FAITES-MOI PARLER SUR LE GIGOT
Quand le gigot paraît au milieu de la table, Fleurant l'ail et couché sur un lit respectable
De joyeux haricots, On se sent beaucoup mieux, un charme vous pénètre; Tout un chacun voyant son appétit renaître
Aiguise ses chicots.
Il avait bien mangé mille riens d'oeuvre et autres... Mais quel sera le rôt? Songeait le bon apôtre
De convive anxieux.
Biavo! c'est un gigot. Oui, voici qu'un esclave Vient d'entrer, sur ses bras portant, robuste et grave,
Ce fardeau précieux.
Alors, l'amphitryon, le père de famille, Se demande, tandis que son œil le fusille :
Sera-t-il cuit à point?
Il l'est, n'en doutez pas. Et chacun le proclame, Dès qu'il a vu plonger une invincible lame
En son doré pourpoint.
Son sang, de tous côtés, ruisselle en filets roses; Sa chair est admirable et ferait honte aux roses.
Le plus récalcitrant Des convives, muet tout à l'heure et morose, S'épanouit bientôt, débite mainte prose, . Devient presque encombrant.
Jl8 ANTHOLOGIE DES POÈTES DE MONTMARTRE
(1 ne faut, bien souvent, qu'une soupe ratée Pour que, dès le début, soit la verve arrêtée
Chez les plus beaux esprits.
Le gigot vient... Voici que la gaieté s'échappe, On rit, on jase; l'un demande l'a?;/ du pape
Et l'autre la souris.
L'un voudrait du saignant, l'autre du cuit — problème Qui n'est pas difficile à résoudre — un troisième
Hésite entre les deux.
Le propre d'un gigot, cuit selon le principe, Etant de satisfaire au goût de chaque type
Si qu'il soit hasardeux.
Quelquefois l'on cause art, science, politique... La conversation prend un tour emphatique
Qui n'est pas sans danger ; Arrive le gigot ! Adieu les grandes phrases, Chacun à son voisin dit alors : Tu me rases,
Parlons donc de manger.
Vous êtes, ô gigot I le plat d« résistance,
Le morceau de haut goût, la viande d'importance,
Sur quoi rien ne prévaut.
Une côte de bœuf n'est pas pour me déplaire, Mais vous m'êtes, gigot, plus... perpendiculaire,
Quoi qu'en pense le veau.
Vous êtes tendres plus qu'une jeune épousée, Jeunes agneaux, argile idéale, ô rosée, Qui fondez sous la dent!
RAOUL PONCHON 3lÇ
Votre chair est savante ; en la verte prairie, Vous ne deviez brouter que des fleurs, je parie. Dédaigneux du chiendent?
Lorsque vous gambadiez aux profondes vallées, Sur les montagnes ou dans les plaines salées,
Petits gigots d'agneaux.
Vous étiez des jésus que la grâce décore, Mais vous ôtes bien plus attendrissants encore
Couchés sur des fayots.
Ne vous mange-t-on pas par pure gourmandise Et machinalement, comme une friandise,
Sans mesure, sans fin?...
Car, ainsi que l'a dit un grand clerc en Sorbonne : A-t-on vu le gigot faire mal à personne,
Qui se mange sans faim?
Mon Dieu, pardonnez-moi de chanter votre gloire ! En ces vers visigoths dignes d'un champ de foire,
O sublimes gigots' Pour écrire sur vous d'honorables tartines. Ce ne serait pas trop de plusieurs Lamartines
Et de quelques Hugos.