‹ Anthologie des auteurs modernes. V, Recueil de morceaux choisisChapitre 7 sur 19 · BEL-AMI · texte numérisé non relu

BEL-AMI

— Eh bien, vous allez me reconduire un bout de chemin? dit-il.

Duroy répondit :

— Avec joie, cher maître.

Et ils se mirent en route, descendant le boulevard Malesherbes, à petits pas.

Paris était presque déserf cette nuit-là, une nuit froide, une de ces nuits qu'on dirait plus' vastes que les autres, où les étoiles sont plus hautes, où l'air semble apporter dans ses souffles glacés quelque chose venu de plus loin que les astres.

Les deux hommes ne parlèrent point dans les pre-miers moments. Puis Duroy, pour dire quelque chose prononça :

— Ce M. Laroche-Mathieu a l'air fort intelligent et fort instruit.

Le vieux poète înulinùra : 98 =z GUY DE MAUPASSAN1

— Vous trouvez?

Le jeune homme, surpris, hésitait.

— Mais oui, il passe d'ailleurs pour un des hommes les plus capables de la Chambre.

— C'est possible. Dans le royaume des aveugles les borgnes sont rois. Tous ces gens-là, voyez-vous, sont des médiocres, parce qu'ils ont l'esprit entre deux murs, — l'argent et la politique. Ce sont des cuistres, mon cher, avec qui il est impossible de parler de rien, cle rien cle ce que nous aimons. Leur intelligence est à fond de vase, ou plutôt à fond de dépotoir, comme la Seine à Asnières.

Ah ! c'est qu'il est difficile de trouver un homme qui ait de l'espace dans la pensée, qui vous donne la sensa-tion de ces grandes haleines du large qu'on respire sur les côtes de la mer. J'en ai connu quelques-uns; ils sont morts.

Norbert de Varenne parlait d'une voix claire, mais retenue, qui aurait sonné dans le silence de la nuit s'il l'avait laissé s'échapper. Il semblait surexcité et triste, d'une de ces tristesses qui tombent parfois sur les âmes et les rendent vibrantes comme la terre sous la gelée.

Il reprit :

— Qu'importe, d'ailleurs; un peu plus ou un peu moins de génie, puisque fout doit finir !

Et il se tut : Duroy, qui se sentait le coeur gai, ce soir-là, dit, en souriant :

—- Vous avez du noir, aujourd'hui, cher maître.

Le poète répondit :

—' J'en ai toujours, mon enfant, et vous en aurez autant que moi dans quelques années. La vie est une côte. Tant qu'on monte, on regarde le sommet, et on se sent heureux; mais lorsqu'on arrive en haut, on aperçoit tout d'un coup la descente, et la fin qui est la mort. Ça va lentement quand on monte; mais ça va vite quand on descend. A votre âge, on est joyeux. On espère tant de choses, qui n'arrivent jamais, d'ail-leurs! Au mien, on n'attend plus rien... que la mort. Duroy se mil à rire :

— Bigre, vous me donnez froid dans le dos.

Norbert de Varenne reprit :

— Non, vous ne me comprenez pas aujourd'hui, mais vous vous rappellerez plus tard ce que je vous dis en ce moment.

Il arrive un jour, voyez-vous, et il arrive de bonne heure pour beaucoup, où c'est fini de rire, comme on dit, parce que derrière tout ce qu'on regarde, c'est la mort que l'on aperçoit.

Oh ! vous ne comprenez même pas ce mot-là, vous, la mort! A votre âge, ça ne signifie rien. Au mien, il est terrible.

Oui, on le comprend tout d'un coup, on ne sait pas pourquoi ni à propos cle quoi, et alors tout change d'aspect, clans la vie. Moi, depuis quinze ans, je la sens qui me travaille comme si je portais en moi une bête rongeuse. Je l'ai sentie peu à peu, mois par mois, heure par heure, me dégrader ainsi qu'une maison qui s'écroule. Elle m'a défiguré si complètement que je ne me reconnais pas. Je n'ai plus rien cle moi, de moi l'homme radieux, frais et fort que j'étais à trente ans. Je l'ai vue feindre en blanc mes cheveux noirs, et avec quelle lenteur savante et méchante ! Elle m'a pris ma peau ferme, mes muscles, mes .dénis, tout mon corps de jadis, ne me laissant qu'une âme désespérée qu'elle enlèvera bientôt aussi.

' Oui, elle m'a ômietlé, la gueuse, elle a accompli dou-cement et terriblement la longue destruction de mon être, seconde par seconde. El maintenant je me sens mourir en tout ce que je fais. Chaque pas m'approche d'elle, chaque mouvement, chaque souffle hâte sou odieuse besogne. Respirer, dormir, boire, manger, travailler, rêver, tout ce que nous faisons, c'est mourir. Vivre, enfin, c'est mourir!

Oh ! vous saurez cela! Si vous réfléchissiez seulement un quart d'heure, vous la verriez.

Qu'allendez-vous? De -l'amour? Encore quelques baisers, et vous serez impuissant,

Et puis, après? De l'argent? Pour quoi faire? Pour payer des femmes? Joli bonheur! Pour manger beau-coup, devenir obèse et crier des nuits entières sous les morsures de la goutte?

Et puis encore '? De la gloire ? A quoi cela sert-il quand on ne peut plus la cueillir sous forme d'amour?

Et puis, après ? Toujours la mort pour finir.

Moi, maintenant, je la vois de si près que j'ai souvent envie d'étendre les bras pour la repousser. Elle couvre la terre et emplit l'espace. Je la découvre partout. Les petites bêtes écrasées surlesroutes, les feuilles qui tom-bent, le poil blanc aperçu dans la barbe d'un ami, me ravagent le coeur et Me crient : « La voilà ! »

Elle me gâte lout ce que je fais, tout ce que je vois, ce que je mange et ce que je bois, tout ce que j'aime : les clairs de lune, les levers de soleil, la grande mer, les belles rivières et l'air des soirs d'été, si doux à res-pirer!

Il allait doucement, un peu essouflé, rêvant tout haut oubliant presque qu'on l'écoulait.

Il reprit :

— Et jamais un être ne revient, jamais..... On garde les moules des statues, les empreintes qui refont toujours des objets pareils; mais mon corps, mon visage, mes pensées, mes désirs ne reparaîtront jamais. Et pourtant il naîtra des millions, des milliards d'êtres qui auront dans quelques centimètres carrés un nez, des yeux, un front, des joues el une bouche comme moi, et aussi une âme comme moi, sans que jamais je revienne, moi, sans que jamais même quelque chose de moi réconnaissa-ble .reparaisse dans ces créatures innombrables et différentes, indéfiniment différentes bien que pareilles à peu près.

A. quoi se rattacher? Vers qui jeter des cris de détresse? A qui pouvons nous-croire?

Toutes les religions sont stupides, avec leur morale puérile et leurs promesses égoïstes, monstrueusement bêles.

La mort seule est certaine.

11 s'arrêta, prit Duroy par les deux extrémités du col de son pardessus, et, d'une voix lente :

— Pensez à tout cela, jeune homme, pensez-y pen-dant des jours, des mois et des années, et vous verrez l'existence d'une autre façon. Essayez donc cle vous dégager de tout ce qui vous enferme, faites cet effort surhumain de sortir vivant de votre corps, de vos inté-rêts, de vos pensées el de l'humanité-lout entière pour regarder ailleurs, el vous comprendrez combien ont peu d'importance les querelles des romantiques et des natu-ralistes, el la discussion du budget.

Use remit à marcher d'un pas rapide.

— Mais aussi vous sentirez l'effroyable détresse des désespérés.

Vous vous débattrez, éperdu, noyé, dans les incerti-tudes. Vous crierez : « A l'aide ! » de tous les côtés, et personne ne vous répondra. Vous tendrez les bras, vous appellerez pour être secouru, aimé, consolé, sauvé; et personne ne viendra.

Pourquoi souffrons-nous ainsi? C'est que nous étions nés sans doute pour vivre davantage selon la matière et moins selon l'esprit; mais, à force dépenser une dis-proportion s'est faite entre l'état cle noire intelligence agrandie el les conditions immuables cle notre vie.

Regardez les gens médiocres : à moins de grands désastres tombant sur eux, ils se trouvent satisfaits, sans souffrir du malheur commun. Les bêles non plus ne le sentent pas.

Il s'arrêta encore, réfléchit quelques secondes, puis d'un air las et résigné :

— Moi, je suis un être perdu. Je n'ai ni père, ni mère, ni frère, ni soeur, ni femme, ni enfants, ni Dieu.

Il ajouta, après un silence :

— Je n'ai que la rime. GUY DE MAUPASSANT : r~ ; 103

Puis levant la têle vers le firmament, où luisait la face pâle cle la pleine lune, il déclama :

Etje cherche le mot de cet obscur problème .

Dans le ciel noir cl vide où flotte un astre blême.

Ils arrivaient au ponl cle la Concorde; ils le traversè-rent en silence, puis ils longèrent le Palais-Bourbon. Norbert de Varenne se remit à parler :

— Mariez-vous, mon ami ; vous ne savez pas ce que c'est quedc vivre seul, à mon âge. Lasolitudeaujourd'hui, m'emplit d'une angoisse horrible, la solitude dans le logis, auprès du feu, le soir. lime semble alorsquejesuisseul sur la terre, affreusement seul, mais entouré de dangers vagues, cle choses inconnues et terribles; et la cloison, qui me sépare de mon voisin que je ne connais pas, m'éloigne de lui autant que les étoiles aperçues par ma fenêlre. Une sorte cle fièvre m'envahit, une fièvre de douleur et de crainte, et le silence des murs m'épouvante. Il est si profond et si triste, le silence cle la chambre où. l'on vit. seul ! Ce n'est pas seulement un silence autour du corps, mais un silence autour de l'âme, et, quand un meuble craque, on tressaille jusqu'au coeur, car aucun bruit n'est attendu dans ce morne logis.

Il se tut encore une fois, puis ajouta :

•— Quand on est vieux, ce serait bon, tout cle môme, les enfants !

Us élaient arrivés vers le milieu de la rue cle Bour-gogne. Le poète s'arrêta devant une haute maison, sonna, serra la main de 'Duroy et lui dit : — Oubliez tout ce rabâchage de vieux, jeune homme, el vivez selon votre âge; adieu!

Et il disparut dans le corridor noir.

Bel-AmiyTom&n.. 1 vol. 3 fr.50. (OLLENDORFF, édit.).

coco

On conservait, par charité, dans le fond de l'écurie, un très vieux cheval blanc que la maîtresse voulait nourrir jusqu'à sa mort naturelle, parce qu'elle l'avait élevé, gardé toujours, et qu'il lui rappelait des sou-venirs.

Un goujat de quinze ans, nommé Isidore Duval, et appelé plus simplement Zidore, prenait soin de cet invalide, lui donnait, pendant l'hiver, sa mesure d'avoine et son fourrage, et devait aller quatre fois par jour, en été, le déplacer dans la côte où on l'attachait, afin qu'il eût en abondance cle l'herbe fraîche.

L'animal, presque perclus, levait avec peine ses jambes lourdes, grosses des genoux et enflées au-dessus des sabots. Ses poils, qu'on n'étrillait plus jamais, avaient l'air de cheveux blancs, et des cils très longs donnaient à ses yeux un air triste.

Quand Zidore le menait à Therbe. il lui fallait tirer sur la corde, tant la bête allait lentement; et le gars, 106 . . ZI GUY DE MAUPASSANT courbé, haletant, jurait contre elle, s'exaspérant d'avoir à soigner cette vieille rosse.

Les gens de là ferme, voyant cette colère du goujat contre Coco, s'en amusaient, parlaient sans cesse du cheval à Zidore, pour exaspérer le gamin. Ses cama-rades le plaisantaient. On l'appelait dans le village Coco-Zidore.

Le gars rageait, sentant naître en lui le désir de se venger du cheval. C'était un maigre enfant haut sur ses jambes, très sale, coiffé de cheveux roux, épais, durs et hérissés. Il semblait stupide, parlait en bé-gayant, avec une peine infinie, comme si les idées n'eussent pu se former dans son âme épaisse de brute.

Depuis longtemps déjà, il s'étonnait'qu'on- gardât Coco, s'indignanl de voir perdre du bien pour celle bête inutile. Du moment qu'elle ne travaillait plus, il lui semblait injuste de la nourrir, il lui semblait révol-tant de gaspiller de l'avoine, de l'avoine qui coûtait si cher, pour ce bidet paralysé. Et souvent même, malgré les ordres de maître Lucas, il économisait sur la nour-riture du cheval, ne lui versant qu'une demi-mesure, ménageant sa litière et son foin. El une haine grandis-sait en son esprit confus d'enfant, une haine cle paysan, rapace, de paysan sournois, féroce, brutal et lâche.

Lorsque revint l'été, il lui fallut aller remuer la bête clans sa côte. C'était loin. Le goujat, plus furieux chaque matin, parfait de son pas lourd à travers les blés. Les femmes qui travaillaient dans les terres^ lui criaient, par plaisanterie :

— Hé Zidore, tu f'ras mes compliments à Coco I

Une répondait point; mais il cassait, en passant, une baguette dans une haie et, dès qu'il avait déplacé l'at-tache du vieux cheval, il le laissait se remettre à brou-ter; puis, approchant traîtreusement, il lui cinglait les jai-rets. L'animal essayait de fuir, de ruer, d'échapper aux coups, el il tournait au bout de sa corde comme s'il eut été enfermé dans une piste. Et le gars le frappait avec rage, courant derrière, acharné, les dents serrées par la colère.

Puis il s'en allait lentement, sans se retourner, tandis que le chevalle regardait partir de son oeil de vieux, les côtes saillantes, essoufflé d'avoir trotté. Et il ne rebaissait vers l'herbe sa tête osseuse et blanche qu'après avoir vu disparaître au loin la blouse bleue du jeune paysan.

Comme les nuits étaient chaudes, on laissait mainte-nant Coco coucher dehors, là-bas, au bord cle la ravine, derrière le bois. Zidore seul allait le voir.

L'enfant s'amusait encore à lui jeter des pierres. Il s'asseyait à dix pas de lui, sur un talus el il restait là une demi-heure, lançant cle temps en temps un caillou tranchant au bidet, qui demeurait debout, enchaîné devant son ennemi, et le regardant sans cesse, sans oser paître avant qu'il fût reparti.

Mais toujours celle pensée restait plantée dans l'esprit du goujat : « Pourquoi nourrir ce cheval qui ne faisait plus rien? » Il lui semblait que celte misérable rosse volait le manger des autres, volait l'avoir des hommes, le bien du bon Dieu, le volait même aussi, lui, Zidore, qui travaillai l.

Alors, peu à peu, chaque jour, le gars diminua la bande de pâturage qu'il lui donnait en avançant le piquet de bois où était fixée la corde.

La bête jeûnait, maigrissait, dépérissait. Trop faible pour casser son attache, elle tendait la tête vers la grande herbe verte et luisante, si proche, et dont l'odeur lui venait sans qu'elle y pût toucher.

Mais, un matin, Zidore eut une idée : c'était de ne plus remuer Coco. Il en avait assez d'aller si loin pour celle carcasse.

11 vint cependant, pour savourer sa vengeance. La bête inquiète le regardait. Il ne. la battit pas, ce jour-là. Il tournait autour, les mains dans les poches. Même ilfilmine delà changer déplace, maisilrenfonçalepiquel juste dans le même trou et il s'en alla, enchanté de son invention,

Le cheval, le voyant partir, hennit pour le rappeler; mais le goujat se mit à courir, le laissant seul, tout seul dans son vallon, bien attaché, et sans un brin d'herbe à portée cle la mâchoire.

Affamé, il essaya d'atteindre la grasse verdure qu'il louchait du bout cle ses naseaux. Il se mit sur les genoux, tendant le cou, allongeant ses grandes lèvres baveuses. Ce fut en vain. Tout le jour, elle s'épuisa, la vieille bête, en efforts inutiles, en efforts terribles. La faim la dévorait, rendue plus affreuse par la vue cle toute laverie nourriture qui s'étendait par l'horizon. GUY DE MAUPASSANT :—— ' "" zzzz 109

Le goujat ne revint point ce jour-là. 11 vagabonda par les bois pour chercher des nids.

Il reparut le lendemain. Coco, exténué, s'était couché. Il se leva en apercevant l'enfant, attendant enfin, d'être changé de place.

Mais le petit paysan ne toucha même pas au maillet jeté clans l'herbe. Il s'approcha, regarda l'animal, lui lança clans le nez une motte cle terre qui s'écrasa sur le poil blanc, et il repartit en sifflant.

Le cheval resta debout tant qu'il put l'apercevoir encore; puis, sentant bien que ses tentatives pour atteindre l'herbe voisine seraient inutiles, il s'étendit de nouveau sur le flanc el ferma les yeux.

Le lendemain, Zidore ne vint pas.

Quand il approcha, le jour suivant, de Coco toujours étendu, il s'aperçut qu'il était mort.

Alors il demeura debout, le regardant, content de son oeuvre, étonné en même temps quece fût déjà fini. Il le toucha du pied, leva une cle ses jambes, puis la laissa retomber, s'assit dessus et resta là, les yeux fixés dans l'herbe el sans penser à rien.

Il revint à la ferme, mais il ne dit pas l'accident, car il voulait vagabonder encore aux heures où, d'ordi-naire, il allait changer de place le cheval.

Il alla le voir le lendemain. Des corbeaux s'envo-lèrent à son approche. Des mouches innombrables se promenaient sur le cadavre et bourdonnaient à l'en-tour. ■ ' -

En rentrant, il annonça la chose. La bête était si Vieille que personne ne s'étonna.. Le maître dit à deux valets : « Prenez vos pelles, vous ferez un trou là ousqu'il est. »

El les hommes enfouirent le cheval juste à la place où il était mort de faim.

Et l'herbe poussa drue, verdoyante, vigoureuse, nourrie par le pauvre corps.

Boule de Suif, nouvelles. 1 vol. 3 fr. 50. (OLLENDORFF,

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