RENÉ BAZIN
le songe toujours présent de la misère, qui ne se partage plus et que chacun fait de son côté quand elle a trop duré.
Le gémissement du berceau s'arrêta et l'enfant, mal endormi, cria. La femme tourna la tête vers le fond de la chambre :
— Tire donc, Noémi ! Pourquoi ne tires-tu pas?
Rien ne répondit. Le bruit doux de l'osier recommença. Mais le père, sorti du rêve où il était plongé, dit lentement :
— Faudrait vendre la vache.
— Oui, reprit la femme, faudra la vendre.
Ce n'était pas la première fois qu'ils parlaient ainsi de mener au marché l'unique bêtedel'étable. Mais ils ne se décidaient point à le faire, attendant un autre moyen de salut, sans savoir lequel.
— Faudrait la vendre avant l'hiver, ajouta Louarn.
Puis il se tut. Le petit Joël était endormi. Aucun bruit ne s'élevait de la closerie, ni de l'immense campagne épandue alentour. La lueur du couchant s'était faite mince comme un fil. C'était l'heure où les bêtes de proie, les loups, les renards, les martres rôdeuses, se levant des fourrés, le cou tendu, flairent la nuit, et tout à coup, secouant leurs" pattes, commencent à trotter par les sentiers menus, à découvert.
(DONATIENNE.)
Calmann-Lévy, éditeur.