‹ Anthologie des poetes bretons du 17e siecleChapitre 15 sur 40 · NÉ AU CROISIC EN 161O, MORT A SUCÉ EN 167I · texte numérisé non relu

NÉ AU CROISIC EN 161O, MORT A SUCÉ EN 167I

sï ENTiLHOMME Seulement par son nom plébéien, ce poète croisicais naquit et mourut dans la religion réformée, si tant est qu'une religion ait jamais eu grande part à une vie d'aventures singulières. A vingt-cinq ans, page de la maison de Gaston d'Orléans, il vivait près de ce prince dans ce château de Blois, enlaidi à plaisir par Monsieur. C'est là que le poète, le vates, se révèle. Un dauphin est péché dans la Loire; René de l'Espine le présente à son maître, en lui prédisant que cet animal est la preuve péremptoire qu'on verra naître un dauphin fils du roi. Deux ans plus tard, la foudre frappe le dôme du château, illuminant une couronne royale et ne touchant pas une couronne

I. Voir les Annales de la Société académique de Nantes, 1863. I" semestre. * Les poètes du Croisic et de Blain, » par M. J.-L. Bizeul.

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ducale qui ornaient la toiture : nouvelle vaticination. René récite, quitte à se faire mal venir de son patron, un poème où se trouvent ces vers ;

Là, le foudre frappant la couronne royale, Sans briser ni brusler la couronne ducale, A mon esprit de feu fait voir très clairement, MON SIEVR, que vous serez un grand duc seulement ; Qu'en jouant vous perdrez un royal héritage. Contre cent mille escus cent mille vers je gage. Et veux bien qu'Astaroth par le col soit pendu. Si je n'ai moins gaigné que vous n'avez perdu.

Là-dessus, notre poète prophétisant se fait graver un portrait par Dupré, orné d'épigraphes en vers latins par le professeur de philosophie L. Scotus, en vers français de Jehan de Meschinot. Colin, un doc^ teur en droit canon, y ajoute ce distique, où il jouô sur le nom patronymique de Gentilhomme:

Hic regum vatem spectas, natumque Tonantis. Quis vatem simili nobilitate dabit ?

Une pléiade de poétereaux bretons lui envoient des brevets d'immortalité. L'un d'eux lui dit, après avoir parlé de la sibylle de Cumes:

nia deum cecinit, regem praedixit et ille.

Un autre, jouant toujours sur son nom, l'appelle Nobilis Armoricus ; un troisième enfin Jui envoie un sonnet en latin, le premier que j'aie rencontré.

La prédiction se trouva vraie et ne fut pas faite après coup, car le portrait de R. de l'Espine est authentiquement daté de 1637. Cette prophétie n'était

RENÉ GENTILHOMME

pas faite pour plaire à Gaston; mais quelque chose

qui dut lui déplaire davantage, c'est que son jeune \

officier sut se faire aimer de Louison Roger, grisette à la mode qui embellissait les loisirs de Monsieur, lorsqu'il séjournait à Tours. Sans Richelieu, notre Croisicais eût été tué nçt. Le prince l'avait demandé; le roi y inclinait. Le poète se sauve, çnvoie, d'Etampes, un billet à sa belle qu'il fait disgracier. Il arrive en Hollande, où il se fait choyer comme poète et comme homme à la mode. Il se fait recevoir chez la reine de Bohême, et séduit sa fille Louise. Ce nom lui portait malheur. Le prince d'Orange le pro-

t^eait; mais les frères de la princesse l'insultent çt \'

le font assassiner. Tallemant des Réaux *, qui aécorché son nom, le tue tout à fait de cette affaire. Mais de l'Espine ressuscite si bien qu'il a encore trente ans 4 vivre. On le perd de vue. La pauvre Louison, convertie, est devenue supérieure de la Visitation de Tours; la princesse Louise, devenue catholique et ayant changé de vie aussi bien que de religion, est abbesse de Maubuisson ; et René écrit des vers en l'honneur des grands seigneurs, briguant çà et là quelques dons en retour. C'est ainsi que tantôt il fait en vers des portraits de marquises, et que tantôt il remercie la reine Christine ; pour pn peu plus, ^ l'eût félicitée du drame de Fontainebleau. Ce remerciement se termine assez heureusement par un jeu de mots sur le noip du poète :

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