Anthologie des écrivains français
COMME pour les poètes et prosateurs du XIXe siècle, nous avons suivi ici Voràre chronologique. C est-à-dire que chaque écrivain ne groupe pas une fois pour toutes sous son nom, et dans un classement arbitraire, les morceaux qui le représentent, mais qu'il reparaît dans le cours de l'ouvrage chaque fois qu'une œuvre nouvelle, dont le titre et la date sont indiqués, le signala à V attention de ses contemporains.
Toutefois, comme au XVIIIe siècle, qui fut celui de la Poésie
fugitive, les auteurs se préoccupaient moins du titre et de la
publication d'un volume, se bornant à augmenter de leurs pièces
nouvelles l'édition suivante de leurs œuvres, la tâche nous
a été rendue plus difficile pour quelques-uns. Nous
nous sommes donc borné à mettre ces pièces, sans
les dater, à peu près à la date à laquelle elles
furent composées. Il en est ainsi dans ce
volume pour J.-B. Rousseau, pour
Chaulieu et pour Dttcis.
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LA POESIE AU XVIIIe SIECLE
Sur l'aveuglement des hommes du siècle.
QU'AUX accents de ma voix la terre se réveille : Rois, soyez attentifs ; peuples, ouvrez l'oreille : Que l'univers se taise et m'écoute parler. Mes chants vont seconder les accords de ma lyre : L'Esprit saint me pénètre, il m'échauffe ; il m'inspire Les grandes vérités que je vais révéler.
(*) ROUSSEAU (Jean-Baptiste), né à Paris en 1671, mort à Bruxelles en 1741. Fils d'un cordonnier, dont il eut, dit-on, le tort de rougir, il reçut les conseils du vieux Boileau, et le maréchal de Tallard l'emmena à Londres en 1701, en qualité de secrétaire. L'Académie des inscriptions lui ouvrit ses portes en 1705. C'est vers 1707 que se place l'affaire, encore obscure, qui empoisonna le reste de sa vie. J.-B. Rousseau disputait à La Motte la succession de Thomas Corneille à l'Académie, lorsqu'on fit courir sous son nom des couplets infâmes et calomnieux contre plusieurs gens de lettres, dont l'un, La Faye, souffleta Rousseau. Bien que non condamné dans un premier procès engagé à cette occasion, Rousseau se sentit couvert du mépris public, et, pour se venger, il essaya, par des moyens odieux, de rejeter l'accusation sur Saurin, de l'Académie des sciences. Mais le Parlement le déclara coupable à la fois d'avoir composé les couplets et calomnié Saurin, et le condamna au bannissement à perpétuité.
Le poète s'était déjà exilé en Suisse, à Soleure. Là, il intéressa à sa cause l'ambassadeur de France, le comte de Saint-Luc, qui resta son défenseur convaincu, et à qui il a dédié une de ses plus belles odes, YOde à la Fortune* Le comte ayant quitté la Suisse pour représenter la France en Autriche,
L'homme en sa propre force a mis sa confiance ;
Ivre de ses grandeurs et de son opulence,
L'éclat de sa fortune enfle sa vanité.
Mais, ô moment terrible, ô jour épouvantable,
Où la mort saisira ce fortuné coupable,
Tout chargé des liens de son iniquité !
Que deviendront alors, répondez, grands du inonde, Que deviendront ces biens où votre espoir se fonde, Et dont vous étalez l'orgueilleuse moisson ? Sujets, amis, parents, tout deviendra stérile ; Et, dans ce jour fatal, l'homme a l'homme inutile Ne paiera point à Dieu le prix de sa rançon.
Vous avez vu tomber les plus illustres têtes ; Et vous pourriez encor, insensés que vous êtes, Ignorer le tribut que l'on doit à la mort ? Non, non, tout doit franchir ce terrible passage : Le riche et l'indigent, l'imprudent et le sage, Sujets à même loi, subissent même sort.
D'avides étrangers, transportés d'allégresse,
Engloutissent déjà toute cette richesse,
Ces terres, ces palais, de vos noms ennoblis.
Et que vous reste-t-il en ces moments suprêmes ?
Un sépulcre funèbre, où vos noms, où vous-mêmes
Dans l'éternelle nuit serez ensevelis.
Les hommes, éblouis de leurs honneurs frivoles, Et de leurs vains flatteurs écoutant les paroles,
Rousseau le suivit à Vienne. Cependant, une réaction se produisait en France en sa faveur, et le baron de Breteuil obtint son rappel : mais Rousseau refusa d'abord de rentrer sans une justification plus complète. Plus tard, il devait solliciter lui même un rappel qui ne lui fut pas accordé. Il rentra cependant a Paris, et l'autorité ferma les yeux ; mais, isolé et malade, il se rendit bientôt à Bruxelles, où il mourut.
Jean-Baptiste Rousseau a passé de son temps pour un grand poète, un rival de Pindare, et sa haute réputation s'est maintenue jusqu'à l'apparition des premiers chefs-d'œuvre romantiques qui d'ailleurs procédaient beaucoup de lui pour la forme. Aujourd'hui, nous n'admirons plus guère que son habileté de styliste. Le lyrisme est absent de ses meilleures odes qui sont froides et convenues, et il reste bien plus comme un bon versificateur que comme un vrai poète.
Ont de ces vérités perdu le souvenir ; Pareils aux animaux farouches et stupides, Les lois de leur instinct sont leurs uniques guides, Et pour eux le présent paraît sans avenir.
Un précipice affreux devant eux se présente ; Mais toujours leur raison, soumise et complaisante, Au-devant de leurs yeux met un voile imposteur. Sous leurs pas cependant s'ouvrent les noirs abîmes, Où la cruelle mort, les prenant pour victimes, Frappe ces vils troupeaux, dont elle est le pasteur.
Là s'anéantiront ces titres magnifiques, Ce pouvoir usurpé, ces ressorts politiques, Dont le juste autrefois sentit le poids fatal : Ce qui fit leur bonheur deviendra leur torture ; Et Dieu, de sa justice apaisant le murmure, Livrera ces méchants au pouvoir infernal.
Justes, ne craignez pas le vain pouvoir des hommes ; Quelque élevés qu'ils soient, ils sont ce que nous sommes Si vous êtes mortels, ils le sont comme vous. Nous avons beau vanter nos grandeurs passagères, Il faut mêler sa cendre aux cendres de ses pères, Et c'est le même Dieu qui nous jugera tous.
Ode tirée du cantique d'Ezéchias