soudainement, « l'activité, jadis purement musculaire de M. de « Maupassant, se transforma en activité littéraire « et, ramenées à son encrier, toutes les forces « autrefois dépensées en exercices corporels firent, « de l'écrivain pénible et embarrassé des heures « de début, un écrivain souple, facile, et d'une 54 ~ GUY DE MAUPASSAN'l « fécondité que la comparaison avec le passé ren-- « dait déconcertante » (1).
Ce qu'Henry Céard ne pouvait écrire en 1888, (année durant laquelle parurent les lignes qui pré-cèdent pour présenter aux lecteurs de la Revue Illustrée, de René Raschet, Fort comme la Mort dont la publication en inédit allait commencer) (2) c'est que le Cauchois violent, fait pour les vastes espaces, s'exaspérait de jour en jour dans l'atmos-phère impure de Paris, que son corps robuste, énervé par un surmenage cérébral extraordinaire, et que sa sensibilité cle Normand dépourvu d'ima-gination dès qu'il ne s'appuie pas sur la réalité, s'exacerbant à reconstituer, dans le silence du cabi-net étroit, à revivre toute son existence déjà vécue dans l'espace et le caprice, — ce qu'Henry Céarcl ne pouvait écrire, dis-je, c'est que ce corps d'athlète et cette sensibilité surexcitée firent que Maupassant ne cessa de se fatiguer cérébralement que pour se lasserphysiquementclelafaçonlaplus frénétique, — jusqu'au jour où, ayant trop tendu toutes les ma-noeuvres, haubans et galhaubans, écoutes et étais cassèrent les uns après les autres. Alors ce fut la dérive.
J'ai dit que je ne referais pas ce que d'autres
(1) HENRY CÉARD. Guy de Maupassant. Revue Illustrée li"' avril 1888) p. 255.
(2) Avec illustrations d'ALBERT AUBLET. Fort comme la Mort avait d'abord été annoncé sous le titre de : Vieux-Jeunes. GUY DE MA UPASSA NT z=~ ; z=z bb firent avant moi avec une minutie qui, naguère, affligea Mme cle Maupassant. Ce naufrage d'un grand esprit qui désirait la gloire, toute la gloire, après avoir vécu toute la vie, n'offrirait d'ailleurs aucun intérêt littéraire s'il ne montrait qu'au seuil de son agonie cérébrale et pendant son agonie le souci de l'oeuvre et l'orgueil .du nom littéraire subsistèrent en Guy de Maupassant jusqu'à la fin.
Auguste Dorchain, excellent prosateur, et parfait poète, a conté, dans des pages très émues et très émouvantes, quasi les dernières journées de son existence pleinement consciente. Voici l'essentiel de cette relation :
« En août 1892, j'étais à Champel-les-Bains, près de Genève, demandant aux eaux glacées de l-'Arve et à l'air vivifiant des hauteurs la guérison d'une fatigue ner-veuse, quand, un jour, on m'annonça la visite cle Guy de Maupassant que le docteur Cazalis, — le poète Jean Lahor — amenait à l'établissement thermal.
« — Je l'ai conduit ici, me dit à part l'ami commun, pour lui faire croire qu'il n'a, comme vous, qu'un peu de neurasthénie, et pour que vous lui disiez que ce traitement vous a déjà soulagé et fortifié beaucoup. Hélas ! son mal n'est pas le vôtre et vous ne tarderez pas à le voir.
« Maupassant avait sous le bras une serviette pleine de papiers. Il l'ouvrit et me montra les feuilles :
« — Voilà les cinquante premières pages cle mon o8 : =L —=: GUY DE MAUPASSANT roman L'Angélus. Depuis un an, je n'ai pu en écrire une seule autre. Si dans trois mois le livre n'est pas achevé, je me tue.
« Telles furent ses premières paroles. Dirai-je tout ce qu'il ajouta, tout ce que dans iune volubilité de lan-gage et avec une fixité de regard également effrayantes, il me conta pendant les trois jours qu'on put le retenir à Champel? Non certes! Le souvenir m'en est trop cruel et ce n'est point celui qu'il doit laisser à personne. J'aime mieux me rappeler une soirée admirable où pendant deux heures, je pus le croire guéri, sauvé, redevenu égal à lui-même. Nous l'avions, ma femme et moi, invité à dîner dans notre petit chalet, annexe de l'hôtel des Bains : il apporta son manuscrit dont il ne se séparait qu'avec peine, ayant décidé que sa sen-tence était là, et il nous dit :
« — Je vais vous raconter L'Angélus.
« Il me le conta avec une lucidité, une logique, une élo-quence, une émotion extraordinaires. C'était (ma mé-moire est fidèle), l'histoire d'une femme à la veille d'être mère et que son mari, soldat, a laissée seule dans le château de famille, pendant l'Année Terrible.
« Un soir d'hiver, le soir de Noël, les Prussiens enva-hissent la maison; sur une résistance ou une plainte, ils relèguent la malheureuse dans une éla-ble, après l'avoir maltraitée et même blessée et, sur la paille, tandis qu'au loin sonnent les cloches de l'église, elle met au monde un fils, comme autrefois, la Vierge Marie. Mais quel fils! un fils blessé, estropié à jamais, par le coup qu'a reçu sa mère, un fils aux jambes brisées, et qui jamais GUY DE MAUPASSANT - - S9 ne marchera, et qui jamais ne sera un homme pareil aux autres hommes. Les années passent sur lui sans le guérir, mais en appuyant son âme à l'amour infiniment tendre cle sa mère, comme pour qu'il puisse souffrir encore davantage. Est-ce que vraiment, Jésus, est venu au monde pour y apporter de la joie?... Un jour, quand il est devenu un jeune homme, une jeune fille passe, et l'in-firme l'adore, de son grand et tendre coeur, mais sans qu'ilpuisse le lui dire et sans qu'elle puisse l'aimer. C'est son frère aîné, son frère valide et beau qu'elle aime, et tous deux donnent au misérable le torturant spectacle de leur bonheur :
« — Va, mon chéri, lui disait la mère en le berçant comme un petit enfant, je t'emmènerai dans de beaux pays, je te lirai de beaux livres, tu oublieras, tu seras heureux aussi, je le veux, je le veux !
« Et le pauvre enfant secouait la tête. Et l'on s'en allait; et partout, et toujours, il devait voir passer devant ses yeux, jusqu'au jour où il les fermerait à la lumière, ce fantôme charmant dont il n'approcherait jamais : une jeune fille!
« Et Maupassant pleurait en finissant son récit qui dura deux heures, et nous aussi nous pleurâmes, voyant tout ce qui restait encore cle génie, de tendresse et de pitié dans cette âme qui jamais plus n'achèverait de s'exprimer pour se répandre sur les autre âmes...
« Le récit touchait au plus profond de la détresse humaine, mais on sentait que, si un jour il pouvait l'écrire, le penseur frapperait ensuite d'un pied puissant et désespéré, comme un plongeur qui se noie, ce fond 60 rzzr GUY DE MAUPASSANT sinistre de sa pensée, et qu'il remonterait alors d'un seul coup, vers la lumière et vers l'espérance... C'était cer-tain, s'il guérissait; car cette fois, dans son accent, clans ses paroles, clans ses larmes, Maupassant avait je ne sais quoi de religieux qui dépassait l'horreur de là vie et la sombre terreur du néant...
« Mais il ne guérit point; L'Angélus n'avança plus d'une page; et quelques mois après, nous apprenions qu'à Nice, sur son yacht Bel-Ami, le grand écrivain avait essayé de s'ouvrir la gorge... » (1)
Plus tard, beaucoup plus tard, lorsqu'on eut vainement essayé de le ramener à la réalité en le mettant en présence cle son yacht au bord de la Mé-diterranée enchanteresse, lorsque, clans la maison du docteur Rlanchc, il fallut dix-huit mois à la Mort pour anéantir ce mâle et ce génie qui avait voulu maîtriser d'une étreinte trop ardente la Vie formi-dable et cruelle et la Gloire gigantesque et sau-vage, un jour (entre deux des remarques par les-quelles il semblait entrevoir l'unité de la Matière) il dit en fichant un rameau dans un parterre :
— Plantons cela ici; nous y trouverons l'an pro-chain des petits Maupassant (2).
Au prix de sa raison, au prix de sa vie, Maupas-sant a conquis l'immortalité. Il a toutes les con--
(1) AUGUSTE DORCHAIN. Quelques Normands. Annales politiques el littéraires (3 juin 1900), p. 338-339.
(2) ALBERT LUMBROSO, GUY DE MAUPASSANT ' — "'" ' M sécrations — y compris les honneurs officiels qu'il dédaigna toujours, en beau barbare, espérant en son oeuvre et défiant l'avenir. C'est la rançon de la vraie gloire, de ne" point échapper à toutes les faveurs, aux touchants fétichismes grâce auxquels la foule ignorante participe à sa manière aux admirations de l'élite. Et je trouve une curieuse mélancolie à reproduire ici l'impression ressentie par Jean Lorrain (qui n'a point échappé non plus à la glorification publique), lors de l'inauguration du monument de son compatriote :
K ... L'ironie des choses! L'indépendance et le mépris du monde officiel qu'incarnait si vigoureusement l'écri-vain du Horla, Maupassant qui refusa avec tant de hauteur le ruban de la Légion d'Honneur et, par ce fait sans précédent, créa désormais à tous les gens de Lettres l'obligation de le demander! Maupassant qui, toute sa vie, afficha un si parfait dédain pour toutes les Académies, Maupassant consacré, piédestalisé, installé dans le marbre blanc et dans la gloire par le Ministre des Beaux-Arts, M. Rambaud lui-même, avec aggrava-tion d'un discours de M. Henry Houssaye... Pis, des vers cle M. Jacques Normand... ! Je ne vois vraiment que M. Zola dont la présence ici s'impose et nous rassure. Les deux premiers feuilletons de Paris publiés dans ce journal posent déjà tellement le livre en chef-d'oeuvre que c'est peut-être laplus glorieuse couronne offerte à l'auteur d'Une Vie que cet adieu funèbre prononcé aujourdhui par le maître-écrivain du Paris de novembre vu des hauteurs cle Montmartre... « (1)
La tombe de Maupassant est au cimetière Mont-parnasse, non loin de celle de César Franck —~et, par la volonté de "l'admirable mère que fut Mme de Maupassant, elle y demeurera.
(1) RAI-HF DE LA BRETONNE. Pall-Mall Semaine. Le Journal, 31 octobre 1897.
M. Edouard Maynial a écrit, avec juste raison, que « raconter la vie de Maupassant c'est déjà faire l'histoire de son oeuvre ». De fait, en essayant de dégager les principales composantes de l'oeuvre du grand Cauchois, je serai certainement amené à revenir sur sa vie/de même qu'en résumant cette vie il a fallu plusieurs fois que je touche à son oeuvre. Outre la discrétion que je dois à sa grande mémoire, à sa famille aussi, et particulièrement à ses héritiers (Ossola de Maupassant) (1), j'ai abrégé à dessein, dans ce qui précède, la partie anecdotique, me réservant de la compléter ici, tout en évitant soigneusement, ainsi que je le fais depuis le début, ce qui a été dit et répété par mes nombreux pré-décesseurs.
(1) Je suis heureux de publier ici mes sentiments de gratitude pour M. Ossola de Maupassant à l'amabilité de qui je dois de pouvoir publier ce petit volume; G. N.
D'une part, Emile Zola vante la « santé triom-phante » cle l'oeuvre de Maupassant et déclare qu'il sera aimé par la postérité pour « l'éternel chant d'amour qu'il a chanté à la Vie ». ~
D'autre part, M. Léon Gistucci écrit :
« Maupassant est un pessimiste : comme Leopardi — s'il avait été plus poète — il n'aurait chanté que « l'in-felicila »; comme Vigny — s'il avait été plus philosophe — il aurait symbolisé son mépris de Dieu et de l'homme; comme Schopenhauer ou comme Nietzsche — s'il avait été un pur spéculatif, — il aurait systématisé son dogme du fatalisme, avec, comme corollaire, la doctrine du désenchantement et du désespoir » (1).
Ils ont raison tous deux, mais il faut préciser l'évolution physique et morale de Maupassant el comme en tracer la courbe.
j'ai dit plus haut quelle fut sa naissance, son adolescence, sa jeunesse en Caux, — et sa rare fortune de ne pas se former en exil, de naître sur le sol même de ses aïeux.
11 est utile, pour bien comprendre l'âme de tout intellectuel disparu depuis plus de dix ans, de ne pas l'isoler de son milieu, de le replacer dans son époque afin de discerner comment il a réagi sur son temps, et réciproquement. M. Abel Hermant (i) Le Pessimisme de Maupassant'' (Public, de l'Office Social, 2, riie Yanban à Lyon, 1909), p. 5. GUY DE MAUPASSANT ~ Go . a reconstitué l'état général de la génération de Maupassant avec une telle méthode, une telle pré-cision, une telle mesure, un tel bonheur même, oserai-je dire, et d'une façon si complète qu'il serait téméraire et vain d'essayer après lui de refaire ce travail.
« La culture de l'esprit, affirme-t-il dans ses Lissais de critique, ne fut point pour nos aînés, comme elle l'est à présent (1), la fin avouée cle toute éducation. Ils firent leurs études selon les vieux programmes. Ils apprirent tant bien que mal — et déjà moins bien que leurs pères, — du latin et du grec. Ils furent bacheliers. Enfin ils subirent l'éducation universitaire : tout n'y était pas pour le mieux, mais, depuis, on a eu fort cle croire qu'il suffisait, pour mieux faire, cle tout réformera l'aveugle, de fond en comble et tous les six mois. Ils perdirent, sans doute, du temps à apprendre des choses inutiles : ils eurent du moins l'avantage cle recevoir une discipline traditionnelle éprouvée, don! la routine valait mieux que l'actuelle anarchie. Beaucoup passèrent par les grandes écoles. Ils eurent la superstition bien bourgeoise des carrières libérales. La plupart, en somme, réalisèrent le type du bon élève consciencieux : c'est quelque chose; après cela, je ne conteste pas que leur intelligence soit empreinte d'une certaine vulgarité.
(1) Discours prononcé à l'inauguration du monument d'Arsène Houssaye, — il y a déjà longtemps. La génération de 1890, en effet, se préoccupe beaucoup plus de sports el d'affaires que de culture intel-lectuelle. G. N. 06 „. z=z GUY DE MAUPASSANT
« Ils eurent peu d'idées humanitaires et un médiocre souci des questions sociales. Le souvenir rancunier de la Commune confirma leurs préjugés et entretint leurs méfiances. Leur indifférence en matière cle philosophie nous surprend et nous scandalise. Ils perdirent leur foi religieuse sans drame, sans « nuit cle Jouffroy » ; et certes, je ne leur fais point reproche de leur incrédu-lité absolue; mais il y a façon d'être incroyant ou même anticlérical, et les gens de distinction vraie ne s'y prennent pas comme les autres. Ils s'intéressaient médiocrement aux idées générales et, d'ailleurs n'y entendaient goutte :1e positivisme leur fut, à cet égard, une doctrine bien commode; je me demande même s'il ne fut pas une commodité plus qu'une doctrine. Ils reçurent par influence l'esprit scientifique, mais ils n'en furent point exaltés; on ne vit plus, comme au dix-hui-tième siècle, des gens qui ne fussent point spécialistes, apporter leur contribution au savoir humain. Les con-séquences purement théoriques des découvertes ne les touchaient guère et ils n'avaient un peu cle curiosité que des résultats matériels. Enfin, clans le domaine de l'art et de la littérature, ils ne laissèrent pas de disputer — à l'imitation de nos grands-pères. Ils se flattèrent de livrer leur « bataille d'Hernani ». Ils eurent des partis-pris d'école. Ils se passionnèrent — ou ils s'emballèrent — pour des théories. Mais, je dois l'avouer encore, ce fut à condition que ces théories ne passassent point l'entendement des plus profanes, et ne rebutassent point le plus ordinaire sens commun par un ésotérisme trop effarouchant.
« J'ai dit qu'ils n'avaient point d'idées générales. Il faut reprendre : on en a toujours, si hostile que l'on puisse être, ou inepte, à la généralisation. Je ne crois même pas qu'on puisse vivre sans un système, du moins inconscient ou latent, sans une philosophie du moins implicite de la vie. Les hommes dont je parle, qui ne furent point philosophes, eurent donc une philo-sophie quand même; et comme leur raison n'y inter-venait point, ce fut leur tempérament qui, à lui seul, la leur suggéra. Plus proches de nous que de la nature et, en communion, si je puis dire, plus amicale avec elle, ils éprouvèrent plus douloureusement que nous l'op- ' pression implacable de ses lois. Ils les subirent avec une résignation inerte et morose, qui n'est pas le stoïcisme qui affranchit. Ils n'eurent pas assez de quaiit-à-soi polir observer sans vertige le continuel écoulement des choses. Ils furent des êtres trop exclusivement occupés de vivre et de goûter la vie pour n'y pas surprendre à toute minute, l'arrière-goût cle la mort. Et je ne dirai pas qu'ils conclurent au pessimisme, car ils ne firent point cle déduction; mais ils n'eurent qu'à suivre leur pente pour y être infailliblement portés; et ce pessimisme que j'ap23ellerai de sensibilité est peut-être le dernier mot du sens commun, comme peut-être le pessimisme transcendant est le dernier mot de la raison » (1).
On voit d'avance que cette psychologie générale d'une génération correspond de la façon la plus
(1) ABEL HERMANT. lissais de critique (Bernard Grasset 1913). 08 : z=L GUY DE MAUPASSANT probante à la psychologie individuelle de Maupas-sant qui, à quelques nuances près, peut passer pour le prototype de l'homme parfait, à son époque, comme il est le type achevé du Normand de la;mer, du Cauchois de naguère et d'à-présent.
Pour plus d'exactitude, reprenons.
Bachelier, ayant subi non seulement l'éducation universitaire, mais en plus l'influence salutaire de Bouilhet, puis l'impérieuse direction de Flaubert, Guy de Maupassant eut bien, et jusqu'à la fin, cette discipline traditionnelle qui est en partie respon-sable de la clarté d'expression, de la solidité de pensée et de la lucidité —■ je n'ai point écrit la subtilité! ■— de tous les grands Normands. (C'est incontestablement grâce à cette discipline que Jean Lorrain, lancé en plein centre et en pleine époque symbolistes, ne consentit jamais à écrire ni un vers libre, ni une prose extérieure à la bonne langue française).
Je ne crois pas que Maupassant, en pleine possession de sa raison, eût jamais aucune supers-tition. Dès son enfance, nous l'avons vu, il était familier avec les fantômes au point de les parodier devant les esprits puérils capables de les redouter encore. Quant à la « superstition des carrières libé-rales » signalée par l'auteur des Essais de cri-tique, le fils littéraire de Flaubert se distingue des hommes de son temps en ce qu'il l'ignora toujours : s'il entra dans l'administration, c'est que sa famille l'eût pour lui. Et, non seulement il n'eut pas la superstition des carrières libérales, mais il en eût la haine, prouvée, avouée, écrite — comme ■il. eût la haine de tout ce qui attentait à sa liberté, limitait ses gestes, diminuait autour cle lui l'air et l'espace. Il n'eut même pas (et par là se distingue nettement de Barbey d'Aurevilly, de Gustave Flau-bert, de Jean Lorrain, de Jean Revel, pour qui notre art reste le but unique), la superstition de la Littérature — et par là, m'apparaît, dans l'époque moderne, comme le plus fidèlement et le plus indomptablement barbare cle Ceux de la Grande Lignée. La Littérature ne fut pour lui qu'un pis-aller, — un pis-aller choisi parce qu'il se sentait capable (en faisant bien ce qu'il ferait, en bon Nor-mand) d'atteindre la Gloire et de trouver dans la carrière toutes les satisfactions morales et phy-siques qu'il exigeait cle l'Existence. Mais il est vraisemblable qu'en un autre temps et dans une autre situation sociale à l'origine, il eut dédaigné le vélin et revécu la vie tumultueuse des ancêtres.
Les souvenirs de M. Hugues Le Roux, entre autres, sont très explicites à cet égard.
«... Comment s'affranchir? écrivait en 1891 l'auteur (Normand) des Portraits de cire. L'idée lui vint d'écrire 70 ::'""' '' '—-•■■ ' ' ^rr GUY DE MAUPASSANT non point du tout par, vocation, mais — le mot est de lui -r- par raisonnement.... Un hiver durant, il passa avec Flaubert presque toutes ses soirées, la moitié de ses; nuits. Dans ces causeries, le vieux maître lui fit comprendre ce qu'est le caractère. Il lui apprit à choisir le détail typique unique, particulier, momenta-iiément essentiel, dont l'observation et l'expression sont toute l'originalité d'une oeuvre d'art. Ces enseignements étaient tombés dans une bonne terre (ï). Pendant six ans, Maupassant travailla avec courage, sans rien publier qu'un volume de vers. Voici comment lui-même a juge ses poésies :
•— a Ce n'est pas l'oeuvre d'un inspiré, mais d'un « homme qui a réfléchi. J'ai la certitude que je n'étais « pasnépour écrire plutôt que pour toute autre besogne. « Avec mon entêtement et mon procédé de travail, je « serais aussi bien devenu un peintre qu'un littérateur, « tout ce qu'on aurait voulu, hormis, sans doute, un « mathématicien. Et cela est si vrai que jamais de ma (1) Célèbre et de passage dans celle magnifique ville de Rouen il conseillait à son tour un très jeune littérateur : Maurice Vaucaire (qui faisait alors son volontariat).
— Voir, affirmait-il, tout est là et voir juste. J'entends par voir juste, voir avec ses propres yeux et non avec ceux des maîtres. L'originalité 'd'un artiste s'indique d'abord dans les petites choses el non dans les'grandes. Des chefs-d'oeuvre ont été faits sur d'insigni-fiants détails, sur des objets vulgaires....Celui qui m'étonnera en me parlant d'un caillou, d'uU tronc d'arbre, d'un rat, d'une vieille chaise, sera, certes, sur la voie de l'Art, el apte, plus tard, aux grands sujets. On a trop chanté les aurores, les soleils, les rosées, les jeunes filles et l'amour, pour que les derniers venus n'imitent pas toujours quel-qu'un en touchant à ces sujets. Mais surtout, surtout, n'imitez pas, ne vous rappelez rien de ce que vous avez lu; oubliez tout, et — je vais dire une monstruosité que je crois absolument-vraie — pour devenir bien personnel, n'admirez personne. GUY DE MAUPASSANT T"':. -——- 71:
« vie, pas plus aujourd'hui qu'alors, je n'ai trouvé dans « le travail aucune joie. La littérature n'a jamais été « pour moi qu'un moyen d'affranchissement ».
Lès idées humanitaires, les questions sociales lui sont indifférentes, et durant sa prinlejeunesse il a pu être assez justement comparé à un jeune taureau au sang bouillonnant et fougueux se ruant à travers la vie, vers tous les plaisirs sans aucun autre souci que sa satisfaction personnelle. La satiété, l'âge venant, Maupassant suivant la loi commune et mourant un peu plus chaque jour depuis sa naissance, comme tout être humain laissa son coeur s'ouvrir à la pitié (1), une pitié universelle et désespérée qui. dénuée de tout artifice, ne fut jamais égalée — sauf, peut-être, mais voyant les choses d'en bas au lieu cle les considérer de très haut, par Charles-- Louis-Philippe.
Réfractaire à toute foi, Maupassant le fut, je (1) Un exemple entre autres : « ...Quand je songe à ce mot, la « Guerre, il me vient un elfarement comme si l'on me parlait de « sorcellerie, d'inquisition, d'une chose lointaine, finie, abominable, « monstrueuse, contre nature... Ils iront (les soldats) tomber dans là « plaine, la tête fendue d'un coup de sabreou la poitrine trouée d'une " balle... Leurs pères sont vieux et pauvres; leurs mères qui pendant « vingt ans les ont aimés, adorés comme adorent les mères, appren-- « dront dans six mois ou un an peut-être, que le fils, l'enfant, le « grand enfant élevé avec tant de peine, avec tant d'argent, tant « d'amour, fut jeté dans un trou après avoir été éventré par un boulet « et piétiné, écrasé, mis en bouillie par les charges de cavalerie! « Pourquoi a-t-on tué son garçon, son beau garçon, son seul espoir, « son orgueil, sa vie? » (Sur l'eau). Lisez aussi la poignante nouvelle intitulée VHomme de Lettres. "l'ai dit, dès son enfance. Sa franchise brutale, son amour de la Vie pour elle-même et sous toutes ses formes, salucidité implacablene pouvaientse laisser restreindre par des dogmes qui les heurtaient, les ligotaient, les étouffaient. Les bons prêtres routi-niers d'Yvetot ne pouvaient pas, ne devaient pas comprendre cela. Homme, l'auteur' de La Maison Tellier confessait à son compatriote Hugues Le Roux :
— ... « Si loin que je me souvienne, je ne me rap-pelle pas d'avoir jamais été docile sur ce chapitre. Tout petit, les rites de la religion, la forme des céré-monies me blessaient. Je n'en voyais que le ridicule. »
Quant à sa « philosophie, du moins implicite, de la Vie », elle est assez conforme au schéma que trace M. Abel Hermant. Son tempérament la lui suggéra. D'abord elle reste latente, et d'une part, on peut trouver quelques excuses à M. Ernest Tissot qui a lourdement écrit (à propos d'une aven-ture mal connue, provoquée par l'étonnante Marie Bashkirtseff) : Maupassant « Normand, bon farceur et joyeux fêtard » (1), alors que, d'autre part, on constate que M. Champsaur a effleuré la profon-deur en écrivant dès 1885, parmi des pages acerbes : .
(1) Correspondance anonyme de Marie Bashkirtseff el de Mau-passant. La Vie (6 sept. 1913), p. 281-282-283.
« Un souffle de temps en temps, cet indéfini inexpli-cable dont les seuls artistes sont cloués et dont les bons ouvriers donnent parfois l'illusion, un souffle, une âme agile ses récits d'un bout à l'autre. Mais ce souffle s'arrête court. «
Puis, la jeunesse envolée, des besoins intellec-tuels se firent jour; sans délai, il les satisfît et voici que, s'épanouissant, cette vigoureuse fleur humaine se montre bientôt toute entière.
« Les seuls livres que vous lui trouverez entre les mains indiquait, en 1890, Hugues Le Roux, sont des ouvrages d'astronomie ou d'histoire naturelle. Il m'a conté, avec un feu d'enthousiasme qui s'allume rarement chez lui (1), des actes d'initiative tout à fait surprenants, qui venaient d'être scientifiquement observés chez d'in-fimes insectes. Ces lectures ont fortifié en Maupassant la conviction ancienne que le mot INSTINCT est vide de sens quand on l'oppose au mot INTELLIGENCE. Choisissez, celui des deux vocables que vous voudrez et supprimez l'autre. Il ne va qu'à flatter misérablement l'orgueil de l'homme,'"à fortifier chez lui cette fausse idée qu'il est différent par essence du reste des êtres vivants... C'est pour détruire en soi cet orgueil jugé stupide, que Mau-passant a passé beaucoup de nuits à regarder dans les lunettes de l'Observatoire la poussière des mondes qui sablent le ciel. C'est pour cela qu'il dévore fous
(1) Ce qui est très normand : le feu sous la glace! 74 .-' '" -■-——- —iir=f GUY DE MAUPASSANT les ouvrages d'astronomie que l'on peut comprendre sans avoir fait d'études spéciales de mathématiques. »
Et Hugues Le Roux ajoute :
« Il y a longtemps que le vieux Lucrèce, auquel je songe toujours quand je lis les livres de Maupassant, a indiqué l'utilité de ces études scientifiques pour donner au sage le calme de la pensée et lui 6fer la crainte de la mort. »
Le calme de la pensée, Maupassant ne l'eut jamais, faute peut-être d'avoir fait des études scien-tifiques, comme semble le dire l'auteur de l'Amour infirme, — mais plus sûrement, faute d'avoir pu dompter, vraisemblablement par suite de sa fatigue physique et morale, son extraordinaire sensibilité qui, littéralement, le dévora vivant. Plus proche de la nature que quiconque, il éprouva plus doulou-reusement que quiconque '« l'oppression impla-cable de ses lois », et s'il se résigna après avoir constaté que toute résistance était vaine, il n'attei-gnit pas au « stoïcisme qui affranchit »; — au con-traire il voulut aller jusqu'au bout de sa sensibilité etdeson intelligence (1) — et, n'ayant jamais craint
(1) Au point d'user d'éther el d'excilanls divers qui, arrêtant momentanément la marche du mal, permettaient à l'intelligence de Maupassant de s'affranchir et de progresser encore un peu, à souhait. « Le but de la vie est-il seulement d'être heureux, fut-ce dans la « médiocrité? Ne faut-il pas, avant tout, sentir le plus vivement ce que « notre âme nous permet et ÉCHAPPER A LA .STÉRILITÉ'?... » MAURICE BARRÉS. La Société Cosmopolite. (La Revue Illustrée), 15 mars 1888. GUY DE MAUPASSANT ' ' ".-"- ' "" \ zz 73 la mort (il le prouva en la recherchant quand il se * sut définitivement usé), la mort de laquelle depuis longtemps il trouvait, en savourant la vie, F arrière-goût dans tous les plaisirs, résolu d'avance à tous les sacrifices, à finir l'expérience lorsqu'il lui conviendrait (1), il s'affina volontairement jusqu'à \ pressentir, jusqu'à interroger, jusqu'à imaginer un au-delà! Le vertige le prit, parmi « le perpétuel écoulement des choses », sur les cîmes de la Con-naissance, — et le Néant ne lui obéit point lorsque, follement, il l'appela.
Ce cjue sa sensibilité était devenue, il nous l'a dit, (1) — « La Mort! Je la crains si peu,' dit volontiers Maupassant, « que je serais peut-être capable de me tuer par plaisanterie. Je songe « au suicide avec reconnaissance. C'est une porte ouverte pour la « fuite, le jour où, vraiment, on est las. » HUGUES LE Roux, Por-traits de Cire (Lecène, Oudin et Ci"), 1891, p. 89. Il est assez curieux de remarquer qu'ici Baudelaire semble para-phraser, avant la lettre Maupassant : .
C'est la mort qui console hélas ! el qui fait vivre,
C'est le but de la vie et c'est le seul espoir
Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre
El nous donne le coeur de marcher jusqu'au soir.
A travers la tempête et la neige et le givre,
C'est la clarté vibrante à notre horizon noir,
C'est l'auberge fameuse inscrite sur le livre
Où l'on pourra manger el dormir et s'asseoir.
C'est un ange qui lient dans ses doigts magnétiques
Le sommeil el le don des rêves extatiques
Et qui refait le 'lit des gens pauvres et nus.
C'est la gloire des Dieux, c'est le grenier mystique,
C'est la bourse du pauvre et sa patrie antique
C'est le portique ouvert sur des deux inconnus.
CHARLES BAUDELAIRE (La Mort des Pauvres). et des témoins le précisèrent. Dès 1886, des symp-tômes inquiétants apparaissent. Dans Mont-Oriol, Paul Rrétigny fait des déclarations de ce genre :
« Moi, Madame, il me semble que je suis ouvert;-et tout entre en moi, tout me traverse, me fait pleurer ou grincer des dents. Tenez, quand je regarde cette côte-là, en face, ce grand pli vert, ce peuple d'arbres qui grimpe la montagne, j'ai tout le bois dans les yeux; il me pénètre, m'envahit, coule dans mon sang, et il me semble aussi, que je le mange, qu'il m'emplit le ventre; je deviens un bois moi-même. »
« Quant j'écoute une oeuvre que j'aime, il me semble d'abord que les premiers sons détachent ma peau cle ma chair, la fondent, la dissolvent, la font disparaître et me laissent comme un écorché vif sous toutes les attaques des instruments. Et c'est en effet sur mes nerfs que joue l'orchestre, sur mes nerfs à nu, frémissants, qui tressaillent à chaque note. Je l'entends, la musique, non pas seulement avec mes oreilles, mais avec la sen-sibilité de mon corps vibrant des pieds à la fête. »
La démence n'est pas loin. Pour s'être abandonné à la nature, sans réserve, pour n'avoir cru qu'en une vérité : la Vie, et pour l'avoir voulu connaître toute, pour avoir méprisé les principes, les indi-vidus, les politiciens, qu'il nomma les Valets avant Georges Lecomte, et la société toute entière, pour avoir nié la science, pour avoir vu trop clair, pour s'être refusé à peupler le ciel d'une divinité qu'il aurait eu le droit de maudire comme Vigny, pour avoir aimé les matins clairs, les bois ombreux et le ciel étoile au lieu, comme Vigny encore, d'acquérir une indifférence totale devant la beauté universelle, Guy de Maupassant se trouva seul lorsqu'il eut dépensé sa jeunesse, perdu, déses-péré (I), mais résolu dans le Vide immense et désordonné. Le vertige devait fatalement le saisir. Les sensations qui se détaillaient trop arrivent, sans perdre de leur acuité, à se superposer, à s'additionner, à s'amalgamer. Nous avons des traces de cela dans un Guy de Maupassant intime paru en 1912. Lisez (Maupassant s'analyse devant une amie) :
— La véritable vie, dit-il, c'est nous, tant que nous saurons nous découvrir nous-mêmes, dans notre com-plication. En écrivant un livre, je ne fais que fixer sur du papier une série d'observations ou d'images pré-parées d'avance et que je détache de la foule de mes (1) Deux alexandrins extraits de Des Vers- jaillissent comme des présages :
L'impossible union des âmes el des corps.
Cette déception de l'infini désir.
Plus lard, il écrira :
« 11 est des hommes qui, à trente ans, parcourant d'un éclair de « pensée le cercle étroit des satisfactions possibles, demeurent atter-- « rés devant la monotonie et la pauvreté des joies terrestres. » Cet élat d'âme est bien normand. Il fut celui de Barbey d'Aure-villy, de Le Poittevin, de Lorrain et de Flaubert éperdûment réfugié dans le travail douloureux et forcené. 78 ' -z=z GUY DE MAUPASSANT sensations. Mais tandis que je travaille à donner une forme à ces images, je vois, je respire, je me meus, mon corps éprouve du bien-être ou de la fatigue, mes yeux distinguent les objets qui nrehlourent, mes doigts ont la sensation du porte-plume qu'ils manient et mille autres pensées, souvenirs et images, qui n'ont rien de commun avec ma composition, bourdonnent vaguement dans ma tête. Cela oui, c'est l'âme, cela oui, c'est la vie. Mais un livre, ce n'est que des moments épars de notre existence dont nous faisons part aux autres au moyen de signes conventionnels (1).
Prenez maintenant Sur Veau, Au soleil, La Vie errante, ces livres écrits dans la solitude, loin des villes où les sensations réitérées le secouent, sous d'autres cieux où il espérait trouver d'autres fris-sons nouveaux, aussi fréquents, moins épuisants (2)
(1) Guy de Maupassant intime (Noies d'une amie) par X... La Grande Revue (25 octobre 1912), p. 680.
(2) C'est le calme, le calme doux et chaud d'un matin de prin-- « temps dans le Midi; el déjà il me semble que j'ai quitté depuis des « semaines, depuis des mois, depuis des années, des gens qui parlent « et s'agitent. Je sens entrer en moi l'ivresse d'être seul, l'ivresse « douce du repos que rien ne troublera, ni la lettre blanche, ni la « dépêche bleue, ni le timbre de ma porte, ni l'aboiement de mon « chien. On ne peut m'appeler, m'inviler, m'emmener, m'opprimer « avec des sourires, me harceler de politesses. Je suis seul, vraiment « seul, vraiment libre. Elle court la fumée du train sur Je rivage! « Moi, je flotte dans un logis ailé qui se balance, joli comme un « oiseau, petit comme un nid, plus doux qu'un hamac el qui erre « sur l'eau au gré du vent, sans tenir à rien. J'ai pour me servir el n me promener deux matelots qui m'obèissenl, quelques livres à lire « el des vivres pour quinze jours. Quinze jours sans parler, quelle. ,'i joie ! » (Sur Mer). — et vous verrez, hormis quelques belles heures, que Maupassant n'a réussi, en s'isolant, qu'à se mettre en face de lui-même, qu'à s'appliquer à lui-même ses qualités de psychologue impitoyable, qu'à examiner, décrire et caractériser le mal dont il souffrait, qu'à s'abîmer dans l'obsession de son analyse intérieure— obsession qui ne devait cesser qu'avec sa lucidité même. Et puis il se lassa, il ne sut plus lutter, il se livra aux médecins, à contre-coeur, pour risquer, sans espoir sans doute, sa dernière chance. Ce fut Divonne, Champ el, le 1er janvier 1892, Cannes, — et la fin, le 6 juil-let 1893.
L'oeuvre reste. Pourquoi, dès qu'elle commença à paraître, occupa-t-elle les lettrés, — voire les illettrés? Quelles furent les raisons de son succès? Pourquoi ce succès dure-t-il et durera-t-il?
Dès 1888, en pleine effervescence symboliste, alors que Maupassant faisait florès, son ami Henry Céard répondait à ces questions avec exactitude.
« On n'attend point, imprimait-il, que nous prati' quions ici l'analyse détaillée des oeuvres nombreuses cle M. Guy cle Maupassant. Nous n'apprendrions rien aux lecteurs d'Une Vie, de Bel-Ami, de Monl-Oriol et des nouvelles à la renommée si retentissante qu'elles ont vaincu l'indifférence générale et ressuscité un genre dédaigné depuis longtemps. Mais il n'est peut-être pas inutile d'expliquer par quelles voies l'écrivain est entré en communauté avec un public si naturellement réfrac-taire aux tentatives et si opposé aux nouveautés. Le 84 - zzzz. GUY DE MAUPASSANT succès de M. de Maupassant, on peut l'attribuer, j'ima-gine, à la franchise et à la carrure de sa manière d'être littéraire. Méprisant fort les théories, dédaigneux des complications, fort éloigné des systèmes, il frappe tou-jours droit et ferme. La virtuosité de la phrase nele pré-occupe pas plus que le raffinement des caractères. Les sujets qu'il choisit de préférence sont des sujets simples, les personnages qu'il montre le plus souvent sont d'une nature un peu abrupte et obéissent à leurs sens bien plus qu'à leurs nerfs. Dans sa phrase, il recherche la sonorité, et les effets s'y produisent non par la couleur mais par le retentissement des mots. En aucun cas, il ne décrit les choses par le menu, il les indique brièvement, et sait par un détail caractéristique, faire sentir une psychologie profonde ou bien évoquer de vastes hori-zons. En quoi, il procède, sans imitation, de Gustave Flaubert, lequel fut son premier maître.
« Dès lors il est facile de se rendre compte de l'irrita-tion que, dans une récente préface, il a manifestée contre les théories de l'école décadente et par quelle pente naturelle de son esprit il a été conduit à protester contre l'écriture artiste. Il est trop sûr de sa force pour se distraire à ce qu'il considère comme d'inutiles baga-telles. Concevant avec simplicité, il n'imagine point qu'il y ait intérêt à torturer la langue et qu'il faille alambiquer les substantifs. Au demeurant, son esthé-tique est assez indécise, et je ne crois pas que les jeunes auteurs trouvent clans la préface de Pierre et Jean le guide sûr et l'impeccable conseil qu'il s'est imaginé donner. Sa grande valeur vient de la puissance GUY DE MAUPASSANT - ■ ■— Sg 1 de son tempérament. Excellent quand il s'abandonne, il inquiète quand il disserte et confond quand, par argu-mentation triomphale, il cite des vers de Boileau. Aucune étude, du reste, ne saurait mieux donner une idée exacte de Maupassant que Pierre et Jean, ce roman récemment publié, et pour lequel on peut, sans exagé-ration, prononcer le mot de chef-d'oeuvre. Là, on le trouve avec les deux faces, les deux caractères si opposés de son esprit. Ses anciens camarades, dans la préface, le rencontrent avec toutes les incertitudes de ses débuts; mais dans les pages qui suivent, ils le saluent et l'admirent, parce qu'il atteint une sérénité d'exécution qui, cette fois, va définitivement jusqu'à la maîtrise. Quand je lis ces chapitres d'une analyse si nette, d'un style si mâle et si clair, quand j'entends ces ironies qui sonnent si gaillardement, cette gaieté sans arrière-pensée, cette émotion sans grimace, tout l'ancien Maupassant, celui des vieilles intimités et des déjà lointaines Soirées de Médan, me revient à la mémoire, el je pense qu'il y a quelque chose encore qui est demeuré plus immuable que son esprit et plus solide que son style : son amitié. »
Jules Lemaître, en somme, ne dit pas autre chose ; il dit autrement, voilà tout !
« Sa prose, écrit-il, est d'une qualité excellente et si nette, si ouverte, si peu cherchée! Il a bien, comme tout le monde aujourd'hui, d'habiles alliances de mots, de trouvailles d'expressions; mais cela est toujours si 86 = GUYDEJIAUPASSANT naturel chez lui, si bien venu et si spontané qu'on ne s'en avise qu'après coup. Remarquez aussi la plénitude, l'équilibre, le bon aménagement de sa phrase, quand par hasard elle s'allonge un peu, et comme elle retombe carrément sur ses pieds... Il a au plus haut point, l'art de la composition, l'art de tout subordonner à quelque chose d'essentiel, à une idée, à une situation, en sorte que, d'abord, fout la prépare el que tout ensuite con-tribue à la rendre plus singulière et plus frappante et à en épuiser les effets. Dès lors, point de ces digressions où s'abandonnent d'autres sensilifs qui ne se gouvernent point, qui s'écoulent comme par des fentes et s'y plai-sent. Des descriptions ou des paysages juste ce qu'il en faut pour établir le milieu, comme on dit; et des descriptions fort bien composées elles-mêmes, non point faites de détails interminablement juxtaposés et d'égale valeur, mais brèves et ne prenant aux choses que les traits qui ressortent et qui résument— clairs, simples, liés, Adgoureux, d'une drôlerie succulente et foncière, tels sont presque fous ses petits contes, et ils marchent d'un train!... »
Maupassant ne triche pas.
« Le romancier, écrit-il, qui préfend nous donner une image exacte de la vie, doit éviter avec soin fout enchaî-nement d'événements qui paraîtrait exceptionnel... A force d'avoir vu et médité, il regarde l'univers, les faits et les hommes, d'une certaine façon qui lui est propre et qui résulte de ses observations réfléchies. C'est cette vision personnelle du monde qu'il cherche à nous com-muniquer en la reproduisant dans un livre, Pour nous émouvoir comme il a été ému lui-même, par le spec-tacle de la vie, il doit la reproduire devant nos yeux avec une scrupuleuse ressemblance ».
« Mais, remarque très justement M. Joachim Roi-, land (1) il est un excès que n'ont pas su éviter les natu-ralistes — et contre lequel Maupassant met en garde les écrivains. Il n'a pas les ambitions des naturalistes, leurs prétentions sociales, scientifiques et philosophiques ; sa méthode n'est pas celle que Zola expose dans son Roman Expérimental et qu'il a prétendu suivre dans ses oeuvres. Maupassant veut que l'art, c'est-à-dire le choix raisonné, préside à la représentation de la vie. Il déclare nettement qu'il faut parfois corriger le vrai au profit de la vraisemblance. On ne peut songer à fout dire; il faut, au contraire, dégager, parmi mille inci-dents insignifiants, les seuls qui aient une importance et un sens; il faut mettre un peu de logique parmi les événements imprévus et disparates qui composent la vie humaine.
« En un mot, pour reproduire la formule saisissante de l'auteur, « le réaliste, s'il est un artiste, cherchera, non pas à nous montrer la photographie banale de la vie, mais à nous en donner la vision plus complète et plus probante que la réalité même. »
C'est ce que Brunetière a noté et condensé en constatant « la sincérité toute nue » des descrip-tions de Maupassant, « l'emploi de procédés neufs
(1) JOACHIM ROLLAND. Guy de Maupassant (Clouzel, 85, rue Cha-landy à Niort), 1912, p. 16-17, et impersonnels, le parti-pris de raconter sans tirer de morale des événements et celui de n'inventer rien qui passe l'ordinaire. »
Emile Faguet, dans un de ces raccourcis dont il a le secret, résuma tout cela en disant que l'âme de Maupassant fut une magnifique « machine à découper la réalité ».
Enfin, pour les Français, pour la majorité des Français, qui ont la manie de la classification, s'il faut assigner une place à Maupassant dans un camp littéraire, je demanderai à Abel Hermant de la fixer, et l'auteur de la Chronique du Cadet de Cou-tras me répondra tout de suite :
« Les qualités qu'il (Maupassant) résume, de choix, d'ordre, de composition, de logique, de clarté, de sobriété sont essentiellement des qualités françaises. Il nomme la force même de l'esprit français. Il est, autant dire, syno-nyme du mot « français ». Et s'il me souvient alors que maints romanciers étrangers qui. pouvaient aussi à bon droit se réclamer du naturalisme, commencèrent, du temps de Maupassant, à étendre leur influence jusque chez nous; si je prends garde à tout ce qu'un Zola rece-lait en lui d'exotisme par l'effet de ses origines et d'une hérédité trop récente; si je tiens compte des prétentions actuelles de la littérature à devenir mon-diale, ou du moins, de ses tendances à devenir cosmo-polite, il me paraît que j'assigne à Maupassant une place décidément à point, en lui décernant après l'épithète de naturaliste classique, celle de NATURALISTE FRANÇAIS, étant bien entendu, que les deux se sup-posent l'une l'autre ou s'équivalent » (1).
Or, cela peut s'illustrer admirablement de cette déclaration de Maupassant lui-même, qui par là, comme par son OEuvre tout entière, démontre que Taine eut raison d'écrire : « Lé Normand est français » et de prendre au pied de la lettre cette formule si bien que, pour analyser l'esprit normand, dans le volume premier de sa Littérature anglaise, il usa des mêmes termes que pour analyser l'esprit gaulois et l'esprit français dans son livre sur le Champenois La Fontaine, ■— cela peut s'illustrer, dis-je, de cette déclaration de Maupassant lui-même :
» Quelle que soit la chose que l'on veut dire, il n'y a qu'un mot pour l'exprimer, qu'un verbe pour l'animer, qu'un adjectif pour la qualifier. Il faut donc chercher jusqu'à ce qu'on les ait découverts, ce mot, ce verbe, cet adjectif, et ne jamais avoir recours à des superche-ries, à des clowneries de langage pour éviter la diffi-culté. Il n'est point besoin du vocabulaire bizarre, com-pliqué et chinois qu'on nous impose aujourd'hui sous le nom de vocabulaire artiste... Ayons moins de mots au sens insaisissable... Efforçons-nous d'être des stylistes excellents plutôt que des collectionneurs de termes rares... »
(1) ABEL HERMANT. Essais de Critique (Bernard Grasset, 1913), p. 370.
Goncourt ne pardonna jamais ces lignes à Mau-passant. Toutefois, nous sommes bien obligés, à présent, de convenir que l'auteur de Boule-de-Suif eut raison contre l'auteur de Germinie Lacerteux. Concourt, c'est de la sculpture polychrome, exquise, mais composite et dont le charme passe. Maupas-sant, après Flaubert, c'est la perfection, c'est l'éter-nité du marbre, pur de tout assemblage et de tout artifice.
En terminant cette étude à la fois trop rapide et trop longue, je me souviens du souhait formulé à la fin du xixe siècle par Charles Simond et je m'y rallie :
« Au xxc siècle, la nouvelle école littéraire aura peut-être le souci de l'idée forte et salutaire, et, quelque étrange que puisse paraître ce paradoxe, j'espère que rien n'empêchera Maupassant de guider quelque jour les jeunes dans cette voie. »