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Qu'elle filait. Au sein de la maison rustique Elle régnait. Son front s’auréolait de jour, Et son visage avait des rayons tout autour,
Comme les fronts de saints dans un vitrail antique...
L'amour fait les fronts radieux.
Plus blanche que la laine en sa pâleur dormante, Plus douce que le lin était son âme aimante,
Et des flammes d’orgueil palpitaient dans ses yeux...
Comme la femme dont nous parle l'Évangile, Elle semait du lin, élevait des brebis,
Fauchait les épis mûrs et cousait des habits, Et le rouet tournait sous sa mair très agile...
Et des enfants nombreux jouaient à ses côtés, — Robustesse de fils, grâce blonde de fille — Elle était Jeune femme et mère de famille; Comme une vigne rose où croissent les étés !...
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Et la fileuse ancienne
— Rou, rou, filons la laine ! —
Disait à son rouet :
« Voici le jour, n’es-tu pas prêt ?
«— Rou, rou, rou, rou, filons la laine ! —
€ Dans un grand chemin non battu, «Où l'hiver grondera peut-être,
« Mon homme ira bûcher le hêtre :
€ Ï1 faudra qu'il soit bien vêtu...
« Déjà l’automne à perdre haleine
«— Rou, rou, filons la laine ! — «Souffle sur le champ refroidi,
«Et le vieux sol est engourdi ...
«— Rou, rou, rou, rou, filons Îa laine ! —
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LES SCETEE
« Hélas ! entends-tu par moments « Grincer les portes de l’étable,
« Et le nordais si redoutable « Courir dans les ravalements ?... .!
« La neige couvrira la plaine,
« — Rou, rou, filons la laine ! —
« Bientôt nos toits deviendront blancs, « Et les troupeaux seront tremblants. i « — Rou, rou, rou, rou, filons Ja laine ! —
« Déjà le ciel s'endeuille un peu. Ï « Voici la saison des veillées, | « Des écheveaux, des quenouillées, fl « Et des longs soirs auprès du feu: {
« Mais de bonheur mon âme est pleine, « — Rou, rou, filons la laine !— | | « Mon bien-aimé m'aime toujours;
« Comme autrefois sont nos amours...
« — Rou, rou, rou, rou, filôns la laine ! —
« En ce moment il est là-bas,
Ë « Aux champs où l'orge est entassée,
1 « Mais vers moi s’en vient sa pensée, « Et mon cœur me parle tout bas...
« Et, pour me payer de ma peine,
« Ce soir il mettra sur mon front « Un baiser joyeux et profond...
« — Rou, rou, rou, rou, filons la laine ! »
Mais un jour la mort apparut, Entr’ouvrant son aile glacée ; La fileuse ancienne mourut, L'écheveau tomba de sa main lassée...
| « — Rou, rou, filons la laine ! —
Et le rouet abandonné, Depuis lors immobile, N'a plus tourné
Sous la main habile,
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Car celle qui l’aimait, jadis, L'aïeule aux doigts tendres et lestes, S'en est allée au paradis
Tourner les quenouilles célestes...
Les saints anges — esprits subtils — Surent bientôt la reconnaître.
— « Souvent, bien souvent, dirent-ils, « Nous l'avons vue à sa fenêtre.
« Elle filait soir et matin...
« Que son geste était doux et sa grâce posée !
« Que nous aimions, à l'heure où le soleil s'éteint, « Ecouter la chanson de sa blonde fusée ! »
Et la Vierge dit à son tour :
— «J'aimais cette fileuse ancienne.
«Je l’aimais pour l'amour
« Dont sa vie était pleine...
« Le bruit de ses fuseaux
«Et de sa quenouillée
« Montait, comme des voix d'oiseaux «Sous la feuillée... »
Et la Vierge dit doucement :
— «Toi qui filas si tendrement « Des habits et des langes, «Viens filer éternellement
« Pour habiller les anges !... »
Et maintenant, assise en la clarté du ciel,
Dans les rayonnements du matin éternel,
Elle file le lin d’une divine toile :
Sur un rouet que Dieu fit avec une étoile...
LE RÉVEIL DE L'ANCÊTRE (1919) Sous le sommet Du vieux toit, au grenier des mansardes,
Sont des lits de bois noir, des tapis et des hardes : C'était là que l’aïeul, le vieux maître, dormait.
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C'était 1à qu'il couchait dans le temps des semailles. Le lit étant. plus dur, il se levait plus tôt,
Donnait son cœur à Dieu, puis gagnait aussitôt
Les champs où se livraient de fécondes batailles.
Sur ces lits, il uimait se reposer aussi Par les jours de moisson, où, de ses maius robustes, [1 engerbait les richesses augustes
Dont le soir était ébloui.
De la fenêtre, que nul ombrage ne voile, Avant de retomber dans l'oubli, jusqu'au jour, Il regardait avec amour Chaque gerbe luisant comme une grande étoile...
Et quand ses membres assoupis Se retrempaient enfin dans la douceur des trèves, L'ancêtre faisait de beaux rêves Où dans un champ d'azur naissaient des flots d'épis... Toute l'ambition féconde de la race Ressuscitait en lui quand le jour éclatait, Et quand la fenêtre mettait De l'aube sur sa face.
Alors il se levait. Mais l'horloge au teint pâle N'a pas fait retentir pour lui sa voix sonore, Car il reconnaissait la marche de l'aurore
Au rayon du soleil qui tombait sur son lit.
LE RIRE DES A TEUX (1919) Nos ancêtres étaient joyeux,
Et la maison leur était douce...
Leurs jours coulaient, coulaient comme une eau Sous
Qui nous rendra le rire des aïeux »,.[la mousse...
Tout s'éclairait de leur sourire, Tout rayonnait de leur gaieté; Dans un flot de simplicité, De leurs lèvres, comme un ruisseau, coulait le rire...
Le soir, quand ils étaient assis,
Ils oubliaient la rude journée,
Et la maison était illuminée Par leurs récits.
Ils riaient comme chante un oiseau sur la branche, Comme le jour grandit, comme l'été renaît.
Dans le calme des soirs leur chanson résonnait,
Et leur rire était vrai, car leur âme était franche. .Ÿ
Et depuis qu'ils s'en sont allés
Dans je ne sais quel chemin sombre, La vieille maison a de l'ombre
Au fond de ses yeux éplorés...
Dans son intention, peut-être, Croyant qu'il est mort à jamais, La maison pleure désormais Le rire joyeux de l'ancêtre !...
Edouard Chauvin
BIBLIOGRAPHIE. — Figurines, vers (Montréal, 1918).
EN PRÉPARATION (pour paraître en 1920). — Deux volumes de vers : Vivre et Paysages.
Joseph-Adolphe-Édouard Chauvin est né à la Longue-Pointe près Montréal. le 20 juin 1894. Il a étudié au Collège de Montréa et au Collège de Sainte-T'hérèse et fait deux années de droit à l'Universé Laval (à l'ontréal). Attaché depuis 1917 à la rédaction du Canada.
Le père de M. Édouard Chauvin, Léon-Adolphe, fut député de Terrebonne à Ottawa pendant quelques années et prit une part digne et courageuse aux premières manifestations nationalistes.
Les Figurines ont fait l’objet d’une appréciation tres flatteuse de M. Olivar Asselin dans la Revue Moderne.