‹ Anthologie des auteurs modernes. V, Recueil de morceaux choisisChapitre 9 sur 19 · UNE JOURNÉE A TUNIS · texte numérisé non relu

UNE JOURNÉE A TUNIS

Nous voici dans la ville.

Pour en bien découvrir l'ensemble, il faut, monter sur une colline voisine. Les Arabes comparent Tunis à un burnous étendu; et cette comparaison est juste. La ville s'élale clans la plaine, soulevée légèrement par les ondu-lations de la terre, qui font saillir par place les bords de cette grande tache de maisons pâles d'où surgissent les dômes des mosquées et les clochers des minarets. A peine distingue-t-on, à peine imagine-L-on que ce sont là des maisons, tant cette plaque blanche est compacte, continue et rampanle. Autour d'elle, trois lacs qui, sous le dur soleil d'Orient, brillent comme des plaines d'acier. Au nord, au loin, la Sebkra-er-Bouan; à l'ouest, la Sebkra-Seldjoum, aperçue par-dessus la ville; au sud, le grand lac Bahira ou lac de l'unis; puis, en remontant vers le nord, la mer, le golfe profond, pareil lui-même à un lac dans son cadre éloigné de montagnes. Et puis partout autour de cette ville plate, des maré-cages fangeux où fermentent des ordures, une inima-ginable ceinture de cloaques en putréfaction, des champs nus et bas où l'on voit briller, comme des cou-leuvres, de minces cours d'eau tortueux. Ce sont les égouts de Tunis qui s'écoulent sous le ciel bleu. Ils vont sans arrêt, empoisonnant l'air, traînant leur flot lent et nauséabond, à travers des terres imprégnées de pourri-tures, vers le lac qu'ils ont fini par emplir, par combler sur toute son étendue, car la sonde y descend dans la fange jusqu'à dix-huit mètres de profondeur : on doit entretenir un chenal à travers cette boue afin que les petits bateaux y puissent passer.

Mais, par un jour de plein soleil, la vue de cette ville couchée entre ces lacs, dans ce grand pays que ferment au loin des montagnes dont la plus haute, le Zagh'ouan, apparaît presque toujours coiffée d'une nuée en hiver, est la plus saisissante et la plus attachante, peut-être, qu'on puisse trouver sur le continent africain.

Descendons de notre colline et pénétrons dans la cité.

Où sommes-nous? Sur une ferre arabe ou dans la capitale éblouissante d'Arlequin, d'un Arlequin très artiste, ami des peintres, coloriste inimitable qui s'est amusé à costumer son peuple avec une fantaisie étour-dissante ? Il a dû passer par Londres, par Paris, par Saint-Pétersbourg, ce costumier divin qui, revenu plein de dédain des pays du Nord, bariola ses sujets avec un goût sans défaillances et une imagination sans limites. Non seulement il voulut donner à leurs vêtements des formes gracieuses, originales et gaies, mais il employa pour les nuancer, toutes les teintes créées, composées, rêvées par les plus délicats aquarellistes.

Voici des burnous de cachemire ondoyants comme des flots de clarté, puis des haillons superbes de misère; à côté des gebbas de soie, longues tuniques tombant aux genoux, et de tendres gilets appliqués au corps sous les vestes à petits boutons égrenés le long des bords.

Et ces gebbas, ces vestes, ces gilets, ces haïks, croi-^ sent, mêlent et superposent les plus fines colorations. Tout cela est rose, azuré, mauve, vert d'eau, bleu per-venche, feuille-morte, chair-de-sàumon, orangé, lilas fané, lie-dé-vin, gris-ardoise.

C'est un défilé de féerie, depuis les teintes les plus évanouies jusqu'aux accents les plus ardents, ceux-ci noyés dans un tel courant de notes discrètes que rien n'est dur, rien n'est criard, rien n'est violent le long des rues, ces couloirs de lumière, qui tournent sans fin, serrés entre les maisons basses, peintes à la chaux.

A tout instant, ces étroits passages sont obstrués presque entièrement par des créatures obèses, dont les lianes et les épaules semblent toucher les deux murs à chaque balancement de leur marche. Sur leur tête se dresse une coiffe pointue, souvent argentée ou dorée, sorte de bonnet de magicienne d'où tombe par derrière, une échavpe. Sur leur corps monstrueux, masse de chair houleuse et ballonnée, flottent des blouses de couleurs vives. Leurs jambes informes sont emprison-nées en des caleçons blancs collés à la peau. Leurs mollets et leurs chevilles empâtés par la graisse gonfient des bas, ou bien, quand elles sont en toilette, des espèces de gàînes en drap d'or et d'argent. Elles vont, à petits pas pesants, sur des escarpins qui traînent ; car elles ne sont chaussées qu'à la moitié du pied ; et les talons frôlent et battent le pavé. Ces créatures étranges et bouffies, ce sont les juives, les belles juives!

Dès qu'approche l'âge du mariage, l'âge où les hommes riches les recherchent, les fillettes d'Israël rêvent d'engraisser; car plus une femme est lourde, plus elle fait honneur à son mari et plus elle a de chances de le choisir à son gré. A quatorze ans, à quinze ans,'elles sont, ces gamines sveltes et légères, des merveilles de beauté, de finesse et de grâce.

Leur teint pâle, un peu maladif, d'une délicatesse lumineuse, leurs traits fins, ces traits si doux d'une race ancienne et fatiguée dont le sang jamais ne fut rajeuni, leurs yeux sombres sous les fronts clairs, qu'écrase la masse noire, épaisse, pesante, des cheveux ébouriffés, et leur allure souple quand elles courent d'une porte à l'autre, emplissent le quartier juif de Tunis d'une longue vision de petites Salomés troublantes.

Puis elles songent à l'époux. Alors commence l'incon-cevable gavage qui fera d'elles des monstres. Immobiles maintenant, après avoir pris chaque matin la boulette d'herbes apéritives qui surexcitent l'estomac, elles pas-sent les journées entières à manger des pâtes épaisses qui les enflent incroyablement. Les poitrines se gonflent, les ventres ballonnent, les poignets et les chevilles disparaissent sous une lourde coulée de chair. Et les amateurs accourent, les jugent, les comparent, les admirent comme dans un concours d'animaux gras. Voilà comme elles sont belles et charmantes, les énormes filles à marier!

Alors on voit passer ces êtres prodigieux, coiffés d'un cône aigu nommé koufia qui laisse pendre sur le dos le bechkir, vêtus de la camiza flottante, en toile simple ou en soie éclatante, culottés de maillots tantôt blancs, tantôt richement ouvragés, et chaussés de savates traî-nantes, dites « saba »; êtres inexprimablement surpre-nants, dont la figure demeure encore souvent jolie sur ces corps d'hippopotames.

La Vie errante, voyages. 1 vol. 3 fr. 50. (OLLKNDORFF,

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