PRÉFACE
sur la littérature canadienne, soutenait aux lecteurs oie la Revue canadienne, V inexistence de cette littérature. Comment pareil article trouva grâce devant le gardien de ce caveau funéraire et orthodoxe, la chose paraîtra certainement mystérieuse aux siècles à venir. Byron disait: Wordsworth sometimes wakes; et le chansonnier Ferny fait dire au notoirement funèbre M. Brisson: ((Soyons folichons, parlons de la Révolution française.)) T imagine que le directeur de la Revue canadienne se réveilla pour une fois, et que pour une fois il s'écria: Soyons folichons; laissons résonner parmi les morts la voix d'un humoriste!
Le lecteur prenant la chose de même, V article fut bientôt oublié. Au cas cependant où quelques-uns en auraient gardé souvenir, je dirai — comme la chose me semble à moi — pourquoi Fournier, sans avoir jamais changé d'opinion, consacra à la composition d'une anthologie des poètes canadiens le loisir de ses dernières années.
Si plaisant que cela puisse paraître, je connus Fournier à la Presse. C'était à l'automne de 1903. J'avais vingthuit ans; je venais de résigner les fonctions de secrétaire particulier de M. Gouin pour entrer à ce journal comme directeur de l'information. Lui, à peine sorti de l'adolescence, il était reporter. Cinq semaines plus tard nous avions l'un et l'autre quitté les messieurs Berthiaume, moi pour fonder, avec M. Bourrassa, le Nationaliste, lui pour passer au Canada, d'où il venait bientôt nous rejoindre dans une des entreprises politiques les plus hardies et, à tout prendre, les plus étonnantes de ces dernières années. Le Nationaliste avait vu le jour en mars 1904; au commencement de 1908, je l'abandonnais, usé. Fournier, qui collaborait depuis quelque temps au journal sous un pseudonyme, m'y remplaça. En mars 1910 nous quittions ensemble le Devoir, vieux de deux mois, à la fondation duquel nous avions tous deux modestement contribué. Il passa rapidement à la Patrie, puis fonda /'Action; cinq ans plus tard il renonçait au journalisme, après une carrière d'un peu moins de huit années. A ce moment, en
politique, il était déjà d'un profond pessimisme; que de fois ai -je entendu dire à cet homme droit, sincère, désintéressé, qui avait à mainte reprise bravé la prison pour ses idées: «.A quoi bon ?» Un simple coup d 'œil sur les cinq années de /'Action fera voir que, malgré certaines aversions instinctives qui auraient suffi à le classer dans le grand parti des honnêtes gens, il avait cessé de se passionner pour la politique: des malfaiteurs publics que nous avions voulu occire, un trop grand nombre portaient encore haut la tête, vivants témoins de V imbécillité populaire entendue au sens latin dît mot; et il n'est pas non plus impossible qu'à voir les dieux de plus près il ait mieux compris la naïveté de certaines admirations comme la futilité de certaines haines. . . Sa retentissante candidature au conseil municipal de Montréal fit croire un instant qu'il était repris, réenvoûté. Défi au sort, gageure sportive, mystification délibérée du bourgeois, qu'au fond il abhorrait: il y eut de tout cela dans cette affaire. Il gagna le pari, il fut élu. Le ressort n'en était pas moins cassé. . .
Eh bien! ce sceptique, ce désabusé, ce broyeur de noir, ceux qui l'eurent pour compagnon de travail ou qui, en tout cas, jouirent de son intimité durant les dernières années de son existence, diront qu'il s'intéressa jusqu'à la fin avec la même ardeur, avec le même patriotisme passionné et maladif, à l'avenir de la langue française en notre pays. Pour les beaux yeux de cette noble dame, il eût à lui seul accepté bataille du Canada anglais tout entier, y compris les parlementaires de qui il relevait comme traducteur au Sénat. Même on le vit maintes fois, par pur scrupule intellectuel, tourner le dos à la bohème, s'imposer pendant des semaines une dure discipline, pour pouvoir traduire en ce français limpide qu'il avait appris de ses bons maîtres Racine, Voltaire, Louis Veuillot et Anatole France, de l'anglais à faire vomir un reporter du Montréal Star. Ce fidèle serviteur de la langue, de la pensée française, il se moquait, et à bon droit, de ce qui, dans la bouche de journalistes qui ruminent leurs lieux communs avec la même délectation que les bœufs leur paille, prenait le nom prétentieux de littérature canadienne. Mais rien qu'à juxtaposer la ((poésie)) canadienne de 1800 à 1840 et celle d'aujourd'hui,
PRÉFA CE
il ne pouvait point ne pas être frappé et ne pas se réjouir du progrès accompli chez nous sous le double rapport du sentiment et de V expression poétiques.
Ce n'est pas que tout, absolument tout, soit mauvais dans la production de 1800 et de 1840. Si lamentables que soient les exercices d'écolier qui ont fait entrer Mer met, Viger, Norbert Morin, Michel Bibaud, Bédard, Petitclair, au panthéon poétique, et quelques défauts {enflure, pédanterie mythologique, préciosité, goût de la cheville et de Vinversion) que les rimeurs canadiens de cette époque doivent à V imitation d'une période (fin du XV II le siècle et commencement du XIXe) qui pour la poésie fut bien la plus pauvre de toute la littérature française, on ne relit pas sans intérêt, voire sans plaisir, le Petit bonhomme de Joseph Quesnel, certaines chansons, surtout patriotiques, de Morin, de Mondelet, de Napoléon Aubin, certains vers épiques de François-Xavier Garneau. Mais outre que deux des principales figures du groupe, Quesnel et Aubin, sont, comme Mermet, nées à l'étranger, pourquoi ne pas reconnaître qu'à tout prendre il serait difficile de trouver, aux époques de civilisation, un nombre égal de rimeurs ayant livré à la publicité, dans un nombre d'années égal, un nombre égal de vers illisibles ?
Avec Chauveau, Fiset, Crémazie, Fréchette, Alfred Garneau, Napoléon Legendre, Pamphile Lemay, la seconde période est en progrès sur la précédente. Toutes proportions gardées, ceux-là sont à Bibaud et à Viger comme Hugo, Lamartine et Musset à Le Franc de Pompignan, à l'abbé Delille, aux bardes ampoulés de la Révolution et aux poètes officiels du Premier Empire. Il sera beaucoup pardonné à Crémazie, à Fréchette, à Lemay, parce qu'ils ont eu du souffle. Et loin de nous de prétendre que Tonkourou de Pamphile Lemay ne soit pas en soi une œuvre intéressante, que le Mississipi de Fréchette et certaines pièces de Beauchemin ou d'Alfred Garneau vaillent par leurs proportions seidement. Mais il aura manqué à cette génération, pour marquer ailleurs qu'au Canada ou devant
les jurys académiques français appelés à juger la poésie estimable, l'originalité de la pensée, V intensité du sentiment, la souplesse et la variété du rythme, la richesse du vocabulaire, V aptitude à traiter tous les sujets avec un bonheur au moins relatif. Ne craignons pas de le dire, la poésie canadienne d' aujourd'hui vaut mieux.
Fournier songea d'abord à faire figurer dans son Anthologie tous ceux que la critique avait, à tort ou à raison, qualifiés de poètes. Je n'ai pas cru outrepasser mon droit ni compromettre l'objet de son travail en prenant sur moi de mettre à la porte, sans plus de façons, un certain nombre d'Anciens qui n'ont pas à leur actif cinquante vers bons ou mauvais et méritent parfaitement Voubli complet où ils sont tombés: Laviolette, Phelan, Lartigue (bon évêque loyaliste, pitoyable rimailleur). Avec les contemporains, impossible: ils étaient trop; tout au plus me suis-je permis de retirer à certains l'imprimatur que Fournier ne leur donna manifestement qu'à titre provisoire. Par comparaison, notre époque n'est donc pas présentée sous un jour particulièrement favorable. Mais il sera facile au lecteur de reconnaître parmi les contemporains ceux qui expriment le plus fidèlement l'esprit et les tendances de leur temps. La poésie canadienne d'aujourd'hui, c'est Nelligan, GUI, Lozeau, Paul Morin, Chopin, Doucet, Ferland, Delahaye, Blanche Lamonîagne, même ce Louis Dantin, disparu mystérieusement aussitôt qu'apparu, et dont le Noël intime, dans notre littérature honnêtement ou faussement bien pensante, retentit douloureusement comme, au Sanctus d'une messe de V aurore, parmi le recueillement des fidèles, le cri aigu d'une vierge épuisée de jeûne, affolée par le doute. Et s'il est malheureusement trop vrai que Nelligan, Lozeau, Paul Morin, Chopin, Doucet, Louis Dantin, ont en général l'haleine plutôt courte, ils ne Vont jamais mauvaise. Je veux dire qu'ils ont, en matière intellectuelle, un souci de propreté qui est déjà un acheminement vers la haute culture; qui est, en tout cas, la condition première de V expression poétique. Ils manquent d'originalité, de pensée personnelle? Oui, mais ils lisent, mais ils cherchent; chacune de leurs œuvres nouvelles dénote des études plus étendues, une application, un effort plus consciencieux, et