‹ Anthologie des poetes canadiensChapitre 40 sur 241 · RENOUVEAU · texte numérisé non relu

RENOUVEAU

Il faisait froid. J'étais dans la lande déserte, Songeant, rêveur distrait, aux beaux jours envolés; De givre étincelant la route était couverte, Et le vent secouait les arbres désolés.

Tout à coup, au détour du sentier, sous les branches D'un buisson dépouillé, j'aperçus, entr'ouvert, Un nid, débris informe où quelques plumes blanches Tourbillonnaient encor sous la bise d'hiver.

Je m'en souvins: — c'était le nid d'une linotte Que j'avais, un matin du mois de mai dernier, Surprise, éparpillant sa merveilleuse note Dans les airs tout remplis d'arome printanier.

Ce jour-là, tout riait; la lande ensoleillée S'enveloppait au loin de reflets radieux; Et, sous chaque arbrisseau, l'oreille émerveillée Entendait bourdonner des bruits mélodieux.

Le soleil était chaud, la brise caressante;

De feuilles et de fleurs les rameaux étaient lourds . . .

La linotte chantait sa gamme éblouissante

Près du berceau de mousse où dormaient ses amours.

Alors, au souvenir de ces jours clairs et roses, Qu'a remplacés l'automne avec son ciel marbré, Mon cœur, — j'ai quelquefois de ces heures moroses, — Mon cœur s'émut devant ce vieux nid délabré.

Et je songeai longtemps à mes jeunes années, Frêles fleurs dont l'orage a tué les parfums, A mes illusions que la vie a fanées, Au pauvre nid brisé de mes bonheurs défunts!

Car quelle âme ici-bas n'eut sa flore nouvelle, Son doux soleil d'avril et ses tièdes saisons — Épanouissement du cœur qui se révèle !

Des naïves amours mystiques floraisons !

O jeunesse! tu fuis comme un songe d'aurore. . . Et que retrou ve-t-on, quand ton rêve est fini ? Quelques plumes, hélas! qui frissonnent encore Aux branches où le cœur avait bâti son nid.

Et je revins chez moi, ce soir-là, sombre et triste. . . Mais, quand la douce nuit m'eut versé son sommeil, Dans un tourbillon d'or, de pourpre et d'améthyste, Je vis renaître au loin le beau printemps vermeil.

Je vis, comme autrefois, la lande ranimée, Étaler au soleil son prisme aux cent couleurs ; Des vents harmonieux jasaient dans la ramée, Et des rayons dorés pleuvaient parmi les fleurs !

La nature avait mis sa robe des dimanches . . . Et je vis deux pinsons, sous le feuillage vert, Qui tapissaient leur nid avec des plumes blanches Dont les lambeaux flottaient naguère au vent d'hiver.

O temps! courant fatal où vont nos destinées, De nos plus chers espoirs aveugle destructeur, Sois béni! car, par toi, nos amours moissonnées Peuvent encor revivre, ô grand consolateur !

Dans l'épreuve, par toi, l'espérance nous reste . . . Tu fais, après l'hiver, reverdir les sillons; Et tu verses toujours quelque baume céleste Aux blessures que font tes cruels aiguillons.

Au découragement n'ouvrons jamais nos portes: Après les jours de froid viennent les jours de mai; Et c'est souvent avec ses illusions mortes Que le cœur se refait un nid plus parfumé !

(Les Fleurs boréales)

LOUIS FRÉCHETTE

LA NUIT {Traduit de V anglais de Mme M. H. Gates.) (1908)

Je suis la Nuit! Non pas la nuit des temps présents;

Mais l'obscurité morne, insondable et livide,

Qui, bien avant les jours, et bien avant les ans,

Planait sur le grand Tout, et remplissait le vide.

Mon règne n'apparaît sur aucuns parchemins;

Nul vestige, enfoui sous les monts ou la plaine,

N'a jamais révélé, pour les regards humains,

Les ténébreux secrets dont ma mémoire est pleine !

Je suis la noire Nuit, dont le point de départ Se perd dans les dessous de l'énigme première. Je fus, dès le principe, un mythe, un être à part, Qui n'existait que par l'absence de lumière. J'habitai du Chaos le gouffre originel; J'ai vu s'accumuler atomes sur atomes; Jusqu'au moment où l'Ordre, en accord fraternel, Fit des Lois à venir s'embrasser les fantômes.

Je suis la pâle Nuit, dont l'âme vit toujours, Bien qu'on m'ait pris moitié de mon empire sombre ; Car une heure apparut où, sous l'éclat des jours, Le noir rideau du ciel dut replier son ombre. Au dessus, au dessous, autour de moi, partout, Glissèrent des rayons et des lueurs dorées ; Puis la tempête vint qui, bouleversant tout, Dispersa par lambeaux les brumes effarées.

Je suis la Nuit profonde! et l'œil qui veut compter,

Au fond de l'Infini, le troupeau des étoiles,

Doit attendre qu'il ait vu mon vol remonter

Vers les splendeurs d'en-haut pour en ouvrir les voiles.

Dans l'espace muet et vaste des Éthers,

Sans moi, le jour venu, dites-moi ce qui reste!

La lumière nous montre et la terre et les mers,

Moi, j'ouvre aux yeux de tous l'immensité céleste.

Je suis l'obscure Nuit! Tout droit je vais marchant, Sans que l'aube jamais ne devance mon heure; Et jamais le soleil, dans les ors du Couchant, N'attendit un instant au seuil de sa demeure. Les ombres sont à moi ; toutes sont mes témoins ; J'étends mes droits sur toute existence charnelle; Et la peine et la joie, et le plus ou le moins, Dans la paix du sommeil ne font qu'un sous mon aile.

Je suis la Nuit!. . . A moi tous les torrents sans freins Dont les flots, sous le sol, tourbillonnent sans trêve! A moi les antres sourds et les lacs souterrains A l'horizon desquels nul matin ne se lève! Je règne sous les rocs primitifs où le Temps Ne m'atteint plus; et, dans ma tragique indolence, Comme la Parque, au fond des cavernes, j'attends — Trio fatal — avec la Mort et le Silence.

Je suis la Nuit! Sans cesse au service de Dieu, Je vais traînant partout ma robe de ténèbre. Par son ordre, c'est moi, quand vient le triste adieu, Qui veille sur ses morts dans leur repos funèbre. * «3 Quel sort m'attend ?. . . Un jour me faudra-t-il périr Dans l'éternel néant à jamais balayée ?. . . Suis-je enfin destinée à sombrer et mourir Sous des flots de clarté fulgurante noyée ?

Adolphe Routhier

BIBLIOGRAPHIE. — En vers : Les Échos (Québec, 1882). — En prose: Les causeries du dimanche (Montréal, 1871); — Portraits et pastels littéraires (Québec, 1873); — En canot (Québec, 1881); — A travers l'Europe, 2 volumes (Québec, 1881-83); — A travers l'Espagne (Québec, 1889); — Les grands drames, 2 volumes (Montréal, 1889); — Conférences et discours, 2 volumes, 1ère série (Montréal, 1889); — De Québec à Victoria (Québec, 1893); — L'Institut canadien (Québec, 1893); — La reine Victoria et son jubilé (Québec, 1898); — Conférences et discours, 2e série

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