EXTREME-ORIENT
Ka-Ka-Doi, mandarin militaire, et Ku-Ku, Auteur d'un million et quelques hémistiches, Causent en javanais sur le bord des potiches, Monosyllabiquant d'un air très convaincu,
Vers l'an cent mil et trois, ces magots ont vécu A Nangazaki qui vend des cheveux postiches ; C'étaient d'honnêtes gens qui portaient des fétiches Sérieux ; mais, hélas ! chacun d'eux fut cocu.
Comment leur supposer des âmes frénétiques? Et quel sujet poussa ces poussahs lymphatiques A se mettre en colère, un soir? Je ne sais pas ?
Mais un duel s'ensuivit. — O rages insensées 1
Car ils se sont ouvert le ventre avec fracas
Voilà pourquoi vos deux potiches sont cassées.
Poèmes ironiques, Ollendorff.
l60 ANTHOLOGIE DES POÈTES DE MONTMARTRE
MARQUISETTE
Marqaisette est assise de cOtë, sur le sofa, très étroitement serrée dans sa robe; elle joue avec son éventail.
Dam I si cela vous plait d'entendre mon histoire,
Voici. — Tout est exact, et notez-le, notoire —
Les reporters pourront la donner aux journaux —
Je débute demain dans la Fée aux moineaux :
Un rôle à grand succès — Passons — Je vins au monde
Vous savez tous comment : sous un chou. — J'étais blonde
L'acajou n'étant pas encore découvert —
Mon père était un chef d'escadron assez vert.
Mais veuf, hélas! et qui mourut de son veuvage :
11 se consolait trop. — Au bout de mon sevrage,
On me cloîtra : cric, crac. — J'ai donc étudié
L'orthographe dans un couvent stipendié
Par l'Etat, fabriquant pas mal d'institutrices
Pour l'exportation, procurant des lectrices
Aux membres du Jockey frappés de cécité,
Ou simplement atteints de spleen : c'est mieux porté
Le spleen à deux : pour ça voir petites annonces
Cacolet. — Je n'avais certes pas pour trois onces
De préjugés mesquins en quittant Saint-Denis :
Les oiseaux ont toujours le parfum de leurs nids I —
— Orpheline et très pauvre, au bout d'un mois à peine j'entrai chez un vieux duc : dix louis par semaine Pour lire un Consulat ou deux de monsieur Thiers. — Ce que nous lûmes peu, c'est navrant. — Les hivers
EMILE GOUDEAU l8l
De la vie avaient fait rage sur ce brave homme, Et néanmoins... Comment vous expliquer)... En somme Par les nuits d'août j'avais rêvé d'un autre amant !... PfuttI malgré le grand âge, il suffit d'un moment. —
C'était un scélérat, mais bon diable ; il fit dire A son neveu, le marquiset de Triste-Sire, De venir lui parler un soir. — Le marquiset Était pauvre, et son oncle au fond le méprisait Pas d'héritage et pas la corde pour se pendre ; Le juif Éléazar n'aurait su quoi lui prendre. Or, l'oncle du Jockey, sans plus de tralala, Lui dit : Un million de dot, épouse la. — Ce fut fait. — On pilla les orangers de Nice Pour ma couronne blanche, et le duc si propice Et si miraculeux encor, le vieux lion.
Sur la table de nuit posa son million. —
Le marquiset de Triste-Sire était très triste Comme mari ; nul goût et nul ressort d'artiste ; Mais pour le baccara c'était un don Juan. 11 passa dix-huit mois à tout perdre en jouant. — Or, comme il a mangé ce beau million rose, Je me sens très perplexe à creuser une chose ; Savoir si le dicton que nous avons appris Est juste : ont-ils au jeu la veine, les maris )>
Mon marquiset fila comme une étoile double D'opéra-bouffe à qui le Russe offre le rouble. —
l82 ANTHOLOGIE DBS POÈTES DE MONTMARTRE
J'aurais pu retourner au duc, et lire encor
Un Ou deux in-quarto ; mais le duc était mort
Comprenez-vous ce duc qui meurt sans crier gare? Un soir, devant son grog, en fumant son cigare A son cercle, il fut pris d'un étourdissement, Et rendit sa chère âme apoplectiquement. —
Mais une marquisette a toujours un bon ange :
J'appris par un monsieur très bien, agent de change
Ou sportsman, qu'on cherchait une étoile à Taitbout
Pour la Fée aux moineaux, un succès de haut goût,
A faire pâmer d'aise au baisser de la toile !
Mais j'ai des diamants, je suis donc une étoile.
Me dis-je et je m'en vais trouver le directeur.
Il me laissa parler... Oh 1 c'est un amateur
Qui s'y connaît I ! — Il m'a tout de suite engagée;
Je lui plais. Il faudra lui tenir la dragée
Un peu haute : marquise, avant, pendant, après,
Surtout en ce moment où je tiens un succès ;
Car j'ai vu ces messieurs de la Presse, la Banque,
Le grand monde ; pas un du Tout-Paris n'y manque.
C'est pour cela que j'ai des places plein la main.
Se levant,
En voici. — Donc, messieurs, mesdames, à demain !
GRENET-DA.NCOURT l83