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LES DRAPS

Sur ie bord du ruisseau joli Dont l'eau frétillante s'avive Au toucher du caillou poli Les riverains ont établi Des lavoirs et font la lessive.

De jeunes femmes, les b.-as nùs.

Dans des cases, agenouillées, Savonnent des linges menus En chantant des refrains connus De leurs voix qui semblent mouillées;

D'auties, solides comme un roc.

Fustigent des draps en cadence, Et leur battoir fait flac et floc, Cependant qu'ému par le choc.

Tout l'attirail de leurs seins danse.

Puis les draps étalés sur l'ôau Ont des attitudes diverses :

Quelques-uns au courant du (lot, Surnageant en forme d'îlot.

Gardent leurs empreintes perverses.

On dirait qu'ils ont retrouvé Dans le lit du ruisseau leurs couches, Et que même s'est aggravé Leur bonheur de linge énervé Par l'humide baiser des bouches.

Démaculés des résidus Et des sueurs de la caresse, Ils n'aspirent, les éperdus, Qu'au soir où leur seront rendus Ces pâles déchets de tendresse;

Et, dans les naturels décors De leur jeune et vivante alcôve Leurs grands plis réclament à cors A cris l'enlacement des corps Se mourant dans la foi qui sauve

Qu'ils sont lascifs ainsi les draps A fleur de l'eau qui dépollue, Et comme avec peu d'embarras.

Esquissant des creux scélérats, Leur blanche paresse évolue.

Ce sont bien les draps de plaisir Rêvés dans les nuits solitaires.

Les draps créateurs du désir Qu'il faut toujours savoir choisir Pour consommer des adultères.

Au milieu, Le chiffre brodé Très magaifiquement s'étale.

Et l'on voit sans le demander Qu'il fut autrefois commandé Par quelque noble horizontale.

Ces draps-là sont dun tissu cher, Toujours joyeux, jamais funèbres; Ils font bien risette à la chair Et, malgré des spasmes d'enfer, N'écorcheront pas les vertèbres.

Mes deux souhaits les plus ardents Sont d'en posséder de semblables, ,•; Et d'avoir, pour mettre dedans, ; ■ Une femme aux seins impudents Avec des cuisses remarquables.

Mais' au bord du ruisseau joli Dont l'eau frétillante s'avive Au toucher du caillou poli Il existe des draps de lit Dont la tenue est maladive.

Ceux-là sont mastocs, lourds et froids Leur masse au fond va toute entière.

On dirait que les maladroits Considèrent ces bords étroits Comme fosse de cimetière.

Rien ne vibre en eux, et pourtant Ce sont des draps comme leurs frères.

Qu'ont-ils donc fait d'exorbitant '.

Pour être tristes tout autant ■ Que le sont des draps funéraires?

C'est qu'il n'ont pas — soyez en sûr — Fait l'amour depuis des années;.

Car, homme ou drap c'est toujours dur De demeurer longtemps trop pur Dans des alcôves consternées.

Ah! pauvre linge déclassé Que le lessivage asphyxie I Où donc est-il dans le passé Ton gros bonheur d'être encrassé Par de l'amour qui s'extasie?

Mais, tout à coup, dans les vergprs Séparés par des murs en brique, Des personnages étrangers Viennent, à pas lents ou légers,' Visitef leur lavoir rustique :

Une jeune fille aux yeux roux, A l'aise dans son peignoir rose Dont le surah fait des froufrous, S'approche d'un air calme etidoux Des lavandières et leur cause. '

C'est pour elle les beaux draps blancs. Elle les touche, les compresse, S'assurant de ses doigts dolents Qu'ils satisferont les galants Qui l'auront bientôt pour maîtresse.

Et j'enrage de n'être pas Dans ses intimités récentes Pour me payer le bon repas Que doivent valoir ses appas Sur des nappes si caressantes.

Puis, tout près, à l'autre lavoir, Une femme avec des béquilles.

Vieille à ne pas le concevoir, Jure qu'on ne peut rien avoir De proprement fait par ces filles.

Elle tâte ses draps piteux De ses maigres mains de vieux singe Et tout son pauvre corps miteux Semble crier que c'est honteux De si mal laver du beau linge.

Cependant qu'un gamin dit, seul, La sachant sourde d'une oreille i:

(( Va, pour te servir de linceul '^ (( Dans ta bière en cœur de tilleul, « C'est bien assez blanchi, la vieille »,

HECTOR SOMBRE SSq

Et je m'en vais, les bras ballants, Songeant aux Actes des Apôtres Et chantant sur des rythmes lents Un Te Deum pour les draps blancs, Un De profundis pour les autres.

Poèmes sincères.

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