DISCOURS AU ROI
Défense de Fouquet.
FIXEZ les yeux sur l'histoire de tous les siècles, sur les vénérables restes des républiques les plus florissantes et les mieux réglées, sur tout ce que le temps a épargné des personnes les plus éclatantes de ce temps-là ou des plus obscures : vous y verrez que ces mêmes désordres des finances ont toujours fait non pas tant le crime des plus grands hommes que le prétexte de les opprimer. Témoin en Grèce les Miltiade, les Thémistocle, les Périclès et presque tous ceux qui furent en grande autorité dans Athènes ; témoin à Rome Coriolan, Camille, Manlius Capito- Unus, Curius Dentatus, Scipion l'Africain, son frère l'Asiatique, Livius Salinator, ce grand capitaine, cet illustre censeur, Livius Drusus, un Caius Flavius, un Memmius, un et plusieurs Caton : tous ou persécutés ou opprimés par l'accusation de péculat, soit que l'obscurité des finances ait fourni en tous les siècles un lieu
(•) PELLISSON (Paul), né à Béziers en 1624, mort à Paris en i6q3. Sa famille était protestante. Son père était conseiller à la chambre de redit de Castres. En i652 il acheta une charge de secrétaire du roi. Il était lié avec Conrart et ses amis, ce qui lui permit d'écrire l'Histoire de l'Actfdcmie française {i653). Fouquet se l'attacha comme premier commis, le fit nommer, en 16S9, maître des comptes à Montpellier et conseiller du roi en 1660. Enveloppé dans la disgrâce du surintendant, il le défendit dans deux Discours au roi et un Mémoire qui lui valurent d'être embastillé. Sa détention, fort rude, ne dura pas moins de cinq ans, pendant lesquels il apprivoisa une araignée devenue célèbre. Il regagna, en 1666, la faveur de Louis XIV, qui lui rendit la liberté et l'emmena avec lui en Franche-Comté, d'où il rapporta le titre d'historiographe du roi, sous la condition de se faire catholique. Il abjura en 1670. On a de lui, outre son Histoire de l'Académie française, continuée par l'abbé d'Olivet, un Abrégé de la vie d'Anne d'Autriche (1666) ; des Réflexions sur les différends en matière de religion (1686); un Traité de l'Eucharistie (1694); des Prières (1734); une Histoire de Louis XIV jusqu'à la paix de Ninùgue (1749); etc.
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propre et commode aux embûches de la calomnie et de l'envie, soit que de tout temps le mérite un peu élevé, par une faute sans doute, mais des plus pardonnables, ait confondu sa fortune avec celle du public, ait compté le moindre de ses services pour plus que beaucoup d'argent, ait fait plus d'état des cœurs des citoyens que de leurs bourses, et n'ait pas cru faire un péculat quand, sans nen garder pour lui-même, il ne prenait d'une main que pour répandre de l'autre.
Grand prince (car je ne puis m'empêcher de finir ainsi que j'ai commencé par Votre Majesté même), c'est un dessein digne sans doute de sa grandeur, mais ce n'est pas un petit dessein que de réformer la France. Il a été moins long et moins difi&cile à Votre Majesté de vaincre l'Espagne. Qu'elle regarde de tous côtés : tout a besoin de sa main, mais d'une main douce, tendre, salutaire, qui ne tue point pour guérir, qui secoure, qui corrige et répare la nature sans la détruire. Nous sommes tous hommes, Sire, nous avons tous failU : nous avons tous désiré d'être considérés dans le monde. Nous avons vu que sans bien on ne l'était pas ; il nous a semblé que sans lui toutes les portes nous étaient fermées, que sans lui nous ne pouvions pas même montrer notre talent et notre mérite, si Dieu nous en avait donné ; non pas même servir Votre Majesté, quelque zèle que nous eussions pour son service.
Et, quant au malheureux dont j'ai entrepris la défense,
la colère de Votre Majesté l'emporterait-elle « comme une feuille sèche- que le vent emporte » ? Car à qui appliquerait-on plus à propos ces paroles que disait autrefois à Dieu même l'exemple de la patience et de la misère qu'à celui qui, par le courroux du ciel et de Votre Majesté, s'est vu enlever en un seul jour, et comme d'un coup de foudre, biens, honneurs, réputation, serviteurs, famille, amis et santé, sans consolation et sans commerce qu'avec ceux qui viennent pour l'interroger et pour l'accuser ? Encore que ses accusations soient incessamment aux oreilles de Votre Majesté, et que ses défenses n'y soient qu'un moment, encore qu'on n'ose presque espérer qu'elle voie dans un si long discours ce qu'on peut dire pour lui sur ces abus des finances, sur ces millions, sur ces avances, sur ce droit de donner des commissaires, dont on entretient à toute heure Votre Majesté contre lui ; je ne me rebuterai point, car je ne veux point douter auprès d'elle s'il est coupable ; mais je ne saurais douter s'il est malheureux. Je ne veux point savoir ce qu'on dira s'il est puni ; mais j'entends déjà avec espérance.