‹ Anthologie des poètes canadiens [microforme]Chapitre 29 sur 255 · LA MESSE DE MINUIT · texte numérisé non relu

LA MESSE DE MINUIT

Je m'en vais vous conter...

La messe qu'à l'Islet dit un prêtre sans tête Juste à minuit, un jour ou plutôt une nuit Que mon oncle était là.

Cela fit bien du bruit.

Il était en vacance et sortait d’une fête Où l'on avait trinqué, chez Thomas Giasson, Un peu, pas mal, je crois.

Il entendit le son De la cloche tintant comme pour l’agonie.

«En voilà, par exemple, une cérémonie !

«Se dit-il. Allons voir si ce pauvre bedeau «Sait ce qu'ilfait. Je gage, il aura bu moins d'eau « Que de vin. Ou peut-être encore quelque bonne âme, « Aux pécheurs endureis, par manière de blâme, « À charitablement fait entendre ee glas.

« Moi-même le premier j'en aurais bien, hélas ! «Un grand besoin. »

L'église, au détour de la route, Lui parut tout en feu, du bas jusqu'à la voûte. Il se hâtait, disant des Ave Maria Aussi drus qu'il pouvait, murehant de telle sorte Qu'il fut en même temps au dernier Gloria Du chapelet, et puis devant la grande porte, ‘omme au plus beau dimanche ouverte à deux battants. lentre, mais ne voit point de flamme au dedans.

Seulement, sur l'autel, comme pour un office,

Six grands cierges brûülaient. «€ Sapristi ! mon garçon, € M'a-t-il dit bien des fois, j'eus un fameux frisson, « Et je ne savais point si c'était mon service

« Que l’on allait chanter .» Volontiers sur ses pas Il serait revenu, si, sans lui dire gare,

La porte de l'église avec un grand fracas

Ne s'était refermée. Alors, il se prépare

Pour le pire, attendant ce qui va se passer.

Il sentit dans son corps tout le sang se glacer, L'horloge ayant sonné devers la sacristie Lentement douze coups, quand il vit dans le chœur Un prêtre S'avancer. La tête était partie

D'avec le corps. ©'étais dans le bane du Seigneur, « Me dit toujours mon oncle, et je vis qu'à la place « Du visage, il avait un nuage léger,

« Quelque chose de gris, enfin comme une trace

« De fumée ou d'eneens .» Mais ce prêtre étranger, Et bien étrange aussi, portait une chasuble

Du plus beau violet. Rarement on s'affuble Aussi bien sans sa tête. Et pour lors, sur l'autel

Il plaça le calice, il ouvrit son missel,

Et puis, en descendant, à mon oncle il fit signe, Disant : Zntroibo ad allare Dei :

Mais l'autre ne bougea. N'étant pas obéi,

Le prêtre s'en alla d'une façon bénigne,

Comme un homme qu'on chasse et qui l’a mérité C’était un écolier du petit séminaire,

Mon oncle, et qui savait répondre à l'Ordinaire

De la messe très bien. Il fut done irrité

Contre lui-même un brin, d'avoir été si lâche

Et si peu complaisant : QI faudra que je tâche « De réparer cela, je reviendrai demain, »

Se dit-il aussitôt...

Par le bedeau, le soir, dans l’église conduit,

Mon oncle avait repris son poste avant minuit,

Tout seul, Il entendait dans le vieux vestiaire,

Le curé récitant rondement son bréviaire.

Quand l'heure fut venue, il vit une iueur

asser près de l'autel, et voilà que s'allume

Un cierge, et puis un autre. A tout l’on s'accoutume : J'avais cette fois-là, dit-il, beaucoup moins peur;

Et sans trop n'effrayer les douze coups sonnèrent.

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Et le prêtre sans tête entra bien lentement,

Et me fit signe encor, mais plus timidement, D'avancer dans le chœur; et les cierges donnèrent Une lueur plus vive au moment où je fus

Près de lui prendre place. Il avait l'air confus Tout d'abord, mais sa voix tremblante et sépulerale Se raffermit bientôt: à plus court intervalle

Venait chaque verset, puis j'étais moins transi:

Il prenait du courage et m'en donnait aussi.

Je répondais plus haut: je servis les burettes,

Sans craindre d'approcher mes mains de ses manchettes, Puis, l'église soudain sembla se transformer:

Et l'on voyait partout des cierges s'ullumer;

La Vierge dans son cadre avait l'air plus heureuse, Et se penchant vers nous, souriait gracieuse.

Les petits chérubins vazouillaient finement;

Les grands saints tout dorés regar-aient tendrement: Ils se parlaient entre eux dans un très beau langage Qui n'était pas français ni latin davantage.

La voûte transparente avait l'air de monter

Par degrés vers le ciel, les murs de s'ineruster D'agate, de porphyre et d'opale et le reste,

Comme on le dit de ceux de la eité céleste.

L'orgue rendait tout seul des sons harmonieux;

Et, quand vint le Sanctus, de douces symphonies Descendirent d’en haut. Comme aux cérémonies Des plus grands jours, l'encens le plus délicieux Sortait je ne sais d'où. Le prêtre, plus agile,

Avait la voix sonore. Au dernier évangile,

Au mot veritalis, il se tourna vers moi.

\le laissant voir en face un radieux visage,

IL me dit: «Mon enfant, merei pour ton courage, « Le bon Dieu saura bien récompenser ta fo

«Je monte en paradis... Pour expier l’offense

« D'avoir été distrait et léger à l'autel,

«J'ai, pendant cinquante ans, attendu la présence

« D'un servant qui voulût me faire aller au ciel,

«En priant avee moi »...

Mon oncle ne put dire Comment tout le mystère à la fin s’acheva; Car au milieu du chœur le curé ie trouva Dans un état d'extase, et puis dans un délire Qui dura plusieurs jours. N'entendant rien du tout, Son bréviaire fini de l’un à l’autre bout,

à Î H Er F É

ANTHOLOGIE DES POÈTES CANADIENS Ne sachant que penser de cela tout en somme, Il venait au secours de ce pauvre jeune homme. Il ne vit dans l'église aucun signe nouveau, Et se dit que le mal était dans le cerveau De l’écolier. Plus tard, connaissant mieux l'affaire, D'un miracle il trouva que la preuve était claire. C'est ce qu'a dit mon oncle, et je l’ai toujours cru...

Légendes, doux récits, qui berciez mon enfance, Vieux contes du pays, vieilles chansons de France, Peut-être un jour, hélas ! vos accents ingénus

De nos petits-neveux ne seront plus connus.

Vous vous tairez, ou bien l'écho de votre muse Ira s’affaiblissant partout où l’on abuse

De ce grand vilain mot, si plein d'’illusion,

Et trop long pour mes vers : civilisation.

O poèmes naïfs, dont le peuple est l’auteur, Légendes que transmet à la folle jeunesse,

Avee un saint amour, la prudente vieillesse,

Votre charme est surtout aux lèvres du conteur, Et, malgré votre nom, il faut bien vous le dire,

On ne vous eroira plus lorsqu’on pourra vous lire !

Joseph Lenoir

BIBLIOGRAPIIIE. — Poèmes épars de Joseph Lenoir-Rolland, édités par Casimir Hébert (Montréal, 1916).

POUR 1 ARAITRE PROCHAINEMENT. — Les Occidentales, poésies parues autrefois dans l'Avenir, recueillies et annotées par Casimir Hébert.

Joseph Lenoir, aujourd'hui plus connu sous le nom de Lenoir- Rolland, naquit à Saint-Henri (près Montréal), le 15 septembre 1822. Admis au barreau en 1847, il était bientôt après attaché romme rédacteur aux bureaux de l'Instruction publique de la Province de Québec. C'est là qu'il trouva le loisir de rimer, pour les journaux et les revues, ses poésies, qui obtinrent à l'époque un vif succès et qu'un billiophile montréalais, MT. Casimir Hébert, lui-même poîte à ses heures, a réunies en plaquelte. Joseph Lenoir mourut à Montréal, le 3 avril 1861, à l'âge de 36 ans.

[a surtout collaboré au Journal de Instruction publique.

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