LES VENGEANCES
(Chant Vie: La Sainte Catherine)
On était en novembre. Il neigeait, les flocons, Comme de blanches fleurs, s'accrochaient aux buissons. Blancs étaient les sentiers et blanche l'aubépine. C'était en ce jour-là la Sainte Catherine. Pour savourer la tire et pour tromper l'ennui, Pour chanter et danser, alors comme aujourd'hui, Au son du violon s'assemblait la jeunesse.
Jean Lozet détela ses chevaux de bonne heure.
La propreté toujours brillait dans sa demeure;
Mais ce soir-là, pourtant, le buffet de noyer,
La table, les carreaux, la pierre du foyer,
Tout était plus luisant. Deux chandeliers de cuivre
Faisaient de la fenêtre étinceler le givre.
La maîtresse empressée allait et revenait,
Mettant tout en son lieu. Près d'elle se tenait,
Souriant quelquefois avec mélancolie,
Comme une âme malade, une fille jolie.
Vingt printemps sur son front avaient semé des fleurs.
Les roses et les lis mariaient leurs couleurs
Sur sa lèvre timide et sur sa fraîche joue,
Et sa gorge ondulait comme l'onde qui joue
Sur les sables dorés avec le vent du soir.
Louise était son nom. Souvent son grand œil noir
Avait dans un doux trouble et dans la rêverie
P AMP H ILE LEMAY
Jeté les jeunes gens qui, dans l'herbe fleurie,
Au temps de la moisson, la rencontraient chantant.
Mais elle n'aimait pas. Elle écoutait pourtant
Les timides aveux qu'au milieu des soirées
Lui faisaient, en tremblant, des bouches enivrées.
Dans le fond de son âme une divine voix
Lui disait-elle donc que l'époux de son choix
Ne venait pas encore ? Elle demeurait calme.
Les amoureux, en vain, se disputaient la palme.
Le plus constant de tous était François Ruzard.
Jean Lozet l'estimait, lui montrait de l'égard,
Et le menait souvent visiter son domaine.
Ruzard était actif, fourbe, d'une âme vaine:
Il savait de chacun caresser les penchants,
Se faire aimer des bons autant que des méchants.
Les convives entraient. C'était Simon Langlois
Qui se donnait du ton en tordant sa moustache ;
C'était Pascal Blanchet, du haut de Saint-Eustache,
Avec sa jeune blonde, en traîneau rembourré;
C'était Joson Vidal et Suzanne Bourre,
La coquette Finon et le bedeau Péroche
Qui devait si longtemps vivre à sonner la cloche.
Jo Fan j an vint aussi de la Pointe Platon
Conduisant dans sa traîne Angèle Baptiston,
Une rieuse fille, à la taille bien prise.^
Paton le caboteur vint de la Vieille-Église,
Avec Edouard- Pierre et Mélonne Germain.
On se disait bonjour; on se donnait la main;
On causait fort gaîment et sans gêne et sans honte.
L'érable pétillait dans le poêle de fonte,
Une douce chaleur montait sous les lambris.
Le froid avait pourpré d'un brillant coloris
Les visages riants des aimables convives.
Pendant qu'à la maison les femmes sont actives
Et disent à chacun un mot plein de bonté,
Suivi des gais garçons le père s'est hâté
De mener les chevaux à la chaude écurie
Où d'un trèfle odorant chaque crèche est remplie.
— «Louise, est-il bien vrai que tu vas prendre époux ? «Ce François, à coup sûr, fera bien des jaloux,)) Risqua, d'un ton plaisant, la joviale Angèle.
— «Te serait-il, ma chère, à ce point infidèle ?)) Fut la seule réponse. Angèle aimait François; Mais elle était sans dot; et le plus beau minois
Ne pouvait, sans argent, plaire au jeune homme avare. Angèle répliqua: — «Chez nous il se fait rare, «Et quand il vient me voir c'est pour parler de toi. «Je ne m'en défends pas: je l'aimais un peu, moi. . . )) — «Mais t'ai- je dit jamais, Angèle, que je l'aime ?»
— «Allons! mes bons amis, il fait un froid extrême; «Prenons un petit coup!» dit le père Lozet, En rentrant de la grange avec son grand gilet. — «Moi je n'ai jamais vu pareil mois de novembre, — Reprit François Ruzard en marchant dans la chambre Parmi ses compagnons qu'il semblait dominer, — «L'été devrait un peu plus tard se terminer.» Louise se leva; tous les yeux lui sourirent. Plusieurs des jeunes gens lui dirent fort galamment Des mots assez flatteurs. Elle rougit un peu, Baissant timidement son grand œil plein de feu, Et sur sa lèvre rose arrêtant son haleine. Elle étrennait alors une robe de laine Qu'elle-même avait faite avec le plus grand soin. Elle ouvrit le buffet reculé dans un coin, Prit le plateau de fer, la carafe vermeille Pleine d'un bon rhum d'or acheté de la veille, Les verres reluisants comme des vrais cristaux, Mit le tout sur la table avec de frais gâteaux.
— «Allons! servez-vous bien, et sans cérémonie, — Dit le père Lozet, — l'armoire est bien garnie;
«Ce n'est pas tout encore.» — «Après vous! après vous! «Ce sera notre tour, père Lozet, à nous, «Quand vous aurez rempli vous-même votre verre: «Les cheveux blancs d'abord !» reprit Edouard-Pierre.
— «Allons! c'est bien! suivez mon exemple, il est bon.»
LOUIS FRÉCHETTE
La carafe versa l'enivrante boisson, Et dans un choc joyeux les verres retentirent: Les rires éclatants, les gais propos suivirent; Chacun à s'amuser rivalisait d'ardeur. . .
(Les Vengeances)
Louis Fréchette
BIBLIOGRAPHIE. — En vers: Mes Loisirs (Québec, 1863); — La Voix d'un Exilé (Chicago, 1867); — Pêle-Mêle (1877); — Fleurs boréales et Oiseaux de Neige (Paris et Montréal, 1880); — La Légende d'un ^Peuple (Paris, 1887); — Feuilles volantes (Montréal, 1890) ; — Épaves poétiques (1908) ; — Véronica, drame (1900). — En prose: Originaux et Détraqués (1892), La Noël au Canada (1900), et deux drames: Félix Poutré et Papineau. Fréchette a aussi collaboré à plusieurs journaux et revues. Louis Fréchette naquit à Lévis, le 16 novembre 1839. Il fit ses études classiques au Petit Séminaire de Québec, au Collège de Sainte- Anne et au Collège de Nicolet. Entré à la Faculté de Droit de Québec en 1860, il en sortait avocat quatre ans plus tard (1864). Vannée précédente (1863) avait paru son premier recueil de vers, Mes Loisirs, lequel passa presque complètement inaperçu. Admis au barreau, Louis Fréchette ne fut pas long à s'apercevoir que le droit ne lui rapporterait guère plus que la littérature. Pour gagner sa vie, il voulut faire du journalisme. Il fut pendant quelque temps rédacteur au Journal de Lévis (1865); mais ses idées libérales inquiétèrent, paraît-il, le propriétaire de cette feuille, qui ne tarda pas à le congédier. C'est alors que, déçu, aigri, découragé, il s'expatria à Chicago, où existait dès cette époque une assez forte colonie canadienne (1866). Dans ce nouveau séjour, Fréchette devait au moins se tirer d'affaire un peu mieux qu'à Québec. Il y fonda successivement deux journaux, dont le premier, U est vrai, — /'Observateur (1866), — n'eut qu'une existence éphémère, mais dont le second — /'Amérique — vécut trois ans (1868-187 1). Entre-temps, des amis de notre poète avaient réussi à lui obtenir, au chemin de fer de V Illinois- Central, un emploi très suffisamment rémunérateur . Entre-temps encore, Fréchette avait eu le loisir d'écrire et de publier, contre les gouvernants de son pays natal, cette longue série d'imprécations et de malédictions qui s'intitule La Voix d'un Exilé (1867) et qui aurait pu tout aussi bien s'intituler A la manière des «Châtiments». 77 était à peine rentré au pays (1871), qu'il se jetait à corps perdu dans la politique. Candidat dans le comté de Lévis, d'abord à la députation provinciale (1871), puis à la députation fédérale (1872), il est chaque fois battu. Élu, pourtant, deux ans plus tard, par les mêmes électeurs, il représenta pendant quatre ans le comté de Lévis à la Chambre de
Communes (1874-78). Il sera, il est vrai, de nouveau malheureux aux élections de 1878, puis à celles de 1882. Il en aura, dès lors, assez de la politique, et ne vivra plus que pour la littérature. — ■ Pele-Mêle (1877) lui avait déjà apporté, de toutes parts, les appréciations les plus flatteuses; mais ce fut un véritable triomphe que lui valut, quelques années plus tard, son recueil intitulé Fleurs boréales et Oiseaux de Neige (1880). U Académie française ayant couronné cet ouvrage, «ce fut dans les journaux (canadiens) de ce temps — écrit M. Camille Roy — un concert de louanges où la naïveté se mêlait à l'enthousiasme. Jamais l'hyperbole ne se prêta plus docilement à l'admiration. On applaudit, on se félicita, on se récria. On fit monter le lauréat sur le pavois; on le sacra poète national.)) Ce fut, sans doute, pour se rendre plus digne encore de ce titre que Louis Fréchette, après les Fleurs boréales, entreprit d'écrire la Légende d'un Peuple (Paris, 1887).
La Légende d'un Peuple marqua chez nous, pour le poète, l'apogée de son succès. Les Feuilles volantes, qu'il donna en 1891 et qui paraissent bien être pourtant l'un de ses meilleurs recueils, ne devaient obtenir du public qu'une attention distraite. Cet échec, venant après tant de succès, fut d'autant plus sensible au poète qu'il coïncidait avec la phase la plus virulente de la campagne entreprise contre lui par certain rimeur envieux, campagne fielleuse et cruelle s'il en fut jamais. Il en conçut une tristesse et une amertume qui ne devaient guère plus le quitter. Son dernier^ ouvrage en vers a paru en 1908, l'année de sa mort, sous le titre d'Épaves poétiques. L'auteur y a fait entrer, avec les meilleures poésies de ses premiers recueils, un certain nombre de poésies inédites, ainsi qu'un drame en vers, Véronica (1). Louis Fréchette mourut à Montréal, le 31 mai 1908.
On lira avec intérêt, sur Louis Fréchette, sa vie et son œuvre, les études de M. ab der Halden (Études sur la littérature canadienne-française) et de M, l'abbé Camille Roy (Nouveaux essais sur la littérature canadienne).