‹ Anthologie des poètes de MontmartreChapitre 125 sur 160 · LES PLAINTES DU COCHON · texte numérisé non relu

LES PLAINTES DU COCHON

Saint Antoin', d'austère mémoire,

Près d'son cochon dans l'Paradis,

Bâille à s'décrocher la mâchoire

(Les autr's jeux étant interdits)^

Et parfois, l'ex-anachorôte

Murmure : « Ah ! c'est rien folichon !

« C'que j'm'embôte, ici ! c'que j'm'embète ! »

« — J'te conseil!' de t'plaindr' o, dit l'cochon.

« Aie au moins la pudeur de t'taire, La seul' victime, ici, c'est moi, Qui t'ai cru, lorsque sur la terre Tu m'enjôlais avec ta Foi.

En t'suivant dans la solitude, J'ai gagné l'ciel du ratichon...

Ben, c'est gai, la béatitude!...

Qu'c'est vilaia d'tromper un cochon I

J't'aimais, malgré la différence, J'étais beau, jeune et distingué; Toi, tu sentais déjà 1' vieux rance...

Tu r'misais, étant fatigué.

J'étais ros', toi, jaun' comme un cierge T'avais fait un' vi' d'patachoni Mais moi, tu l'sais bien, j'étais vierge.. Et c'est très rar' chez un cochon.

OCTAVE PRADELS SÎQ

Oh! les p'tit's femm's qui, dans notr' grotte, V'naient nous tenter sansfaibaia!

Quand j'pens' que pour suivr' ta marotte Nous rations ces occasions-là !

Toi, c'était pas malin d'êtr' sage, Rien n'te montait plus l'bourrichon; Mais moi... moi dans la fleur do l'âge., , Damel on n'est pas d'bois, quoiqu' cochon.

Quelle existenc'! des r'pas très vagues... Presque pas d'sommeil... pas d'amour; Et l'diabl' qui nous faisait des blagues ! Il m'en a fait un' drôle, un jour :

N'a-t-il pas mis l'feu, sans vergogne, A ma p'tit' queue en tir' bouchon !... S'il t'avait fait la même besogne Ah! j'aurais bien ri, foi d'cochon!

Malgré tout ça, j'prenais patienee.

Je m'disais, après les tourments,

Un' fois au ciel, ayons confiance,

Y aura d'jolis dédommag'ments.

Va t'fair' fich'i ma seul' compagnie

C'est l'chien d'Saint Roch...autr' cornichon!

Il m'fait des avanc's, il s'ennuie,

Mais j'ai des moeurs, moi, le cochon.

Ecout'I va trouver Dieu, le père, Sois éloquent, dis-lui mon cas.

Que j'en ai plein l'dos et qu' j'espère Qu'il va m'iaisser r'tourner en bas.

Fais-lui bien comprendre qu'en somme, C'est la justic' que nous cherchons, Et qu'si l'ciel peut conv'nir à l'homme La terre est fait' pour les cochons.

Xavier Privas. — Poète et musicien, élu, en juin 1899, prince des chansonniers. A fait paraître successivement : Pour les Fêtes; les Chansons humaines; les Chansons chimériques ; les Chansons vécues; les Chansons de révolte; les Chansons d'Aurore; les Mois; l'Amour chante, et, en dernier lieu, les Chansons des Enfants du peuple.

« L'œuvre de Xavier Privas est extrêmement abondante et d'une inspiration toute personnelle, a dit M. Louis Lumet, Alors que presque tous les chansonniers cultivaient le « genre rosse » et que leur verve frondeuse se plaisait à la satire, il chantait, rêveur infatigable, les magies de l'amour et il exaltait les plus nobles sentiments humains. Idéaliste et sentimental, il a considéré l'amour dans son essence, et il l'a dit avec toutes ses joies, toutes ses peines et toutes ses amertumes. Il a brodé mille variations ingénieuses et touchantes sur ie thème éternel avec une sorte de ferveur émue et respectueuse. Jamais sa chanson ne s'abaisse aux sous-entendus trop faciles, à la grivoiserie, à la grossière excitation des sens; elle plane légère, ailée et lumineuse. Quand elle rit, c'est franchement, à pleines lèvres; quand elle pleure, c'est sincèrement, d'un cœur douloureux. Elle est saine et elle émeut directement ceux qui l'écoutent, sans leur laisser de trouble louche et pervers ».

Laurent Tailhade, le fin lettré, le critique impitoyable à la nullité, enthousiaste de Xavier Privas a dit de lui : « Il infuse à la romance une sève moins précaire, l'ait entrer dans ce genre faux, la vérité, l'accent pathétique naïf, le cri dont se souviennent les générations. Il reste néanmoins le maître de la romance, odelette bourgeoise que l'auditeur français aime à fleurir de myosotis, ayant renouvelé dans ses moyens d'expression musicaux et poétiques l'art, plus que tout autre, national, de Béranger, de Pierre Duponi et d'Hégésippe Moreau ».

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