FABLES
Le Singe qui montre la lanterne magique.
Messieurs les beaux esprits dont la prose et les vers Sont d'un style pompeux et toujours admirable, Mais que l'on n'entend point, écoutez cette fable, Et tâchez de devenir clairs.
(*) FLORIAN (Jean-Pierre CLARIS DE) , né au château de Sauve (Gard) en 1755, mort à Sceaux en 1794. Il était petit-neveu de Voltaire, à qui il fut présenté à Ferney, et qui l'appelait Florianet. Son enfance s'écoula près des bords du Gardon, entre Anduze et Massane (où il devait placer plus tard le lieu de son roman d'Estelle). D'abord page chez le duc de Penthièvre, puis élève à l'école d'artillerie de Bapaume et officier de cavalerie, il revint se fixer chez son protecteur, où il fit longtemps les délices du château d'Anet. Fabuliste, chansonnier, romancier, auteur dramatique applaudi sur le théâtre de d'Argental et aux Italiens, il montra dans toutes ses œuvres une âme tendre et sensible, naïvement idyllique, un peu prêcheuse , suivant la mode du temps. Il fut de l'Académie en 1788. Après la mort de Penthièvre, il
i44 — FL0RL4X 1792
Un homme qui montrait la lanterne magique
Avait un singe dont les tours
Attiraient chez lui grand concours.
Jacqueau, c'était son nom, sur la corde élastique
Dansait et voltigeait au mieux,
Puis faisait le saut périlleux ; Et puis sur un cordon, sans que rien le soutienne,
Le corps droit, fixe d'aplomb, Notre Jacqueau fait tout du long
L'exercice à la prussienne.
Un jour qu'au cabaret son maître était resté (C'était, je pense, un jour de fête),
Notre singe en liberté
Veut faire un coup de sa tête.
Il s'en va rassembler les divers animaux
Qu'il peut rencontrer dans la ville :
Chiens, chats, poulets, dindons, pourceaux,
Arrivent bientôt à la file.
« Entrez, entrez, messieurs, criait notre Jacqueau ; C'est ici, c'est ici qu'un spectacle nouveau Vous charmera gratis. Oui, messieurs, à la porte On ne prend point d'argent, je fais tout pour l'honneur. »
A ces mots, chaque spectateur
Va se placer, et l'on apporte La lanterne magique ; on ferme les volets,
Et, par un discours fait exprès,
Jacqueau prépare l'auditoire.
Ce morceau vraiment oratoire
Fit bâiller ; mais on applaudit.
Content de son succès, notre singe saisit
revint habiter Paris, et il se mêla quelque temps au mouvement révolutionnaire. Arrêté comme suspect, il fut relâché au 9 Thermidor, mais il mourut peu après, à trente-neuf ans, dans son petit domaine de Sceaux.
Auteur dramatique, Florian a écrit le Bon Ménage, le Bon Père, la Bonne Mère, le Bon Fils, les Deux billets, Jeannot et Colin, le Baiser, les Jumeaux de Bergame (1782). Romancier, il composa d'abord deux romans poétiques : Huma Pompilius et Gonzahe de Cordoue, malheureusement inspirés de Télémaque et des Incas. Ses Nouvelles sont meilleures (surtout Claïuiie). Il excelle dans la pastorale en prose imitée de Gessner : Galatée (178S) et surtout Estelle (178S). Mais son meilleur titre de gloire est dans les Fables qu'il publia en 1792, et qu'on peut relire sans cesse même après La Fontaine, qui cepen dant semblait avoir épuisé le genre.
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XVIII* SIÈCLE (POÉSIE
Un verre peint qu'il met dans sa lanterne.
Il sait comment on le gouverne, Et crie, en le poussant : « Est-il rien de pareil ?
Messieurs, vous voyez le soleil,
Ses rayons et toute sa gloire.
Voici présentement, la lune et puis l'histoire
D'Adam, d'Eve, et des animaux...
Voyez, messieurs, comme ils sont beaux !
Voyez la naissance du monde ; Voyez... » Les spectateurs, dans une nuit profonde, Écarquill aient leurs yeux et ne pouvaient rien voir,
L'appartement, le mur, tout était noir.
« Ma foi, disait un chat, de toutes les merveilles
Dont il étourdit nos oreilles,
Le fait est que je ne vois rien.
— Ni moi non plus, disait un chien.
— Moi, disait un dindon, je vois bien quelque chose ;
Mais je ne sais pour quelle cause
Je ne distingue pas très bien. »
Pendant tous ces discours, le Cicéron moderne Parlait éloquemment, et ne se lassait point.
Il n'avait oublié qu'un point :
C'était d'éclairer sa lanterne.
Le Voyage.
PARTIR avant le jour, à tâtons, sans voir goutte, Sans songer seulement à demander sa route, Aller de chute en chute, et, se traînant ainsi, Faire un tiers du chemin jusqu'à près de midi, Voir sur sa tête alors amasser les nuages, Dans un sable mouvant précipiter ses pas ; Courir, en essuyant orages sur orages, Vers un but incertain où l'on n'arrive pas ; Détrompé, vers le soir, chercher une retraite ; Arriver haletant, se coucher, s'endormir ; On appelle cela naître, vivre et mourir. La volonté de Dieu soit faite !