SAINTE-BEUVE
Poésies de Joseph Delorme.
TOUJOURS je la connus pensive et sérieuse ; Enfant, dans les ébats de l'enfance joueuse,
(1) SAINTE-BEUVE (Charles-Augustin de), né à Boulogne-sur-Mer en 1804, mort à Paris en 1869. Il débuta par la poésie, et c'est à ce seul titre qu'il nous intéresse ici. Il avait d'abord suivi les cours de l'École de médecine ; il entra ensuite au « Globe », fit partie du Cénacle romantique et s'y lia particulièrement avec Victor Hugo. En 1829 il publia Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme, puis deux autres recueils : les Consolations (1831) et Pensées d'août (1837).
Beaucoup plus psychologue que poète, Sainte- Beuve voulait acclimater en France une poésie intime et familière, toute de nuances et de demiteintes, qui serait l'égale de celle des lakistes d'Angleterre. A ce titre il a pu passer pour original et personnel. Malheureusement son vers n'est pas toujours à la hauteur de son inspiration, et il est quelquefois plat là où il voudrait être familier.
6o - SAINTE-BEUVE 1829
Elle se mêlait peu, parlait déjà raison ;
Et quand ses jeunes sœurs couraient sur le gazon,
Elle était la première à leur rappeler l'heure,
A dire qu'il fallait regagner la demeure :
Qu'elle avait de la cloche entendu le signal,
Qu'il était défendu d'approcher du canal,
De troubler dans le bois la biche familière,
De passer en jouant trop près de la volière :
Et ses sœurs l'écoutaient. Bientôt elle eut quinze ans,
Et sa raison brilla d'attraits plus séduisants :
Sein voilé, front serein où le calme repose,
Sous de beaux cheveux bruns une figure rose,
Une bouche discrète au sourire prudent,
Un parler sobre et froid et qui plaît cependant ;
Une voix douce et ferme et qui jamais ne tremble,
Et deux longs sourcils noirs qui se fondent ensemble.
Le devoir l'animait d'une grave ferveur ;
Elle avait l'air posé, réfléchi, non rêveur :
Elle ne rêvait pas comme la jeune fille,
Qui de ses doigts distraits laisse tomber l'aiguille,
Et du bal de la veille au bal du lendemain
Pense au bel inconnu qui lui pressa la main.
Le coude à la fenêtre, oubliant son ouvrage,
Jamais on ne la vit suivre à travers l'ombrage
Le vol interrompu des nuages du soir,
Puis cacher tout d'un coup son front dans son mouchoir.
Mais elle se disait qu'un avenir prospère
Avait changé soudain par la mort de son père ;
Qu'elle était fille aînée et que c'était raison
De prendre part active aux soins de la maison.
Ce cœur jeune et sévère ignorait la puissance
Des ennuis dont soupire et s'émeut l'innocence.
Il réprima toujours les attendrissements
Qui naissent sans savoir, et les troubles charmants,
Et les désirs obscurs, et ces vagues délices
De l'amour dans les cœurs naturelles complices.
Maîtresse d'elle-même aux instants les plus doux,
En embrassant sa mère, elle lui disait vous.
Les galantes fadeurs, les propos pleins de zèle
De jeunes gens oisifs étaient perdus chez elle ;
Mais qu'un cœur éprouvé lui contât son chagrin,
A l'instant se voilait son visage serein :
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Elle savait parler de maux, de vie arrière, Et donnait des conseils comnie une jeune mère. Aujourd'hui la voilà mère, épouse, à son tour ; Mais c'est chez elle enccr raison plutôt qu'amour. Son paisible bonheur de respect se tempère : Son époux déjà mûr serait pour elle un père ; Elle n'a pas connu l'oubli du premier mois, Et la lune de miel qui ne luit qu'une fois, Et son front et ses yeux ont gardé le mystère De ces chastes secrets qu'une femme doit taire. Heureuse comme avant, à son nouveau devoir Elle a réglé sa vie... Il est beau de la voir, Libre de son ménage, un soir de la semaine, Sans toilette, en été, qui sort et se promène, Et s'assoit à l'abri du soleil étouffant, Vers six heures, sur l'herbe, avec sa belle enfant. Ainsi passent ses jours depuis le premier âge, Comme des flots sans nom sous un ciel sans orage. D'un cours lent, uniforme, et pourtant solennel ; Car ils savent qu'ils vont au rivage éternel.
Et moi qui vois couler cette humble destinée Au penchant du devoir doucement entraînée, Ces jours purs, transparents, calmes, silencieux, Qui consolent du bruit et reposent les yeux, Sans le vouloir, hélas ! je retombe en tristesse ; Je songe à mes longs jours passés avec vitesse, Turbulents, sans bonheur, perdus pour le devoir, Et je pense, ô mon Dieu ! qu'il sera bientôt soir !
Sonnet.
J'ÉTAIS un arbre en fleur où chantait ma jeunesse, Jeunesse, oiseau charmant, mais trop vite envolé, Et même, avant de fuir du bel arbre effeuillé, Il avait tant chanté qu'il se plaignait sans cesse.
Mais sa plainte était douce, et telle en sa tristesse
Qu'à défaut de témoins et de groupe assemblé,
Le buisson attentif avec l'écho troublé
Et le cœur du vieux chêne en pleuraient de tendresse.
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Tout se tait, tout est mort ! L'arbre, veuf de chansons, Étend ses rameaux nus sous les mornes saisons ; Quelque craquement sourd s'entend par intervalle ;
Debout, il se dévore, il se ride, il attend, Jusqu'à l'heure où viendra la corneille fatale Pour le suprême hiver chanter le dernier chant.
BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER
Eug. Fasquelle, éditeur.