‹ Anthologie des écrivains français (volume 2)Chapitre 12 sur 65 · ANDRÉ CHÉNIER rfiç · texte numérisé non relu

ANDRÉ CHÉNIER rfiç

— Oui, je le veux; marchons. Mais où m'entraînez-vous? Enfants du vieil aveugle, en quel lieu sommes-nous?

— Syros est l'île heureuse où nous vivons, mon père.

— Salut, belle Syros, deux fois hospitalière ! Car sur ses bords heureux je suis déjà venu ; Amis, je la connais. Vos pères m'ont connu :

Ils croissaient comme vous ; mes yeux s'ouvraient encore Au soleil, au printemps, aux roses de l'aurore ; J'étais jeune et vaillant. Aux danses des guerriers, A la course, aux combats, j'ai paru des premiers. J'ai vu Corinthe, Argos, et Crète, et les cent villes, Et du fleuve iEgyptus les rivages fertiles ; Mais la terre et la mer, et l'âge et les malheurs Ont épuisé ce corps fatigué de douleurs. La voix me reste. Ainsi la cigale innocente, Sur un arbuste assise, et se console et chante. Commençons par les dieux : « Souverain Jupiter, Soleil qui vois, entends, connais tout, et toi, mer, Fleuves, terre, et noirs dieux des vengeances trop lentes. Salut ! Venez à moi, de l'Olympe habitantes, Muses ! Vous savez tout, vous, déesses ; et nous, Mortels, ne savons rien qui ne vienne de vous. »

Il poursuit ; et déjà les antiques ombrages Mollement en cadence inclinaient leurs feuillages ; Et pâtres oubliant leur troupeau délaissé, Et voyageurs quittant leur chemin commencé, Couraient. Il les entend, près de son jeune guide, L'un sur l'autre pressés, tendre une oreille avide ; Et nymphes et sylvains sortaient pour l'admirer, Et l' écoutaient en foule, et n'osaient respirer ; Car, en de longs détours de chansons vagabondes, Il enchaînait de tout les semences fécondes, Les principes du feu, les eaux, la terre et l'air, Les fleuves descendus du sein de Jupiter, Les oracles, les arts, les cités fraternelles, Et depuis le chaos les amours immortelles ; D'abord le roi divin, et l'Olympe, et les cieux. Et le monde, ébranlé d'un signe de ses yeux, Et les dieux partagés en une immense guerre, Et le sang plus qu'humain venant rougir la terre.

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