LE GIVRE
Mes arbres, ce matin, sont tout couverts de givre; Je ne reconnais plus mon jardin nu d'hier Et m'étonne de voir, en dépit de l'hiver, Comme des fleurs d'été dans mes arbres revivre.
Sur leurs troncs nus et noirs, au long de leurs grands bras, Plein de pitié pour ceux que l'aquilon opprime, Le brouillard de la nuit, en artiste sublime, A su distribuer des bouquets de frimas.
Immenses bouquets blancs couvrant des nappes blanches^
Ils semblent placés là comme pour un festin.
Et voici que du ciel accourent au jardin
De petits oiseaux blancs se disputant les branches.
Et c'est du blanc partout où se portent les yeux ; Le ciel même a coiffé sa plus blanche calotte. Un reste de brouillard dans l'air encore flotte. C'est le règne du givre éphémère et joyeux.
. . . Mais déjà le soleil perce le brouillard dense Et le pourchasse au loin, de ses dards triomphants. Du givre goutte à goutte il fond les diamants. Le jardin a repris son ancienne apparence.
Un givre quelquefois tombe ainsi dans ma nuit, Vieux souvenir d'amour que refleurit mon rêve. Mais la réalité bien vite me l'enlève Et ma vaine chimère avec le jour s'enfuit.
{De VAube au Midi)
Emile Nelligan
BIBLIOGRAPHIE. — Émile Nelligan et son œuvre, préface par Louis Dantin (Montréal, Beauchemin, 1903); — deuxième édition (Montréal, Edouard Garand, 1925); — troisième édition, avec notes du R. P. Thomas-M. Lamarche, O. P. (Montréal, Imprimerie Excelsior, 1932).
Émile Nelligan naquit à Montréal, en 1882. On sait sa tragique destinée, et comment, à dix-huit ans (1900), il mourut pour toujours aux lettres et à la raison, triste victime de la névrose, a Né d'un père irlandais, d'une mère canadienne-française, il sentait bouillir en lui le mélange de ces deux sangs généreux. C'était l'intelligence, la vivacité, la fougue endiablée d'un Gaulois de race, s' exaspérant du mysticisme rêveur et de la sombre mélancolie d'un barde celtique. Jugez quelle âme de feu et de poudre devait sortir de là! quelle âme aussi d'élan, d'effort intérieur, de lutte, d'illusion et de souffrance! . . . Supposez maintenant une telle âme s'isolant, se murant en elle-même, un tel volcan fermant toutes ses issues : n' était-il pas fatal que tout sautât dans une explosion terrible? . . . Mais avant d'en venir là, et de tout temps, Emile avait été un être sensilif, tout d'impressions et de caprice, très attirant par sa belle naïveté et très déroutant par ses saillies. Un grand fond de tendresse s' alliait chez lui à une réserve un peu froide qui V empêchait de se livrer entièrement, même à ses plus intimes. . . Comme désintéressement, comme dédain profond de tout ce qui est matériel et pratique, comme a mour exclusif de l'art et de l'idée pure, il était simplement sublime. Jamais il ne put s'astreindre, cela va sans dire, à aucun travail suivi. Le Collège de Montréal, et plus tard celui des Jésuites, eurent en lui un élève d'une paresse et d'une indiscipline rares. Il dut finalement laisser à mi-chemin des études oil Musset et Lamartine avaient plus de part que le Gradus ad Parnassum. Dès lors, gagner sa vie lui parut la dernière occupation d'un être humain. C'était sa ferme conviction que l'artiste a droit à la vie, et que les mortels vulgaires doivent se trouver très honorés de la lui garder.)) (Louis Dantin) «On lui avait déniché une place de teneur de livres, et la pensée de vivre toute la journée devant les longues colonnes de chiffres le navrait et l'affolait à la fois. Il voulait bien gagner sa vie sans doute, mais pas comme ça. // prétendait imiter Chomme à la cervelle d'or de notre
EMILE NELLIGAN
Daudet et jeter à poignées, dans ses livres, toutes les images qui s'éveillaient en lui à la Lecture des poètes de France. Il espérait que ses vers s'envoleraient un jour à Paris, d'où ils lui reviendraient sous la forme d'un beau livre, avec les bravos de la Ville, au complet étonnement de ce Montréal prosaïque.)) (Charles ab der Halden) Sur cette nature romanesque et toute de sensibilité, les moindres coups devaient fatalement porter avec une extrême violence. Un chroniqueur ayant formulé sur ses vers, dans une feuille du temps, un jugement particulièrement inepte, le pauvre garçon en conçut un véritable désespoir. «Nerveux et irritable comme il était, — écrit encore M. ab der Halden, — on le frappait en plein cœur. Mais il se ressaisit : sa plus belle inspiration, sa Romance du vin, qu'il récitait deux mois plus tard publiquement, est une réponse à M. de Marchy {le chroniqueur en question). Tout ce qu'il sentait de douleur en voyant sa poésie incomprise, d'effroi en devinant la maladie implacable qui se glissait dans son cerveau et qui allait l'obscurcir, de désespoir en comprenant avec une presque certitude qu'il ne réaliserait pas son rêve, il le mit dans ce poème . . . Emile Nelligan devint encore plus triste et plus exalté, il se claquemura chez lui pendant des jours et des jours, seul avec sa pensée en délire . . . Aux veides énervantes, ajoute M. Charles GUI, succédaient les interminables nuits d'insomnie, si bien que, par un matin d'automne, ce fut son âme qui s'endormit. A dix-neuf ans, sa carrière était finie.))
nÉmile Nelligan fut un poète prodigieusement doué, à qui il n'a manqué que le temps et le travail pour devenir un grand poète. Tel qu'il est, il aura merveilleusement reflété tout un coin du ciel de la poésie, et conquis une place bien à lui dans notre anthologie canadienne. Il s'est dépeint lui-même tout entier, avec ses dons superbes, avec ses impuissances fatales, avec la catastrophe enfin qui l'a brisé en plein essor, dans ces vers qui pourraient être son épitaphe : Je sens voler en moi les oiseaux du génie, Mais j'ai tendu si mal mon piège qu'ils ont pris Dans l'azur cérébral leurs vols blancs, bruns et gris, Et que mon cœur brisé râle son agonie. «Si ce jeune homme, doué comme il l'était, avait pu remplir sa destinée, au lieu de saluer avec chagrin cette œuvre mélancolique et tronquée, nous acclamerions en lui le poète que son pays s'essaie à produire depuis cinquante ans . . . On peut se demander si jamais un poète canadien avait, avant Nelligan, créé une image. Ce n'est que par la brièveté de son souffle et l'inégalité de son inspiration qu'on devine l'écolier et l'enfant. Mais cet enfant avait du génie. C'est la seule fois, on voudra bien le remarquer, que nous avons employé ce mot en parlant d'un écrivain canadien.)) (Louis Dantin, ouvrage cité)