M»"* DE SÉVIGNÉ
On lui avait fait un service militaire dans le camp, où les larmes et les cris faisaient un véritable deuil ; tous les ofiSciers pourtant avaient des écharpes de crêpe ; tous les tambours en étaient couverts, qui ne frappaient qu'un coup ; les piques traînantes et les mousquets renversés ; mais ces cris de toute une armée ne se peuvent pas représenter sans que l'on n'en soit ému. Ses deux neveux étaient à cette pompe dans l'état que vous pouvez penser. M. de Roye, tout blessé, s'y fit porter, car cette messe ne fut dite que quand ils eurent repassé le Rhin. Je pense que le pauvre chevalier était bien abîmé de douleur.
Quand ce corps a quitté son armée, c'a été encore une autre désolation ; partout où il a passé, c'a été des clameurs ; mais à Langres, ils se sont surpassés : ils allèrent tous au-devant de lui, tous habiUés de deuil, au nombre de plus de deux cents, suivis du peuple ; tout le clergé en cérémonie ; ils firent dire un service solennel dans la ville, et en un moment se cotisèrent tous pour cette dépense, qui monta à cinq mille francs, parce qu'ils reconduisirent le corps jusqu'à la première ville, et voulurent défrayer tout le train. Que dites- vous de ces marques naturelles d'une affection fondée sur un mérite extraordinaire ? Il arrive à Saint-Denis ce soir ou demain ; tous ses gens l'allaient reprendre à deux lieues d'ici ; il sera dans une chapelle en dépôt ; il y aura un service en attendant celui de Notre-Dame, qui sera solennel.
Les Anciens et les Modernes.
/j janvier i6go.
A propos de Corbinelli, il m'écrivit l'autre jour un fort joli billet ; il me rendait compte d'une conversation et d'un dîner chez M. de Lamoignon : les acteurs étaient les maîtres du logis, M. de Troyes, M. de Toulon, le P. Bourdaloue, son compagnon. Despréaux et Corbinelli. On parla des ouvrages des anciens et des modernes ; Despréaux soutint les anciens, à la réserve d'un seul moderne, qui surpassait, à son goût, et les vieux et les nouveaux. Le compagnon de Bourdaloue, qui faisait l'entendu, et qui s'était attaché à Despréaux et à Corbinelli, loi demanda quel était donc ce livre si distingué dans son
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esprit ? Despréaux ne voulut pas le nommer ; Corbinelli lui dit : « Monsieur, je vous conjure de me le dire, afin que je le lise toute la nuit. <> Despréaux lui répondit en riant : « Ah ! monsieur, vous l'avez lu plus d'une fois, j'en suis assuré. » Le jésuite reprend avec un air dédaigneux, un cotai riso amaro. et presse Despréaux de nommer cet auteur si merveilleux. Despréaux lui dit : « Mon père, ne me pressez point. » Le père continue. Enfin Despréaux le prend par le bras et, le serrant bien fort, lui dit : « Mon père, vous le voulez : eh bien, morbleu ! c'est Pascal. — Pascal ! dit le père, tout rouge, tout étonné. Pascal est beau autant que le faux peut l'être. — Le faux ! reprit Daprcuiix. le faux I sachez qu'il est aussi vrai qu'il est inimitable ; on vient de le traduire en trois langues. » Le père répond : « Il n'en est pas plus vrai. » Despréaux s'échauffe, et criant comme un fou : « Quoi, mon père ! direz-vous qu'un des vôtres n'ait pas faiit imprimer dans un de ses livres qu't<n chrétien n'est pas obligé d'aimer Dieu l Osez-vous dire que cela est faux ? — Monsieur, dit le père en fureur, il faut distinguer. — Distinguer 1 dit Despréaux, distinguer, morbleu ! distinguer ! distinguer si nous sommes obligés d'aimer Dieu ! » Et. prenant Corbinelli par le bras, il s'enfuit au bout de la chambre ; puis, revenant et courant comme un forcené, il ne voulut jamais se rapprocher du père, s'en alla rejoindre la compagnie, qui était demeurée dans la salle où l'on mange : ici finit l'histoire ; le rideau tombe. Corbinelli me promet le reste dans une conversation ; mais moi qui suis persuadée que vous trouverez cette scène aussi plaisante que je l'ai trouvée, je vous l'écris, et je crois que si vous la lisez avec vos bons tons, vous en serez assez contente.
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