EFFEUILLEMENT
Beäuté des souvenirs qui défaillent en nous ! Quelle douceur divine, apaisante et chantante, Qu'un amour qui s’effeuille et quise meurt, très doux, Et qui choit dans nos cœurs comme une neige lente !
Il fut pourtant des jours où nous sentions gronder En notre chair l’ardeur cruelle des étreintes;
Nos bouches se tordaient sous nos brûlants baisers Et nos rires fougueux se résolvaient en plaintes.
Nous passions dans la vie ornés comme des dieux, Notre gaîté sonnait des fanfares de gloire, Et tout dans notre cœur était mélodieux; Nos gestes étaient clairs, rapides, péremptoires.
Comme les violons chantaient bien dans le soir !
Et comme l'univers ouvrait grandes ses portes !
Les fleurs noùs saluaient comme des encensoirs... Maintenant tout s'est tu... Hélas ! que nous importe...
(Le Mauvais Passant)
YXALTATION (1918)
Comme en un temple L'atmosphère est ardente, extatique.
Cette ample Et chaude odeur de benjoin et d’encens T'alanguis, Ô mon âme, Mais surtout t'illumine De frissons, Depuis que, fulgurant comme des oriflammes, Onduleuse est montée la divine chanson Qui fulmine, La chanson qu'a chanté le cœur de Scriabine.
Et, soudain,
Pareil au rythme chatoyant, Dans le lointain Fantastique et troublant Du disque clair des lampes, Les tempes
Couvertes d'or
Hiératique, les mains Chargées de bagues,
Des chœurs Tourbillonnants de beaux danseurs, Ont esquissé la lente litanie Des gestes sveites et définis Par lesquels on s’évade Hors de soi dans l'infini.
Tandis que déferlait
Sous les doigts prestes de l’apôtre L'intensité des sons nombreux Dans mon esprit aventureux
Et maintenant, extasié,
S'insinuait, inapaisé,
L’effroi sublime de grandir Jusqu’aux hauteurs inaccessibles Où l'inconnu n'a plus pour voiles Que les parfums et les étoiles.
Et je me dis :
Je suis puissant et fort, J'ai vaincu la matière Et la mort;
GUY DELAHAYE
Et je connais enfin l’altière Et douce violence
De planer, indolemment, Comme les aigles et le vent.
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Mais soudain,
En un vol de tempête, Les gestes et les sons Exaspérés à l’unisson M'indiquèrent la terre, Et brusquement,
En un tournoiement, M'y jetèrent.
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Or, de nouveau.
Ainsi que par magie,
S'apaisèrent
Les ondes et les harmonies
Et sous les baisers du génie,
Mes ailes vers les éthers se déployèrent.
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Et je me dis :
O bruits furtifs, à bruits fougueux, O bruits des arbres ténébreux Pleurs exaltés de l'ouragan, Entrez en moi; je sens mon âme S’élargir Jusqu'à pouvoir vous contenir, Et que mon cœur divinement Va se briser et se répandre éperdument, Comme la mer.
(Le mauvais passant)
c. Delahaye
BIBLIOGRAPHIE.— Les Phases (Montréal, Déom, 1910); — Mignonne, allons voir si la rose... (Montréal, Déom, 1912).
EN PRÉPARATION. — Les Phases, édition revue el augmentée. M. Guy Delahaye a collaboré à plusieurs revues el journaux.
M. Guy Delahaye (de son vrai nom Guillaume Lahaise) naquit à Saint-Hilaire-sur-Richelieu, le 18 mars 1888. Le Petit Séminaire de Saint-Hyacinthe et le Collège des Jésuites l'eurent tour à tour pour élève
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LA D'ou di
(1898-1906), ensuite de quoi il entra à l'Université Laval pour y suivre les cours de médecine (1906). Parmi ses nouveaux camarades, le futur auteur des Phases ne devait pas tarder à découvrir tout un groupe d’écrivains en herbe, très férus comme lui de littérature : c’élaient René Chopin, Marcel Dugas, Paul Morin, Antoine Sylbert, d’autres encore. Tous ces heureux adolescents, que rapprochaït le même culte désintéressé, avaient trop d'enthousiasme pour ne pas vouloir tenter des œuvres en commun. Ce fut d'abord la publication de l'Aube (1908), puis de l'Encéphale (même année), enfin la fondation du Soc, cercle littéraire d'étudiants (1909). Faut-il dire qu'à l’origine de chacune de ces entreprises on retrouve le nom de notre poète? IL prit notamment — avec M.J.-B. Lagacé et M. Marcel Dugas — la plus large part à la création du Soc. Élu président de cette association en 1910, il était, la même année, admis avec grande distinction à la pratique de la médecine et nommé interne à l’'Hôlel-Dieu.
En 1912, M. le docteur Lahaïse est allé poursuivre pendant plusieurs mois des études à l'Institut Pasteur de Paris. Il est depuis professeur à l'Université Laval.
«M. Delahaye a écrit de très beaux vers, qui sont pleins de visions intenses, où l’image est souvent neuve, où l'erpression est pénétrante el fine. Chez lui. l'émotion est profonde, elle est personnelle, elle trouve souvent pour se traduire une forme originale et belle. » Abbé CAMILLE Roy, dans l'Action Sociale du 4 mai 1910)
« M. Delahaye appartient aux nouvelles générations littéraires de là-bas. Son premier recueil, les Phases, malgré quelque symbolisme et quelque préciosilé, avait une originalité telle qu'on n’en voit pas souvent ici de semblables. Il a même créé à son usage une forme nouvelle de strophes de neuf pieds, dont la concision est extrême. Le nouveau volume qu'il publie décevra et charmera tour à tour, car l'auteur n'y semble plus se vouer qu’à la poésie fantaisiste... Mais il faut louer une telle hardiesse, une subtilité curieuse et apprêtée, un ton flegmatique et sévère qui recouvre d'affolantes inventions. » (ANDRÉ THÉRIVE, dans la Revue Critique des Idées et des Livres, livraison du 10 avril 1913)
«.…..Mignonne, œuvre délibérément provocat:ire, funambulesque à la troisième puissance, mais plus intéressante, par son allure même, que ces beaux recueils bien peignés, hien léchés, bien sages, qui forment presque toute la production poétique canadienne-française... Le Inouveau livre de M. Delahaye me plaît surtout parce que, supprimés res notes, les reproductions et les paraphrases, il contient très peu de fers, — mérite rare, à mon sens, pour un volume de vers canadiensfrançais,— mais i! me plaît surtout pour la blague qui s’y manifeste insolemment et qui, prise comme elle doit l'être, reposera de l’Idéal et des Aspirations avec majuscules... Delahaye a fait Mignonne pour prouver qu'il pouvait faire autre chose, et mieux. Il m'a convaincu. Je l'attendrai à la besogne. Je vivrai pour voir ceinte de feuilles d'érable, par ses compatriotes mieux éclairés, sa belle tête de pensée, de rêve... et de blague. » (OLIVAR ASSELIN)
GUY DELAHAYE