‹ Anthologie des poetes bretons du 17e siecleChapitre 38 sur 40 · BOMBARDEMENT · texte numérisé non relu

BOMBARDEMENT

honte; les titres des odes, que j'ai transcrits, diront le soin minutieux qui les a dictées: Ode I^ approches de l'ennemjr, le 26 de novembre^ vers le soir; Ode II, premier bombardement, à sept heures du soir; Ode m y expédition des Conchées, le 27; Ode IV, second bombardement, sur le soir; Ode V, expédition de Cé^ambre, le 28; Ode VI, suite de l'expédition de Cé^ambre; Ode VII, troisième bombardement et retour à Cé^ambre , le 2g au matin ; Ode VIII, machine infernale, le 2g, à sept heures du soir ; Ode IX, suite de la machine et retraite des ennemis. On le voit déjà, c'est une espèce de gazette rimée, un bulletin du siège, tour à tour enthousiaste ou moqueur, soit qu'il glorifie la vaillante cité, soit qu'il nargue l'ennemi :

Nos Malouins, qui ne respirent Que la vengeance et les combats, ' Pointent leurs canons et les tirent,

Et font toujours quelque fracas.

Ici l'un vous jette une bombe Si juste, qu'on la voit qui tombe Sur les ennemis en morceaux; Un autre là, d'un bras robuste, Vous pointe le canon si juste.

Qu'il donne aussi dans les vaisseaux.

Retournons la médaille; que voit-on, après le bombardement ?

On voit, au lever du soleil, (Chose qu'on aura peine à croire,

DE SAINT-MALO 249

Quand, un jour, on lira l'histoire) Qu'on n'a perdu que du sommeil.

L'expédition des Conchées, rocher sur lequel on ne faisait que creuser les fondements d'un nouveau fort, ne réussit qu'à déranger de leurs travaux quelques ouvriers pacifiques; c'est encore un coup d'épée dans l'eau, où vont s'égarer tant de bombes londriennes ; quant à l'échauffourée de Cézambre, le pillage du couvent des Récollets, et les sacrilèges horreurs qui le rendent odieux, n'en atténuent pas le côté ridicule :

L'Anglois approche donc de terre, Il y met pied, il y descend, Toujours en main le cimeterre ; Mais Dieu sçait si l'on s'y défend.

Un pauvre goûteux, avec peine, Vient au devant du capitaine, (C'est un des frères Récollets,) Un frère simple et sans malice. Qui luy fait offre de service, Qui luy présente ses respects.

Mais c'est sur la fameuse machine infernale, que les Anglais, dans leur dessein d'anéantir la ville, lancèrent, le dimanche 29 novembre, sur ce monstre au grotesque avortement, que notre auteur allume et concentre sa verve caustique ; la formidable machine ou carcassière infernale, que le bénédictin breton, Dom Leduc, a célébrée en vers latins, et que M. l'abbé Poulain, auteur d'une intéressante histoire de Duguay-

aSo BOMIIARDEMENT

Trouin, (Paris, Didier, 1882), a trouvée décrite dans plusieurs manuscrits du temps, était — dit uncontem- « porain — l'ouvrage d'une vengeance outrée et d'une a haynerecuite,etle plus beau chef-d'œuvre du prince « d'Orange. » Écoutez comment en parle le poète :

Figurez-vous donc un navire, De trois ou quatre cens tonneaux, Si bien fabriqué qu'on l'admire.

Et qu'on l'estime un des plus beaux; Un grand navire, où sont encloses Mille et mille terribles choses ; Un grand navire à triple pont.

Dont les spatieuses entrailles >

Sont toutes pleines de mitrailles :

Voyez combien il est profond !

Ce ventre si gros et si large.

Dont le poids fait trembler la mer.

N'a pour cargaison et pour charge Que des marchandises d'enfer.

On y conte cinq cens dragées, Du goût des âmes enragées ; Pour parler sans obscurité.

Ce sont cinq cens bombes terribles.

Dont cent matières combustibles Remplissent la capacité.

Ces bombes sont pleines de soufre.

De salpêtre et de vitriol.

De nitre, de camphre et de poudre (5ic),

De résine et de pétréôl.

Toutes matières inflammables,

Et d'enflammer aussi capables.

DE SAINT-MALO 25 I

Parce qu'elles ont plusieurs trous, Par où ces pâtes allumées, Par où ces pâtes enflammées, Peuvent se distiller sur nous.

Elle était assez bien concertée, comme on le voit, cette nouvelle Conspiration des poudres, aussi malheureuse que la première ; les Anglais employaient, i5o ans avant l'invention de la dynamite, des agents de destruction qui ont acquis une triste célébrité. Mais j'ai promis de l'ironie; elle éclate dans les vers suivants. Maladroitement dirigée, la machine « perd la tramontaine,» on y met le feu, mais, « comme cet « amas d'artifice n'avoit pas la vertu de projection, « il ne fit que s'élever en l'air et se répandre de tous « costés, sans faire grand mal à la ville ; » il y eut beaucoup de bruit, beaucoup de bris, mais pas d'accident de personne :

Aux premiers rayons de l'aurore L'Anglois, du bord de ses vaisseaux, Voit que nous subsistons encore, Nous, nos maisons et nos châteaux.

On s'approche, à marée basse, de la carcasse du monstre: les femmes, les enfants le considèrent, comme les Troyens Iç fameux cheval ; et notre poète d'apostropher ainsi l'Anglais, qui met à la voile et bat en retraite :

tbà BOMBARDEMENT

Entre dans ta superbe Londre, Le front couronné de lauriers, Disant que tu viens de confondre Les plus redoutables guerriers ; Que la basse et la haute Chambre Te couronnent roy de Cézambre ; Que les places de la Cité Soient des plus belles fleurs jonchées ; Honneur au prince des Conchées !

Le brave Malouin ne tarit pas sur ce sujet, ilTagrémente d'un mauvais jeu de mots : « Si tu reviens encore à Saint-Malo,» — s'écrie-t-il, — « fais à Dieu cette prière : Sed libéra nos a malo; » et il décoche encore cette épigramme au bombardeur :

L'Anglois, semblable à la montagne Qui n'enfanta qu'un simple rat, Dans sa malouine campagne, N'a fait mourir qu'un pauvre chat.

Il paraît que le fait est avéré, car un manuscrit du temps, cité par Tabbé Poulain, dit expressément: « Il n'y eut personne de tué, excepté un chat dans une gouttière.»

Les trois sonnets qui terminent le volume, et dont l'un est signé F. T. C. M. B. I., ne valent pas qu'on s'y arrête ; ils n'ajoutent rien au mérite du petit poème, qui m'apparaît comme la revanche ingénieuse de l'esprit gaulois sur la force lourde et gauche ; toutes proportions gardées, c'est un peu David raillant

DE SAINT-MALO

Goliath étendu. A force de sincérité, de bonne humeur et de malice, Tanonyme Breton a rendu moins sensibles les faiblesses et les incohérences de son style ; il serait à souhaiter, après tout, que chaque petit fait de notre histoire nationale fût illustré par le témoignage rimé d'un contemporain, — ce contemporain fût-il poète, malgré Minerve.

Olivier de Gourcuff.

COMTESSE DE MURAT

ENRiETTE- Julie de Castelnau naquit à Brest, en 1670; elle était fille de Michel II, marquis de Castelnau , gouverneur de j cette ville, et mestre de camp de cavalerie; il mourut d'une blessure à Utrecht, à l'âge de 27 ans, et laissa sa fille, alors âgée de 2 ans, aux soins de sa veuve, qui était fille d'un maréchal de France. Henriette-Julie, élevée par sa mère, vint à Paris, à l'âge de 16 ans, et y épousa le comte Murât, dont la famille se trouvait alliée à celle des La Tour d'Auvergne. La jeune femme fut présentée à la reine Marie-Thérèse d'Autriche ; elle parut à la cour avec le costume breton, et tous les poètes d'alors célébrèrent la beauté et l'esprit de la jeune Brette. Fascinée par l'adulation, Henriette se crut tout permis, et se livra à son penchant pour les épigrammes ; M'n» de Maintenon la fit exiler à Loches, comme

COMTESSE DE MURAT

ayant participé à un libelle contre la cour. Elle composa beaucoup d'ouvrages dans sa retraite.

Enfin, après vingt ans d'exil, le Régent, sur la demande de M™^ de Parabère, rendit la liberté à la comtesse Murât, mais elle n'en jouit pas longtemps, et mourut, le 24 septembre suivant (1716), à son château de la Buzardière, dans le Maine, à l'âge de 46 ans. Elle ne laissa pas d'enfants, et fut le dernier rejeton de l'ancienne famille des Castelnau du Bigorre.

Elle a composé :

1° Mémoires de M""^ la comtesse M., — pour servir de réponse aux Mémoires de M. de Saint-Evremond. Paris, 1697, 2 vol. in-i2.

2° Nouveaux contes de Fées. Paris, 1698, 2 vol. in-i2.

On remarque dans cts cornes le Parfait amour ^ Anguillette, Jeune et Belle, le Prince des feuilles, le Palais de la vengeance. Ce dernier récit renferme beaucoup d'allégories; on y voit une aigrette de muguet qui combat les enchantements, puis une émeraude et une feuille de rose miraculeuses. Les deux amants, condamnés à se voir toujours, éprouvent la satiété, cet ennemi du bonheur terrestre; ils cherchent vainement à retrouver l'aigrette de muguet qui doit les rendre invisibles.

Avant ce temps fatal les amants trop heureux

Brûloient toujours des mêmes feux.

Rien ne troubloit le cours de leur bonheur extrême.

256 COMTESSE DE MURAT

Pagon [l'enchanteur], leur fit trouver le secret mal-

[heureux] De s'ennuyer du bonheur même.

Il y a également, dans le Prince des feuilles des détails très poétiques, le Myrte animé, le Papillon couleur de feu, etc.

Le conte de V Heureuse peine se termine ainsi :

Tant qu'amour fait sentir ses peines, ses tourments,

Et les doux transports qu'il inspire,

Il reste cent choses à dire

Pour les poètes, les amants ; Mais, pour l'hymen, c'est en vain qu'on réclame Le dieu des vers et les neuf doctes sœurs ; C'est le sort des amours et celui des auteurs

D'échouer à l'épithalame.

3" Le voyage de campagne. Paris, M"» Barbin, 1699. 2 vol. in- 12. Roman très bien écrit.

4° Histoire de la courtisane Rodopa. Loches,

5° Histoire galante des habitants de Loches (désignée sous le nom de Ségovie).

6° Les Lutins du château de Kernosy, nouvelle historique. Leyde (Paris) , Lefèvre, 1710-1717. 2 vol. in-i2.

Sur la première page d'un exemplaire de ce dernier roman faisant partie de la collection de M. Paulmy d'Argenson, je lis :

« Joly roman, de la gayeté, du bon ton, de Tesprit, * de rintérêt; il y a deux jolys contes de fées, dont « Tun, qui s'appelle Estoilette, est à peu près le

COMTESSE DE M UkAT 25y

sujet même de Popéra comique d''Aucassin et Nico- « lette, »

Un des derniers ouvrages de M^e Murât sMntitule : Histoires sublimes, et Allégories dédiées aux fées modernes, Paris, 1699. Delaulne. 2 vol. in-12. Suivant VHistoire littéraire des Dames françaises, le Sauvage est le plus joli de ces derniers contes .

Nous avons lu, sur la première page des Histoires sublimes (collection de la bibliothèque de FArsenal), ces mots, écrits de la main de la comtesse :

« Ces contes sont de moy, la comtesse Murât, de « qui j'ay plusieurs autres contes et romans très es- « timés ; ceux-ci sont les plus méchants. »

On possède encore, du même auteur, un Dialogue des Morts, un conte en vers, intitulé le Bonheur des Moineaux, des chansons, des poésies fugitives, publiées en 1757 par Moncrif; on trouve, dans ce recueil, ce spirituel couplet, tant de fois répété:

Faut-il être tant volage ?

Ai-je dit au doux Plaisir :

Tu nous fuis, las ! quel dommage.

Dès qu'on a pu te saisir.

Le Plaisir, tant regrettable,

Me répond : Rends grâce aux dieux ;

S'ils m'avoient fait plus durable,

Ils m'auroient gardé pour eux !

Il existe, dans la collection du marquis d'Argenne, un manuscrit contenant des lettres de M™* Murât, de petits romans et des nouvelles. '

a58 COMTKSSE DE MUUAT

Je détache de ses annales poétiques trois petites pièces encore :

La Discrétion

Si quelqu'un, bien traité des belles,

Fait, des faveurs qu'il obtient d'elles,

Un trophée à sa vanité,

Qu'il soit partout si mal traité,

Qu'il ne trouve que des cruelles.

Aimer à publier les grâces qu'on reçoit Marque, ordinairement, qu'on les sent comme on doit.

En amour, c'est une autre affaire.

C'est les bien ressentir que de les bien celer, Et, si l'ingratitude est ailleurs à se taire.

En amour, elle est à parler 1

VEpitre à Lisette

Muse de tous nos jeux, objet de nos hommages, Songez que le dépit se mêle à nos suffrages, Lorsque vous empruntez des travestissements Trop peu dignes de vous, malgré leurs agréments ; D'un naturel heureux l'ascendant est extrême. Pour nous plaire toujours, soyez toujours vous-même ; Sous des myrthes fleuris, dans des palais charmants, Devenez-vous princesse ou compagne de Flore, Vous causez dans les cœurs de doux ravissements, Un murmure s'élève, éclate, augmente encore ; Vous entendez partout des applaudissements. Quel triomphe flatteur ! C'est un peuple d'amants

Qui couronne ce qu'il adore !

Hé bien 1 croyez-les donc, ces coeurs que vous troublez. Sous les vains ornements que votre art nous présente, Voui n'êtes jamais plus charmante, Que lorsque vous vous ressemblez !

COMTESSE DE MURAT

VHyver de lyog (chanson).

Le tendre Amour soupirant Hier disoit à sa mère :

Je ne sais quel accident A fait geler ma terre ;

Mais il fait bien mauvais temps Dans l'île de Cythère !

Les amoureux sont transis, Auprès de leur bergère ;

Dans ses doigts on voit Tircis Souffler et ne rien faire.

Ah ! que de cœurs engourdis Dans rîle de Cythère !

II nous faudroit des amants

Discrets, mais téméraires, Qui ne fussent pas tremblants,

Mais ardents et sincères ;

Tels ne sont pas ceux du temps

Qui règne dans Cythère !

Après le froid c'est la faim Qui nous livre la guerre ;

On appauvrit le terrain D'Amour et de sa mère ;

On n'a plus que mauvais grain Au marché de Cythère !

Jadis on alloit semant

Le grain en bonne terre.

On faisoit facilement Une récolte entière ;

Que de déchets à présent, Dans l'île de Cythère ! '

COMTESSE DE MURAT

L'on apportoit à foison Farine aux boulangères ;

Dans cette morne saison, A peine les meunières

Retirent -elles du son

Des moulins de Cythère !

Comte de Saint-Jean

JULIENNE CUQUEMELLE

NÉE VERS l685.

ULiENNE Cuquemelle naquit aux environs

de Rennes, vers i685 ou 90. Elle publia

deux recueils de cantiques: l'un en 1711,

l'autre en 1725, in-12.

Cette Bretonne vécut dans la pratique de toutes les

vertus et dans l'étude des saintes Ecritures ; elle s'était

vouée à l'éducation de la Jeunesse, qu'elle édifiait et

fortifiait par ses exemples.

Il y a dans toutes ses poésies un sentiment profond de piété, uni à une grande simplicité de style.

O'Sullivan fut un de ses admirateurs passionnés; il lui adressa d'Irlande des vers où il l'appelle 'Phénix des Gaules, dixième Muse, Cynthie bretonne, etc.; ce dernier nom lui est resté, bien qu'il ne caractérise nullement son talent.

Elle mourut à Châtelaudren. On ignore la date précise de sa mort comme celle de sa naissance. J'ai remarqué dans ses œuvres le cantique servant

202 JULIENNE CUQUEMELLE

de dédicace (il se chante sur Pair : Japerqus Vautre nuit en songe] :

Seigneur, bénissez cet ouvrage, Ce travail, ce petit labeur, Que je vous offre de bon cœur ; Daignez le recevoir pour gage De mon respect, et du désir Que j'ai de vous plaire et servir.

Verbe divin, grand roi des anges, Souverain monarque des cieux.

Agréez que, dans ces bas lieux, J'annonce et chante les louanges De la Mère du bel amour, Reine de la céleste cour.

Éclairez-moi de vos lumières.

Esprit saint, et ne permettez Que j'altère les vérités De nos très augustes mystères.

Et que je tombe dans l'erreur Que je déteste avec horreur.

Les paraphrases sur les hymnes de la sainte Vierge, et surtout le cantique sur rimmaculée-Conception ; les cantiques sur les Commandements, les Vertus théologales, les sept péchés capitaux, les huit Béatitudes, sont très beaux.

JULIENNE CUQUEMELLE a63

Dans le second volume, je remarque: les MystèreSy et un dialogue des bergers sur la naissance du Christ, morceau plein de naïveté :

Damon porte à ce poupon

Langes et couvertures, Et la charmante Alizon, Sachant ce qu'il endure, -"'

Lui porte ce qu'elle a de bon, Pain, bois, farine pure.

Jeanne porte un agnelet.

Une bonne canette ; Alcidon un mantelet.

Et l'aimable Lisette Quelques fruits, du beurre et du lait, Avec une poêlette.

TiRCIS.

Ah ! bergers, je n'ose entrer,

Car, parmi sa misère, Je vois dans ses yeux briller

Une vive lumière ; Allez les premiers l'adorer,

Je marcherai derrière, etc.

Puis vient l'adoration des rois mages.

Julienne a fait un acrostiche ; ce devait être alors une grande difficulté vaincue:

c^ ésus, mon tout, mon bien

PI t le roi de mon âme,

(/i eul objet de ma flamme,

G ous êtes mon soutien.

(/i ans vous, tout ne m'est rien !

264 JULIENNE CUQUEMELLE

Qu'il nous soit permis de citer, en terminant, une phrase du prêtre et docteur enthéologie, Saint-Pierre de la Passion, au sujet de cet ouvrage :

« Le Seigneur se plaît en cette occasion, comme en « beaucoup d'autres, à nous faire connaître que le « mérite, la piété et la science sont de tout sexe, et tt que chacun doit répondre aux lumières qui lui sont « envoyées du ciel, et aux talents que Dieu lui a « confiés, »

Ce savant docteur, s'il vivait de nos jours, trouverait, il nous semble, un grand nombre de contradicteurs.

Comte de Saint- Jean

LE PERE ALEXANDRE

(vers 1669)

ux Archives départementales d'Ille-et- Vilaine, dans une liasse du fonds des Carmes de Rennes, nous avons trouvé deux pièces de vers de même écriture — une chanson et un poème, — parfaitement inédites et inconnues. Le poème, en vers de huit pieds, est intitulé: Le voiage du P. Alexandre de Rennes à Brest , et son retour. Il a plus de quinze cents vers, mais n^est pas daté. — La chanson, dans le genre burlesque comme le poème, est dirigée contre un père Carme qui avait été procureur du couvent de Ploërmel et qui, pendant son triennat, avait supprimé toutes les dépenses artistiques destinées à Pembellissement de Téglise, peinture, sculpture, etc., et consacré toutes ses ressources à divers genres de trafic, spécialement à l'élève des cochons. Aussi y avait-il gagné le surnom de Père aux pourceaux ,c omme le constate le premier couplet de la chanson:

206 LE PÈRE ALEXANDRE

Voylecy le Père aux pourceaux (bis), Qui s'en veniont du païs haut Avecque barques et bateaux

Pleins de vins,

De raisins,

Cuir de bœuf

Franc et neuf,

Moût d'Anjou

Du plus doux.

Voylecy, voylelà (bis),

Voylecy le Père aux pourceaux (bis).

Cette chanson est signée : .l...dre. Elle suscita, ds la part du Père aux pourceaux (en religion Sulpice de Saint-Vincent), une lettre de protestation du 8 juin 1669, qui a été conservée, qui date la chanson et indique Tépoque de son auteur.

Il semble toutefois que le P. Alexandre n'habita le couvent des Carmes de Ploërmel qu'après avoir résidé plus ou moins longtemps dans celui de Rennes. C'est de ce dernier qu'il partit pour faire le voyage de Brest dont il a laissé le récit en vers, composé par conséquent quelque peu avant 1669.

Ce récit est moins intéressant qu'on aurait lieu de s'y attendre, parce que le bon Père se borne exclusivement aux incidents qui lui sont personnels et consacre d'une façon un peu monotone la plupart de ses vers à peindre sa reconnaissance — fort expansive — pour les hôtes qui l'ont bien reçu, bien traité le long de sa route. Toutefois, arrivé à Brest, il se départ de ce système et décrit avec de grands développements l'état de ce port, hommes et choses, vers i665.

LE PERE ALEXANDRE

Nous citons tout ce morceau, dont la faiblesse poétique est rachetée par l'intérêt qu'il présente pour l'histoire de Brest. Le P.Alexandre, à son ordinaire, commence par décrire son arrivée et son installation personnelle en cette ville. A. de la B.

J'arrive aux Carmes déchaussez, Où mes vœux furent exaucez.

Donnons à un chacun la gloire :

Le prieur, dit Père Magloire, Est très vertueux, très civil, D'un esprit perçant et subtil.

N'ayant pas un lit trop commode, 11 a soin qu'on m'en accommode Un, tout vis-à-vis du couvent.

Chez de Launay, qui du vin vend :

Pour enseigne il a la Croix Blan-

[che, Qui pour moy fut auberge franche; Car tous les jours des cavaliers.

Qui dans ce pais sont à milliers, Des comraandans, des capitaines.

Des lieutenans, des porte-ensei-

[gnes, Soit de la marine ou du fort, Me donnoient favorable abord.

Je ferois grand tort à ma Muse Si dans ces vers n'estoit incluse La liste de ces généreux:

Travaillons donc un peu pour eux.

Béthune, illustre de Béthune, Que ta gloire n'est pas commune.

Et que nostre prince sçait bien Qu'il a dans toi un grand soustien !

Il ne faut qu'un pareil illustre Pour que nos ennemis on frustre De leur présomptueux desseins; Car, quand Béthune a mis les [mains Et a pris le soin d'un navire,

Il n'en est point qu'il ne dévire, Qu'il ne brise et ne coule à fond.

De Béthune, je fais un bond Jusqu'à un autre capitaine, Que l'on ne prend pas sans mi- [taine.

Comme son nom est fort connu, Son cœur n'est pas un inconnu :

Valbel, mon généreux, mon brave, C'est à vous que je fais la salve.

C'est de vous dont je veux parler, Que ne puis-je vous signaler?

Mais un petit poète de crotte Près de tels poussins ne se frotte.

RosmaJec, puissant chevalier, Je serois fou jusqu'à lier Si j'avois manqué de vous rendre Ce qu'un tel que vous doit pré-

[tendre :

Pousse donc. Muse, d'un haut ton La gloire d'un fameux Breton, Qui s'est fait connoître en la

[guerre.

Soit sur la mer, soit sur la terre, Que son esprit sage, prudent, A fait choisir pour commandant.

Ne diray-je rien d'Abouryille, Ce commandant qui toujours [brille?

J'en parlerois, mais son éclat Met ma Muse et mes vers à plat.

Grand des Ardans, fort chef d'es- [cadre.

Mon stile à ta valeur ne cadre ; Je ne fais que de faibles vers

LE PERE ALEXANDRE

Soit de droit fil, soit de trarer», Et ta valeur par tout le monde Paroist à nulle autre seconde.

Des Ardans ne se met à bas Ny par le haut ny par le bas ; Un coup de canon luy emporte Une jambe, mais son cœur porte Ce coup de foudre, dont l'effort Eust rendu tout autre corps tort ; Mais pour des Ârdans, de pié

[ferme 11 pousse tousjours vers son terme, Il veut la gloire du combat ; Une jambe deux en abat.

Et son capitaine La Brousse, Qui receut pareille secousse Au bras que des Ardans au pié.

Ne paroist point estropié :

Quand il est question de com-

[battre, Il fait tousjours le diable à quatre.

Mille autres j'aurois à nommer, Qu'on pourroit plustot assommer Que de les voir dans la retraitte, Avant d'avoir mis en deffaitte Les ennemis de leur grand Roy.

Mais il n'appartient pas à moy D'en faire icy tout le partage.

A une autre fois davantage.

Approchons de nostre Intendant :

Voyons cet esprit surveillant.

Admirons sa rare conduite.

Sa raison qui, de tout instruitte, Agit tousjours incessamment.

Est tousjours dans le mouvement.

Tantost l'arsenal il fréquente, Tantost les vaisseaux il augmente ; De là il vient voir les mestiers, Sculpteurs, armuriers, serruriers ; Tost après, il passe en reveûe Les compagnies et leur recrue.

Bref, pour servir sa Majesté Son esprit est tout arresté.

Le jour et la nuit ïl travaille,

Il n'est point de lieu où il n'aille.

En un mot l'intendant Du Sueit Tient à Brest place du soleil.

Ce soleil me fist une grâce Qu'il n'est possible que je passe.

Connaissant l'extrême désir Que j'avois, avant de partir, De voir ces vaisseaux admirables Et tous les lieux considérables De Brest, ce beau, ce fameux port, Aussitôt, il appelle à bord Et fait amener sa chaloupe, Disant à la petite troupe De matelots: « Mener partout, De l'un jusques à l'autre bout, Ce révérend père Alexandre. »

Nous alasmes d'abord descendre Ou, bien mieux, monter au So-

[leil :

Ce vaisseau n'a point de pareil Pour sa grandeur et sa sculpture, Largeur, hauteur, force, dorure; Aussi, pour un grand admirai Il faut un vaisseau sans égal.

Du Soleil ma troupe me mène Dans le second, nommé la Reine ; La Reine, admirable vaisseau.

Après le Soleil le plus beau.

Le Saint-Philippe est le troisième; Le Tonnant est le quatrième.

Ces quatre vus, je fus content.

Donc, à la sortie du Tonnant, L'on me conduist à Recouvrance, Pour y voir la magnificence.

L'ordre de ce grand arsenal.

Qu'on peut nommer lieu principal, A raison de la symétrie Dont est rangée l'artillerie, Du grand nombre de mousque-

[tons, Pistolets, espées et canons, Piques, lances, boulets et poudre :

Lieu, dis-je, principal du foudre.

LE PERE ALEXAN1>RE

Que Louis, le plus grand des [rois, Fait gronder sur les HoUandois Et sur tous ceux qui ont l'audace D'oser lui résister en face.

L'on augmente de jour en jour Ce lieu, l'objet du bel amour Des âmes nobles, généreuses, Fortes, constantes, courageuses.

De ces héros, ces grands guerriers, Qui sous la charge des lauriers Prennent leur plaisir et leur om- [bre.

Ceux qui s'entendent dans le [nombre Disent que, sans exagérer.

On peut facilement ranger Plus de trente mille en bataille :

Jugez combien faut de ferraille!

Cet arsenal si bien muny Est, ce dit-on, orné, fourny Tout comme celuy de Venise :

Qui l'aura veu, qu'il l'authorise!

Pour moy, qui n'y ai pas esté, Je croy ceux qui me l'ont testé *.

Cecy vu, je voy la grand'forge :

Le feu qui des fourneaux dé-

Rend ces malheureux forgerons Noirs et ardens comme démons ; Une toute seule chemise Leur est tout à peine permise, Encore a-t-elle les couleurs De celles des vieux ramoneurs.

Ces ancres sortantes des flammes Font trembler les plus fortes âmes.

Et leur éclat ferme les yeux A ces estrangers curieux.

Quant à moy, foy du sieur Saint- [George, Si je rentre jamais en forge Où l'on face un semblable bruit,

Où l'on voie le feu dans la nuit.

Où des forgerons effroiables Paroissent moins hommes que

[diables.

Je veux que l'ancre du fourneau Quitte l'enclume pour ma peau, Pour qu'à mes despens elle ap«

[prenne Combien c'est une chose vaine D'aler se gaster les deux yeux A voir des objets furieux.

Et prodiguer ses deux oreilles A entendre coups à merveilles Qui ne font que nous estourdir.

Quant à moi, je vas me gaudir, Sortant du païs de Recouvrance, A venir faire révérence A cet homme de bien, d'honneur De Cintré, royal gouverneur.

Heureusement je le rencontre ; Luy rencontré, tout il me montre, La place d'armes, les remparts.

Contrescarpe, éperons, boulvarts.

Que cette place est admirable !

Le donjon en est imprenable.

Une belle collation Fut la fortification La meilleure et la dernière ; Ce gouverneur me fist prière D'en manger : aussi j'en mangeai.

Grâces rendues, je me rangeai Chez mon hoste, proche les Car- [mes..

Je me couchai modestement.

Puis me levai comme devant.

Le soleil frappant ma fenestre.

Adieu Brest, je ne puis pas estre Plus long séjour à t'admirer.

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