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Anthologie des poètes du Divan

Vous avez l'incomparable fortune de vous trouver réunis ce soir autour de l'une des plus séduisantes figures du monde littéraire contemporain. Gérard d'Houville, M°^e Henri de Régnier, a consenti à descendre en ces lieux.

Elle ne se trouve cependant liée à la revue dont je vous parlerai tout à l'heure par rien d'autre que l'admiration unanime de ceux qui la rédigent. Elle 'a bien voulu considérer que c'était là un lien en effet, et avouer que notre admiration lui créait un devoir envers nous. Ce qui prouve une fois de plus qu'on est toujours l'esclave de ses propres bienfaits.

Si les écrivains du Divan se trouvent particuliè-

reraent heureux de la voir parmi eux, c'est qu'ils se plaisent à reconnaître une sorte de parenté spirituelle entre son art et celui auquel ils s'efîorcent. Le mélange de malice émue et de sagesse mélancolique qui se remarque en des livres tels que L' Inconstante et que Tant pis pour toi ! la fantaisie capricieuse et l'irréprochable pureté de forme composent un idéal esthétique qui ressemble à celui que j'essaierai de vous montrer chez la plupart des auteurs dont je vous parlerai.

Il semblait donc que, depuis toujours, depuis que Le Divan existe, sa place y fut marquée et l'attendit. Il ne lui manquait que de se voir occupée.

Le hasard me réservait le privilège inattendu de la saluer au moment où elle prend possession de ce qui lui appartient. Je me sens tout à fait inégal à cet honneur, mais je suis fier de me trouver choisi pour lui offrir les hommages de tous les auteurs du Divan.

Mesdames, Messieurs,

Je n'ai jamais, jusqu'à cette minute pris la parole en public. Je ne le dis pas pour m'en vanter, mais plutôt pour constater que jamais l'occasion ne s'en est offerte à moi (jamais personne ne m'a prié de faire une conférence), et que d'autre part, jamais, de mon côté, je n'ai recherché cette occasion. C'est que je ne crois pas être orateur. Je suis même sûr que je ne le suis pas. J'ai toujours peur de devoir parler, d'avoir à improviser. Je redoute le trou noir dans lequel la parole et la pensée viennent

s'engloutir au milieu d'une belle phrase et vous voyez que je m'apprête à vous faire lecture d'un texte que j'ai rédigé par avance. Pourtant je ne suis pas même sûr de savoir lire à haute voix. C'est très difficile de lire à haute voix. C'est déjà tout un travail que de se faire entendre distinctement. Et l'on n'est jamais sûr d'éviter la fâcheuse psalmoche qui plonge l'auditoire le plus favorable dans la torpeur, puis dans le sommeil.

Vous allez donc avoir à supporter tous les inconvénients d'un début. Si je vous le fais remarquer avec insistance ne croyez pas que ce soit pour réclamer votre indulgence. J'ai horreur de l'indulgence. J'y vois une des formes du mépris et par conséquent je la trouve aussi fâcheuse à obtenir que désobligeante à accorder. Au reste, quand on a cessé d'être des enfants on doit être de force à supporter la vérité même désagréable à entendre, de caractère aussi à envisager les conséquences de ses actions, à mesurer les responsabilités que l'on encourt et à savoir que si l'on fait quelque chose de répréhensible — par exemple une conférence très ennuyeuse — on mérite un blâme et une condamnation sans aucune circonstance atténuante.

Si je me risque à cette éventualité cruelle, si vous me voyez rompre avec mes habitudes et venir sur cette estrade m'exposer à être jugé durement, ou à endormir — ce qui est beaucoup plus grave — c'est que j'en ai été prié par Martineau qui est l'une des rares personnes à qui je ne sais rien refuser, et c'est aussi parce que le sujet qu'il me proposait se trouve être de ceux qui me sont le plus agréables à considérer.

J'ai passé de très bons moments à préparer cette conférence. J'ai dû rouvrir des livres que j'aime, relire des poèmes qui m'ont touché il y a déjà bien longtemps et qui conservent à peu près intacte leur ancienne puissance de séduction. J'ai dû feuilleter dans son ensemble la collection du Divan. Elle est rarissime, et je ne me doutais pas du plaisir que me réservait cette occupation.

Avez-vous remarqué, Messieurs, la façon singulière que nous avons de nous comporter avec les revues quand nous les avons une fois lues. Les plus soigneux d'entre nous, qui les gardent, les entassent dans des cabinets obscurs ou sur les bas rayons de leurs bibliothèques. Ils disent avec mauvaise humeur : Ce que ça prend de la place, les revues 1 et ils les conservent avec une sorte de fétichisme pour ne jamais plus les reprendre, ni les ouvrir.

C'est un grand tort. Si d'aventure vous veniez à toucher leurs anciennes livraisons, vous auriez la surprise émouvante d'en voir jaillir une partie de votre passé. Les revues ont un remarquable pouvoir d'évocation. Rien ne fait plus exactement revivre des heures qui ne sont plus. Les numéros violets du Mercure, capucine des Marges, gris, rouges ou bleus du Divan — qui change de couleur comme un caméléon — vont rallumer avec netteté la lumière des jours où pour la première fois vous dûtes les recevoir et les découper. D'anciennes réactions de votre sensibilité vont se reproduire identiques à elles-mêmes. Ceci qui vous avait irrité, cela qui vous avait charmé va recommencer de vous charmer ou de vous irriter — à moins que vous ne soyez amené à mesurer une évolution de votre

goût. D'où venait ragrément qu'avait à vos yeux telle page qui vous semble insipide aujourd'hui ? Allez- vous retrouver son charme évaporé... Peut-être entre deux feuillets allez- vous simplement retrouver un antique ticket de métro... tout le mécanisme du souvenir, quoi ! Vous connaissez ça aussi bien que moi.

La lecture de la collection m'a ramené à l'époque où paraissaient les premiers numéros du Divan. Le titre que portaient ces minces livrets faisait rêver — • ou tout au moins sollicitait l'esprit. Il signifiait beaucoup de choses, car il n'en signifiait aucune exactement, et il en promettait d'autant plus qu'il n'avait rien d'un programme.

Tel quel il était chargé de littérature. Il l'est encore. On ne peut le lire des yeux sans entendre l'écho de tel vers fameux :

Nous aurons des lits pleiïis d'odeurs légères. Des divans

OU tel autre

Gœthe au son du canon brutal Fit le divan occidental Fraîche oasis

C'est du Gautier que je viens de citer là. On l'a bien reconnu. Je sais qu'il y a quinze jours, et c'est un poète du Divan qui l'a fait, on a décidé que Gautier n'était plus un bon poète (1). Je suis toujours un peu lent à m'accoutumer aux modes nouvelles et n'ai pas encore adopté celle-ci. Je m'en excuse auprès

(l)RogerAllard : La Nouvelle Revue Française,!^' mai 1923

de ceux de mes auditeurs qui m'ont devancé, et qui n'estiment plus que l'on puisse faire cas de ce poète en qui le mois dernier personne n'hésitait à reconnaître un maître.

Pour ce qui est de ce mot : Divan ; de ce titre : Le Divan, plus encore que de littérature c'est de poésie qu'il est chargé, et la revue l'était, pour le moins autant que son titre. Elle faisait aux œuvres poétiques une place considérable. Je n'ai pas voulu faire de statistique, compter des pages, mesurer leur surface ni leurs lignes, mais j'ai l'impression que cette jeune revue réservait alors — ce qui est énorme — un bon quart de ses forces à la présentation des poètes.

C'est des poètes qui ont bénéficié de cette généreuse hospitalité que je vais avoir le plaisir de vous parler.

Je dis le plaisir. On a beau faire comprendre aux critiques qu'ils n'entendent rien à la poésie — en connaissez- vous un seul. Messieurs, dont on n'ait pas dit qu'il se mêlait d'en parler mais qu'il ne savait seulement pas ce que c'était — eh bien, malgré cela, ou peut-être à cause de cela, ils ont un penchant très accusé à s'en occuper. Je suis comme eux tous. Le seul fait de m' occuper de poésie me cause un vif plaisir. On dira probablement, on dira certainement que je n'y entends rien, je suis toujours heureux de pouvoir quand même suivre mon penchant.

Faut- il justifier ce penchant que nous montrons tous, nous, les critiques. Tout bêtes que nous soyons, l'art que nous cultivons, ou, si l'on préfère le métier que nous exerçons implique une certaine curiosité

du mystère des autres arts littéraires. Or c'est précisément dans la poésie que ces mystères sont les plus obscurs, les moins saisissables, les plus secrets — les plus attirants par conséquent. La poésie est vraiment ce qui oppose le plus de résistance à l'analyse. On ne parvient jamais à savoir comment ni de quoi c'est fait. Et c'est pourquoi l'on revient toujours s'acharner sur cette impossible dissection, sur cet hallucinant problème.

En outre du plaisir peut-être un peu morbide qu'en tant que critique, et comme tous les critiques, j'éprouve à parler poésie, je suis content d'avoir à parler des poètes du Divan parce qu'ils me plaisent presque tous. Et puis il y en a plusieurs qui sont mes amis, et c'est toujours charmant d'avoir à parler de ses amis. Non pas que je me sente obligé de trouver bien tout ce qu'ils font. J'ai quelquefois le regret de ne pas les approuver. Alors je le leur dis. Mais c'est toujours un moment extrêmement désagréable que celui où l'on doit dire à un ami qu'on n'aime pas ce qu'il fait. C'est très ennuyeux. Je m'en dispenserai peut-être ce soir. Peut-être.

Les poètes du Divan, Messieurs, ne forment pas une école, et c'est une singularité. Généralement en effet, les Revues, — je veux dire les petites revues littéraires, celles qui dans l'histoire des lettres comptent essentiellement, — naissent presque uniquement pour faire la propagande d'une école qui est née en même temps qu'elles, et qui mourra de même après six semaines ou deux mois d'existence. Parmi celles qui ont eu une vie plus longue et une importance plus réelle, on peut dire que le Mercure, la Revue Blanche, VErmitage ont défendu et illustré

le symbolisme. Que la Nouvelle Revue Française est née en recueillant les débris de ce même symbolisme et qu'elle a grandi en servant l'unanimisme — auquel il ne faut pas croire, parce que j'en parle après le symbolisme, que j'attache une même importance. Nord- Sud, Les Soirées de Paris du pauvre Apollinaire furent les organes du futurisme et du cubisme littéraire, et divers papiers périodiques dont j'ai oublié les noms — dont, à vrai dire, je n'ai jamais retenu les noms — furent les organes de cette chose sans nom qui a pourtant porté celui de dadaïsme. Au Divan rien de pareil et cela s'explique par les conditions mêmes dans lesquelles il naquit. Ce ne fut point pour servir les ambitions d'un groupe ni pour aider à celle d'un homme, ce ne fut point par stratégie que cette discrète revue vit le jour. Vous connaissez les circonstances de ses origines. Un lettré isolé en province, très loin de Paris, encore plus loin du monde littéraire et de ses agitations, se plût à consacrer ses loisirs au service des belleslettres. Il avait le goût sûr et délicat. Il n'aimait ni le tapage ni la singularité forcée. Il distingua quelques esprits qui lui convenaient et publia leurs écrits. Vous savez que dès qu'une revue existe, une masse de copie bénévole s'ofïre à elle et vient gonfler le courrier de son directeur. Elle s'offrit au Divan comme aux autres, plus qu'aux autres peutêtre si l'on en croit Jean Giraudoux, qui prétendait de Coulonges-sur-l'Autize où vivait Martineau que tous les employés de la poste en France ont l'ordre d'y envoyer les poèmes égarés ou^anonymes (1). Dans

(1) Arnica america.

cette masse, Martineau, directeur, choisissait ce qui s'accordait à ses préférences, ce qui rentrait dans ses vues, et c'est ainsi que se forma une sorte de rédaction. On le voit donc, le Divan ne révéla pas un groupe qui existait auparavant en silence, ce fut son existence qui occasionna un groupement. Il n'y a donc rien qui ressemble moins que ce début à la naissance ou à la constitution d'une école.

Et d'ailleurs, qu'est-ce qu'une école ? On emploie continuellement ce mot. On le voit écrit, on l'entend prononcé à tous les coins de journaux et de courriers littéraires. Il est très commode, je n'en disconviens pas. Mais l'abus que l'on en fait pourrait laisser supposer que la chose est de réalité courante. Il n'en est rien, car il ne faut pas admettre que, lorsque trois jeunes gens de lettres se réunissent autour d'une table de café une école littéraire soit née. Sans même nous attarder à blaguer la charmante manie des enfants qui pensent avec ingénuité — comme nous avons tous fait — qu'ils vont en paraissant bouleverser l'univers littéraire — l'existence même d'une doctrine ne suffit pas à assurer l'existence d'une école. L'unanimisme que j'ai déjà nommé tout à l'heure possède un corps de doctrine cohérent. Une doctrine assez nette sert de soutien à l'école qui se décore d'une manière aussi obscure qu'orgueilleuse du nom de romane. Il existe aussi une théorie je dirai presque un dogmatisme de la fantaisie On sait ce que c'est : Il s'agit d'avaler ses larmes, de souffrir en riant, de ne pas attacher d'importance, à ce qui en a, et réciproquement. Eh bien, Messieurs, malgré cela je ne pense pas que l'on puisse dire qu'il existe une école unanimiste, une romane.

une fantaisiste. Trois écoles qui coexisteraient I Ça ne se serait jamais vu.

A vrai dire, dans l'histoire entière de la littérature française — et par ces exemples je vais préciser ma pensée — je ne reconnais l'existence que de deux écoles. L'une fut la pléiade de Ronsard, l'autre le cénacle de Victor Hugo. Assurément la pléiade et le cénacle avaient chacun une doctrine cohérente et bien conditionnée. Mais ils avaient aussi et surtout un poète d'une taille démesurée en qui cette doctrine s'incarnait avec éclat. Un maître au plein sens du mot. Autour du maître des disciples constituaient essentiellement l'école. Ils reconnaissaient son éminence, sa supériorité et ne nourrissaient qu'une ambition : non pas de l'égaler ni de le surpasser, mais simplement de marcher sur ses traces, de lui ressembler, et d'être aussi grands que possible, — à quelque distance que ce soit, proche ou lointaine, de ce génie héroïque qui les conduisait et les entraînait.

Messieurs, si l'on considère avec l'attention et le respect dont ils sont dignes, de semblables phénomènes — auxquels on ne trouve d'analogues que dans l'histoire des religions — on doit se montrer plus ménager du mot école qui est un grand mot.

Jules Romains a beau, je le reconnais volontiers, détenir une sorte de génie. Notre ami Fernand Fleuret (je choisis à dessein le nom d'un vivant pour symboliser l'école romane), Fernand Fleuret, dis- je, a beau être un artiste incomparable. On a beau voir avec raison en notre très cher Tristan Derème un des tout premiers poètes de ce temps, rien ne me déterminera jamais à reconnaître pour l'amour d'eux

l'existence d'une école unanimiste, d'une école romane, d'une école fantaisiste. A moins bien entendu que je n'y sois contraint, comme Galilée à confesser que la terre ne tournait pas. Ne riez pas, Messieurs, du train dont vont les choses, ça peut venir.

Messieurs... Mesdames, Messieurs, je parais m'être écarté de mon sujet. Je ne l'ai pas tant fait qu'on le pourrait croire.

D'une part en effet selon moi, c'est faire un singulier éloge du Divan, de sa sagesse, de sa juste appréciation des valeurs littéraires, que de bien souligner le fait qu'il n'a jamais constitué une école, qu'il n'a jamais eu ni cette ambition, ni cet aveuglement. D'autre part, et comme pour me contredire, je vais donner bien de la gravité à tel épisode de son existence en indiquant qu'à une certaine époque il faillit devenir l'organe de quelque chose qui ressemblait à une école.

Il fut un temps où Le Divan s'honora de la collaboration d'un poète qui, saris être un Ronsard ou un Victor Hugo, sans avoir d'autre part une doctrine très nettement formulée, eut quelque chose d'un maître tant par sa valeur propre que par son autorité spirituelle. C'est à Toulet à qui je fais ici allusion,

Toulet sans conteste est jusqu'à présent le plus éminent des auteurs qui aient collaboré au Divan, le plus grand des poètes du Divan, et l'on trouvera bon qu'il soit le premier dont je parle nommément au sortir de ces généralités.

D'ailleurs je n'en ai pas fini avec les généralités. On n'en a jamais fini avec les idées générales. Je vais cependant tâcher d'en terminer avec elles une bonne fois, et je sais bien à l'avance que c'est à Toulet qu'elles me ramèneront.

Quoiqu'ils ne forment pas une école, les poètes du Divan présentent cependant des traits communs. On pourrait dire qu'ils appartiennent à une même famille d'esprits. Tout au plus à deux ou trois familles d'esprits très voisines les unes des autres — et même un peu alliées entre elles.

Ils n'ont point de doctrine, mais ils obéissent inconsciemment aux mêmes directions intellectuelles. Tous se rattachent au rameau traditionnel de la littérature contemporaine, mais ils n'ont pas le traditionalisme agressif de l'école romane. (Je continue à employer cette expression pour la commodité du langage.) Pour parler plus exactement, ils ne sont point passéistes. La poésie qu'il leur plait de faire reproduit les traits de la poésie française, comme une jeune femme peut représenter naturellement les traits de l'une de ses anciennes aïeules, tandis que la poésie que j'appelle passéiste, est figurée par la jeune femme qui adopte le chignon et la crinoline de sagrand'mère, ou bien, plus férue encore d'ancienneté, la fontange et le vertugadin de sa plus qu'arrière grand'mère. L'une de ces ressemblances tient à l'essence des choses, mais l'autre qui tient à ce qu'elles ont de plus accidentel, n'est qu'un déguisement.

Le traditionalisme des poètes du Divan s'atteste par leur attachement aux formes régulières de la poésie. Peut-être se permettent- ils quelques licences poétiques, peut-être s'alîranchissent-ils des exigences de la métrique qui furent acceptées à peu près sans trêve depuis Malherbe jusqu'à Banville, du moins n'ont-ils jamais renoncé à ce qui constitue

essentiellement le vers français, à savoir : la rime et la numération des syllabes.

Autrement dit, on ne voit pas de vers libre au Divan, si ce n'est tout à fait accidentellement, et de la part d'un des poètes qui devait ultérieurement fournir une carrière de poète traditionnel aussi caractérisée que fatalement* interrompue : Jean-Marc Bernard.

Je dois aussi vous signaler une autre exception. Le premier numéro du Divan s'ouvre sur un petit poème de Francis Jammes. La jeune revue avait eu la coquetterie naïve de vouloir orner son premier sommaire d'un nom déjà célèbre. Francis Jammes avait eu la bonne grâce de lui donner un petit poème intitulé Fumée :

Mon cœur dans la saison du vent et de la brume

est comme un pot de terre un peu fêlé qui fume.

Une vieille femme y trempe son pain

et aux sanglots de l'eau qui bout mêle les siens.

Une jeune femme y trempe son pain

et aux rires de l'eau qui bout mêle les siens.

Au dehors l'arbre se courbe et le vent emporte

une fumée entrecoupée et torte.

— Quelle est cette fumée qui sort du toit : Femmes aimées,

Dites-le moi ?

— C'est celle que le cœur qui passa par le feu jette à Dieu.

Et selon que la vieille ou la jeune se penche

sur ce cœur pauvre, la fumée est noire ou blanche.

Ce petit morceau est très agréable n'est-ce pas ? On ne peut pas dire le contraire. Il n'est ni tout à fait régulier ni tout à fait libre, mais plutôt libre que régulier. Il caractérise parfaitement l'art de Francis

Jammes, mais on ne peut en somme point dire que cette collaboration momentanée fasse de M. Jammes un poète du Divan. Non plus qu'à cause de lui le vers libre ait ici droit de cité.

Je ne ferai point le procès du vers libre. C'est un soin superflu. A-t-il encore des défenseurs ? On les ignore, — exception faite pour Tristan Klingsor qui parvient à tirer de ce faux instrument des chansonnettes et des mélodies délicieuses.

Ce fut une mode absurde et passagère que celle du vers libre. Maintenant que sa défaite nous a libérés de l'animosité que l'on nourrissait à son endroit, je consentirais à dire que, telle mainte chose absurde, il fut charmant. Et puis non. Rien ne saura me faire admettre qu'il ait été charmant. Il fut passager, c'est sa seule excuse. Contemporain des meubles laqués blancs de Liberty, des étoffes à fleurs stylisées de Moriss, très modern-style de 1900, très vieux modern-style il disparut avec ces choses éphémères et ridicules.

A quoi pouvait- il servir en effet ? Ou bien absolument dépouillé de rythme il se résolvait, se dissolvait en une prose énervée et énervante, ou bien rythmé il déguisait en lui les rythmes ordinaires, car, tout ce qui est plus court que l'alexandrin existe valablement d'autre part, et tout vers qui se prétend plus long que l'alexandrin n'est que la succession dissimulée de deux vers moins longs que lui. On l'a par ailleurs abondamment démontré.

Ennemis de ces extravagances hasardeuses, on pourrait dire que les poètes du Divan, si l'on veut en tracer une sorte de portrait composite, se remarquent d'abord... tout simplement par une certaine

distinction d'esprit. La grâce, la décence, l'harmonieuse discrétion sont leur propre, et ces vertus moyennes empêchent les moins importants d'entre eux d'être jamais vulgaires comme elles permettent aux plus remarquables, pour s'élever aux plus hautes sphères de la poésie, de prendre leur vol sur une terrasse déjà haute, bien architecturée, solidement construite. Achèverais-je de les peindre d'ensemble, ajouterais-je qu'ils sont pour la plupart des élégiaques ou des épigrammatistes ? Qu'en outre ce ne sont jamais des raseurs. Non, cette notion de raseurs m'entraînerait à elle seule trop loin. Pour bien vous montrer que les poètes du Divan n'en sont point, je devrais vous expliquer avec des exemples à l'appui ce que c'est que les raseurs. Je serais peut-être amené à faire des personnalités. De toute façon c'est une histoire dont il me faudrait longtemps pour sortir, et j'ai hâte à présent de vous les présenter individuellement pour ne point retarder davantage le plaisir que vous prendrez aux récitations qui vous seront faites de leurs œuvres (I).

Mesdames, Messieurs,

Je vous ai annoncé qu'au terme de ces généralités nous retrouverions Toulet. Nous le retrouvons en effet, d'abord en sa technique. Vous savez que c'est un versificateur régulier, si régulier même qu'il

(1) Le plus sûr agrément de cette conférence fut un certain nombre de lectures et de récitations faites avec talent par M^^" Dussanne, Claire Magnus, Régine le Quéré, Vellini et MM. Audel, Barthus et Dodeman.

a pu nous enrichir d'une nouvelle forme de strophe en qui, dès qu'on l'a vue, on a cru reconnaître un mode ancien, au passé déjà riche. C'est le quatrain aux rimes embrassées, mais aux vers alternés de huit et de six pieds :

Un jurançon 93

Aux couleurs du maïs, Et ma mie et l'air du pays,

Que mon cœur était aise.

Cette strophe n'est pas des plus frappantes qu'ait agencées Toulet, mais c'est la première que l'on puisse au Divan lire de lui. Elle y parut en novembre 1910, et c'est pourquoi je l'ai choisie pour vous rappeler comment sonne la forme chère entre toutes à ce poète.

Je lui ai attribué l'invention de cet ingénieux arrangement rythmique, dont la singularité tient moins à ce que les rimes ne sont point supportées par des vers de même mètre, qu'à la succession de ces deux mètres qu'on fait rarement voisiner. Un plus érudit aurait su peut-être lui trouver dans le passé des précédents, sinon des titres de noblesse, car des titres de noblesse tout le monde les connaîtrait — mais nul ne pourrait contester que Toulet se soit approprié cet instrument délicieux par l'usage qu'il en a fait, par la musique qu'il en a tirée.

Je vous ai dit que les poètes du Divan sont essentiellement des élégiaques et des épigrammatistes. Toulet fut l'un et l'autre à la fois, si l'on veut bien entendre par épigrammatiste un poète qui compose des pièces brèves et polies, plus spirituelles que

passionnées, et si par élégiaque on veut définir celui qui exhale des plaintes lyriques quel que soit le cadre prosodique dans lequel il les enferme.

Qui voudrait étudier de manière approfondie le talent de Toulet pourrait trouver dans ce double aspect la base de son étude. Je n'essaierai point de la faire devant vous. Comme la plupart... comme tous les poètes dont je vais avoir à parler, Toulet à lui seul pourrait faire l'objet d'une vaste étude, de toute une conférence. C'est un grand sujet. C'est une figure de premier plan. J'ai eu l'occasion déjà de dire que les poètes les plus considérables qui aient paru chez nous depuis la mort de Mallarmé sont avec lui : Moréas, M"^^ de Noailles et Henri de Régnier.

Non seulement. Madame, j'ai exprimé cette opinion, mais je l'ai imprimée noir sur blanc. Ce n'est point parce que j'ai l'honneur de vous voir dans mon auditoire que je le dis, et que je mets M. de Régnier à cette place éminente. Si à ces quatre grands noms je n'aipas joint celui de Gérard d'Houville c'est que nous sommes toujours à attendre le recueil de ses vers. C'est à peine hélas si nous les connaissons.

Toulet, quant à lui, est une figure beaucoup trop complexe pour pouvoir être définie d'un mot ou même de deux. Alors même qu'en veine de formule on viendrait dire que c'est l'Horace français ou même l'Horace moderne, on ne l'expliquerait pas. Les nuances de sa sensibilité sont tellement variables qu'on ne peut les saisir. Elles ne se répartissent pas entre les difîérentes sortes de poèmes qu'il

produisit. Elles se suivent avec tant de promptitude qu'elles se mélangent et se confondent à l'intérieur d'un même poème. Ses larmes ont à peine coulé, — ou pour parler d'une façon moins romantique et pour user d'expressions plus conformes à sa vraie nature, — à peine sa tristesse s'est elle exprimée qu'un sourire ironique naît sur ses lèvres comme une raillerie de soi-même, et ce sourire en général ne peut faire autrement que de s'achever en grimace d'amertume.

Ce qu'on aime en lui, en Toulet, c'est sa liberté et sa contention, ce que l'observance d'une règle très stricte ajoute à l'étincellement de l'expression, et ce que l'éclat, le miroitement de l'expression confère de vigueur à la pensée. Car il y a une pensée chez Toulet, ce n'est pas un creux rhétoriqueur, un enfileur de mots retentissants, ce n'est pas une cigale, même ivre de rosée au renouveau, c'est un homme qui a vécu, qui est plein d'expérience sinon de sagesse et de sérénité. C'est un moraliste en même temps qu'un poète.

Malheureusement pour bien saisir le moraliste il faudrait sortir de l'œuvre poétique de Toulet, aborder ses romans, ses contes, ses maximes et ce serait rompre le cadre qui nous a été assigné. Je ne veux pas le faire et c'est par un autre chemin que je vous montrerai son importance, peut-être direzvous avec moi, sa grandeur. Le mot n'est pas trop fort car il sut faire vibrer lui aussi ce que l'on appelle la corde d'airain. — A l'appui de cette assertion entendez ce court poème particulièrement pathétique :

Ce pavé que l'Europe foule Est gras en cor du suif des morts.

Leurs os, qui n'ont plus de remords, Y dorment au pas de la foule.

D'un sommeil noir, à pleins paniers.

— Dors-tu, Cathau, loin des charniers Où tes crapauds, sous l'herbe verte.

Enchantaient le cœur des passants :

Toi qu'un jour l'aube, aux Innocents, Trouva nue, et la gorge ouverte ?

D'un poète dont la voix trouve sans efforts de pareils accents

Ce pavé que l'Europe foule

Est gras encor du suif des morts

d'un tel poète, Messieurs, on n'a pas le droit de dire comme l'ont fait certains critiques que c'est un poète mineur.

Je vous ai dit tout à l'heure qu'à un moment donné sous l'influence de Toulet Le Divan s'était vu presque au point de devenir une école, ou du moins l'organe d'une école. En efîet, à la veille de la guerre, le succès de Toulet était si considérable — je parle de son succès auprès des jeunes poètes, non pas auprès du gros et grand public qui suit lentement à dix ans de distance, ce succès était si considérable qu'il lui suscitait des disciples.

Or, Messieurs, chacun le sait, ce sont les disciples qui font les maîtres, et c'est les maîtres, j'ai eu l'avantage de vous le dire, qui sont le symbole des écoles.

Nombre de jeunes poètes séduits par la déchirante musique de cette petite strophe de huit-six que Toulet mettait en lumière l'essayèrent. Et dans ce cadre singulier ils enfermaient une poésie qui avait de l'analogie avec celle du poète dont ils faisaient

leur maître. Sourires pinces, larmes avalées comme j'ai dit précédemment, raillerie de soi-même et de sa propre mélancolie, air de ne se point prendre au

sérieux Voilà ce que ces jeunes gens s'exerçaient

à infuser dans leur poésie.

A ce signalement, à cette brève profession de foi que je leur «suppose, vous reconnaissez qu'il s'agit des poètes fantaisistes puisqu'il faut les appeler par leur nom. Les poètes fantaisistes sont des disciples de Toulet. Toulet a failli se voir promu chef, grand maître ou président — tel titre qu'il vous plaira de choisir — de l'école fantaisiste. Mais il était d'esprit trop fin : on sait bien qu'il aurait échappé ce ridicule.

Vous voyez. Messieurs, que je raille l'école fantaisiste. Je la raille en tant qu'école, et d'autant plus librement que je fais le plus grand cas des écrivains qui la composent. S'il y a là une contradiction je tenterai de l'élucider tout à l'heure.

La suite naturelle de mon discours me conduit ainsi, après vous avoir parlé de Toulet, à vous entretenir des poètes fantaisistes. Or ce n'est pas cela du tout que je voulais faire.

Mon dessein était de m'occuper à présent des écrivains dont Le Divan est en deuil. Au Divan comme partout. Messieurs, il y a des morts du fait de la guerre. C'est un destin aussi commun que déplorable. Vous me dispensez je l'espère des développements dont on pourrait orner cette proposition : il n'y a qu'une seule pensée sur ce sujet tragique. Chacun la sent en lui et préfère assurément sa propre méditation faite à son heure à toutes les

amplifications, même sublimes, qu'il pourrait lui être donné d'entendre.

La seule chose qu'il nous appartienne de faire aujourd'hui c'est de laisser à ces disparus la première place parmi nous. Personne ne penserait à la leur disputer.

Les poètes du Divan morts pour la France s'appellent, vous le savez, André Lafon, Marcel Droûet, Gérard Mallet, Paul Drouot et Jean-Marc Bernard.

Paul Drouot était le plus tendre et le plus plaintif. C'était si on le juge sur ses poèmes une âme douloureuse et quelque peu morose. Un désespéré semble-t-il. De longues plaintes parcourent ses livres comme des frissons. Il est bien de ces élégiaques que je vous ai dit que vous rencontreriez ici. L'idée de la mort hante ce jeune homme mélancolique et délicat, et son anxiété, ses appréhensions, sa souffrance intime s'exhalent en poèmes brefs à l'ordinaire, au lyrisme un peu haletant et saccadé. Il a quelque chose de hagard et d'halluciné. On croirait une voix qui s'étouffe et ce qu'elle dit est déchirant, et son accent est pathétique.

Jean-Marc Bernard, de tempéramment plus ardent — plus fortement en possession de la vie, et c'est ce qui rend la disparition de tels hommes si mal tolérable — a laissé une oeuvre plus achevée. On a l'impression qu'il s'était réalisé et qu'il avait mis au jour un certain nombres de pages dont il pouvait s'estimer satisfait — quand bien même il aurait été difficile juge de lui-même. On peut légitimement mettre le mot « Œuvres Complètes » en titre du recueil que l'on constitue de ses ouvrages.

Tels de ses poèmes donnent une exacte impression

de perfection. On croit sentir que le poète a réellement fait ce qu'il se proposait de faire. L'instrument qu'il avait façonné pour lui était d'une merveilleuse précision et la musique qu'il en tirait était vraiment délicieuse. En outre je sais peu d'écrivains contemporains qui se soient montrés traditionalistes dans un meilleur sens du mot. Nourri du passé sans trace de pédanterie, ronsardisant sans affectation, gai, allègre sans faire la théorie de sa gaieté et de son allégresse, c'était ce que les gens qui parlent roman appellent un gentil esprit, et ce que nous appelons plus simplement dans notre langage d'aujourd'hui : un esprit charmant. Un homme charmant en vérité que l'on aurait voulu connaître et dont on jalouse les amis.

Il avait un sentiment exquis et frais de la nature, un épicurisme délicat, une sensualité frémissante. Il goûtait l'univers par ses saveurs, il avait de l'éternel écoulement des choses un sentiment à la fois profond et délicat : le sentiment que doit en avoir un grand poète.

En outre il avait égalé le tragique des événements dans lesquels il était emporté et ses derniers vers sont bien d'un grand poète.

Avant de reprendre l'ordre normal que j'aurai dû suivre dans cet exposé, je dois encore vous parler d'un mort. La guerre a beau être finie, Messieurs, les hommes continuent à mourir injustement. Un deuil considérable a frappé les lettres l'an dernier quand Jean Pellerin a disparu. Lui aussi était un poète charmant. Ne me reprochez point ce mot charmant que je répète. Je crois que c'est celui

qui caractérise le mieux les poètes qui s'appellent fantaisistes. Jean Pellerin était l'un d'eux — et d'ailleurs si vous me le permettez, maintenant que j'ai marqué mon dessein de lui rendre un hommage particulier — parce qu'il n'est plus — laissez moi le réunir à ses condisciples pour les étudier conjointement.

Pellerin, Derème, Carco, et, plus jeune que ces hommes pourtant très jeunes, Chabaneix forment à eux quatre l'essentiel de ce petit groupe qui a eu la bizarre fantaisie de s'établir à l'enseigne de la fantaisie.

Ils sont charmants, vous ai- je dit, et je crains que ce mot ne vous fasse l'effet que d'une demilouange, ou, tout au plus, que d'un très petit éloge. Charmant, cela se dit des chapeaux de femmes, cela se dit des clowns. De quoi encore ? Je ne sais, mais de rien d'extrêmement sérieux. N'est-ce donc rien pourtant que charmer ? Fragonard n'est-il pas charmant avant tout ? Ne faut- il point pour parvenir à charmer mettre en œuvre de rares qualités : la bonne grâce avenante, l'agrément, une certaine complaisance, de la bonne humeur et de l'amabilité d'esprit ?

Enfin pour achever de réhabiliter ce mot un des écrivains de ce temps en qui l'on se plaît — même au Divan — à reconnaître un maître, n'a-t-il pas jugé le mot Charmes suffisant pour désigner un recueil à coup sûr fort digne de considération, mais assurément le moins charmant qui soit.

Nos fantaisistes ont beaucoup de charme. La bonne grâce, l'agrément, l'avenante bonne humeur, l'amabilité d'esprit fleurissent dans leurs ouvrages.

C'est le trait commun de leur talent. Je vais rechercher avec vous leurs traits particuliers, pour marquer par quoi ils se différencient les uns des autres : quel est l'apport personnel de chacun d'eux.

Des quatre je crois bien que Jean Pellerin était le plus réellement mélancolique. Mais je n'en suis pas absolument sûr. Il est très difficile d'apprécier au juste l'œuvre d'un mort récent, surtout si c'est un jeune mort. L'événement ajoute une résonance particulière à leurs propos. Il leur confère une puissance d'émotion qu'ils n'ont peut-être pas d'euxmêmes. Tout ce qui nous fait sentir leur goût de la vie nous déchire par le sentiment de la privation où ils en sont. Tout ce qui nous montre leur prévision ou leur inquiétude de la mort sonne comme un lugubre avertissement. N'oublions pas cependant que ce sont là de grands lieux communs poétiques, et qu'il n'y a pas de poète qui ne songe à la mort — et ne parle d'elle. Sully- Prudhomme dans sa'jeunesse prévoyait sa mort prochaine et demandait qu'on allât chercher sa vieille nourrice pour l'ensevelir. Ce n'est un peu ridicule que parce qu'il a vécu octogénaire.

Si Chénier avait été sauvé de l'échafaud, son

Je ne veux pas mourir encore

ne susciterait pas en nous les mêmes vibrations. Nous avons beau nous dire tout cela, nous sommes toujours émus par ces impressionnantes rencontres, et voici deux petites strophes qui projettent sur toute l'œuvre de Jean Pellerin une ombre disproportionnée :

Quand mon fil se cassera sous

Les ongles de la Parque, Quand ma bouche aura les deux sous

Pour la dernière barque,

Où serez-vous ? Dans le jardin

Où je devrai descendre ?

Que serez-vous ? Charme, dédain,

Douce chair ou bien cendre ?...

Aujourd'hui le destin a répondu à cette interrogation. Et c'est à cause de cela que les plus allègres, les plus vifs des poèmes de Pellerin semblent avoir des dessous d'une funèbre tristesse.

Si j'en viens maintenant à Francis Carco je m'aventurerai à dire que de cette petite bande, c'est peutêtre le plus spontané et le plus ingénu. Le moins savant assurément. Il ne se préoccupe pas d'avoir une technique extraordinaire. Il ne recherche ni les rimes assourdissantes, ni même seulement les rimes très rares. Son vers de très bonne qualité est uni, simple et souple. Il est quant à lui tout premier mouvement, tout effusion, et c'est ce qui donne un accent si particulier et si rare à sa poésie. Je ne vois personne — je ne dirai pas dans sa génération, car auprès de sa génération Verlaine n'avait déjà plus beaucoup d'audience — mais parmi ses aînés je ne vois pas beaucoup de poètes qui aient ressemblé plus naturellement à Verlaine — non point par imitation préméditée, mais par conformité de tempérament et de sensibilité. Je sais que ce n'est pas un médiocre éloge que j'adresse là à Carco, mais c'est en pleine connaissance de cause que je le fais. Je fais de ses petits recueils de vers plus de cas que du restant de son œuvre, et quand je les relis, je me reporte au temps où j'avais le plaisir

d'approuver tout ce qu'il produisait. J'avoue que ses récents ouvrages ne me satisfont pas tous également. Ils méritent cependant toujours qu'on y fasse attention. Ils ne sont jamais indifférents — et plaisent précisément dans la mesure où ils conservent quelque chose de ce premier souffle poétique. Jusque dans ses plus récents romans on retrouve d'espace en espace cette sensibilité à la fois trouble et naïve, ce charmant regard de provincial grand ouvert sur l'enfer parisien, cette perversité candide, surtout un sentiment si particulier de la nature, une vision réellement pathétique des paysages, une façon si individuelle d'avoir conscience de l'inimitié des choses et de les aimer cependant.

Ah I certes, Carco, comme tout auteur d'une œuvre complexe, prête à la critique — et d'ailleurs qui n'y prête point ? — mais on ne peut contester que ce soit une personnalité exceptionnellement attachante, un talent, ou comme on dit une nature.

Arrivons maintenant à Tristan Derème. En ce qui le concerne j'ai l'intention de me montrer extrêmement circonspect et réservé. Chaque fois que je le rencontre il profère à mon endroit d'épouvantables menaces. Sans doute le fait-il sur un ton riant et cordial — mais je ne pense pas, comme fait le commun des mortels, que ce soit le ton qui fasse la chanson et il ne me plairait pas du tout d'être décervelé — fut-ce de la main d'un ami, surtout de la main d'un ami. Au reste est-ce peut-être la bonne façon d'imposer silence à la critique que de lui annoncer qu'on aura sa peau.

Derème ne se contente pas de l'admiration très sincère que je porte à ses ouvrages, ni, vous l'avez

VU, à ceux de ses émules, il veut encore que je les admire tous en tant que fantaisistes. Il veut que je confesse la vérité fantaisiste. Cette exigence me paraît monstrueuse. Et d'ailleurs si l'on y prend garde je crois qu'il y a dans Tristan Derème quelque chose de monstrueux en effet. J'entends monstrueux au sens le plus noble de ce mot, et prie qu'on se souvienne qu'il définit les centaures, les sirènes et les chimères étranglées ou non. Comme ces créatures fabuleuses notre Tristan participe d'une double nature. Il tient de l'un des dons extrêmement rares. Il en tient de l'autre qui le sont moins à mes yeux. Jamais je n'ai vu pareille alliance d'une sensibilité des plus fines, véritablement exquise, et d'un esprit... assurément plein de sel — mais plein d'un très gros sel. Derème ne dédaigne ni le calembour ni la calembredaine et il sait les marier à la plus suave rêverie. N'est-ce pas monstrueux ? Monstrueux comme une sirène.

Telles de ses petites élégies sont pour l'oreille bercée et pour le cœur qu'elles touchent un souverain enchantement. Telles autres pièces par leur cocasserie un peu trop voulue déterminent chez nous une gaieté forcée. Entre ces deux extrêmes on rencontre enfin une poésie souriante et trempée de pleurs qui est le meilleur et le plus personnel de ce qu'il a produit. Ajoutons pour terminer le portrait de ce poète qu'il est d'une insurpassable habileté technique et qu'il connaît son métier comme personne. Il en possède tous les moyens ; je dirai tous les trucs. C'est un prodigieux virtuose. Il rejoint Banville et Glatigny par dessus Rostand. Je ne lui ferai qu'un reproche en cette matière,

son goût trop marqué pour cette catégorie d'assonance qu'il appelle contre-assonance. Je ne connais rien de plus dur à supporter ni qui inflige un malaise pire à une oreille sensible.

(Ici M^^ de Régnier interrompit le conférencier :

— Je ne suis pas du tout de cet avis, dit-elle, et je trouve cela charmant.)

— Puisque Gérard d'Houville trouve la contreassonance charmante, je vous engage à vous ranger à son avis, mais pour ma part, je ne puis la supporter longtemps. Elle me procure l'impression d'être conduit sur une route mal entretenue dans une voiture mal suspendue. Toutefois ce n'est là qu'un détail, et cela mis à part — je crois n'avoir pas trop maltraité devant vous M. Derème au cœur trop tendre et j'espère pouvoir passer tranquillement au suivant de ces messieurs.

Le suivant c'est Philippe Chabaneix. C'est le dernier venu des fantaisistes. Il n'a publié encore que deux très minces plaquettes, mais qui sont d'une telle qualité, d'un tel agrément qu'elles ont immédiatement installé sa jeune réputation sur de solides assises. Un début d'enfant prodige, quoi ! On voit traduites, dans ces petits livres les émotions d'un cœur juvénile qui s'exalte sans être tout à fait dupe de sa propre griserie. On leur choisirait volontiers pour épigraphe cette strophe de Verlaine :

Ce fut le temps sous de clairs ciels Vous en souvenez-vous, madame, Des baisers superficiels Et des sentiments à fleur d'âme.

C'est superficiel, c'est à fleur d'âme en effet, mais ce n'est ni vain, ni passager. Tout ce qui est

léger n'est pas nécessairement éphémère. On peut dire au contraire qu'il est possible de rencontrer par la légèreté le chemin de certaines choses éternelles. Il y a une légèreté impérissable. C'est la légèreté des roses de l'anthologie, de telles ou telles amours de Ronsard, c'est la légèreté des villanelles de du Bellay, et de ses jeux rustiques, celle aussi des improvisations que j'ai déjà citées de Fragonard, du cruel Fragonard comme aimait à dire Toulet. C'est dans cette aimable compagnie qu'il faut ranger les œuvres de début de Chabaneix. Je ne prévois pas du tout la physionomie de celles qui suivront. Je m'attends à tout de la part de ce garçon, et ce que je puis seulement prophétiser à coup sûr, c'est que ses œuvres à venir seront de haut prix.

J'en ai fini avec les fantaisistes. Je les quitte ici. Si je les ai un peu égratignés, ils me le pardonneront, j'espère, car ils connaissent mes sentiments pour eux. Je ne veux pourtant pas les abandonner sans rendre sur un point justice à leur groupe. Ils ont eu le sentiment profond que l'ennui, quel que soit son prestige, n'est pas indispensable à l'art. Ils ont entrepris de rire, ou tout au moins de sourire, tout en demeurant des artistes au sens le plus vrai du mot. C'est un mérite considérable et dont on doit en tout état de cause leur tenir compte.

Mesdames, Messieurs, les figures que j'ai dû vous présenter jusqu'ici se sont rangées elles-mêmes dans un cadre, artificiel en vérité, mais singulièrement commode. On a beau dire tout ce qu'il y a à dire contre les écoles, assurer qu'elles n'en sont pas, qu'elles nourrissent les défauts de leurs membres,

et bien d'autres choses encore, il n'empêche qu'elles offrent à l'esprit des divisions extrêmement pratiques. C'est des cases où ranger les auteurs : une facilité de classification. On sort de ces compartiments les gens qui y sont logés, on les rapproche, on les oppose, on les compare, on organise des parallèles. Une étude se trouve tout de suite faite. C'est aussi avantageux pour celui qui l'entreprend que pour ceux qui en sont les objets. Les isolés ne bénéficient point d'un pareil privilège, à moins qu'on ne se préoccupe avec diligence d'établir ou de rétablir en leur faveur d'autres divisions dans lesquelles on parvient avec un peu de ruse et d'astuce à faire rentrer qui l'on veut.

On n'est jamais en peine de faire des classifications. C'est un jeu d'esprit. Il y en aurait une première qui serait tout à fait simple : c'est celle qui séparerait les bons poètes des mauvais. Mais celle-ci, je n'ai pas à m'en préoccuper. Martin eau luimême se charge de l'effectuer, il ne laisse rien paraître au Divan qui vienne des mauvais poètes.

Plus utile, dans le cas qui nous occupe serait le partage que l'on pourrait faire entre les écrivains objectifs et les subjectifs. Ceux à qui la poésie sert d'un moyen de s'analyser eux-mêmes, d'exprimer l'impression qu'ils reçoivent individuellement des choses, et ceux qui s' oubliant davantage en présence de l'objet de leur art, cherchent surtout à restituer ce qu'il peut contenir de beauté essentielle, de puissance d'émotion générale. Mais je m'aventure à vous donner ici des explications assez confuses. Ce soin est superflu. Vous savez tous, comme moi

ce qu'il faut entendre par poésie objective et par poésie subjective.

Si j'applique cette division très simple aux poètes

du Divan qu'il me reste à vous présenter non,

pas à vous présenter, car vous les connaissez, mais dont il me reste à vous parler, je dirai que Jean- Louis Vaudoyer, Emile Henriot, Albert Erlande sont des poètes objectifs, tandis que Guy Lavaud, Alphonse Métérié, Jean Lebrau, Francis Éon sont des poètes subjectifs.

La poésie de Francis Éon, par exemple, est une sorte de confidence perpétuelle, la confidence d'un cœur grave et délicat. Il chante presqu'uniquement l'amour et la nature, d'une voix discrète et réfléchie. C'est un solitaire, un bucolique, qui a de la gravité et qui exprime avec une passion contenue l'amitié fervente qu'il porte à son pays natal, aux sites qui ont environné son existence. Il pourrait, semble-t-il, mener aussi près que possible de la perfection, si le dessein lui en venait, la décevante entreprise d'écrire des Géorgiques françaises, et l'on croit véritablement voir réalisé un fragment de cet ouvrage que personne encore n'a réussi en lisant des vers tels que ceux-ci :

J'ai des ceps bien feuillus qui seront vendangés

Dans la joie exaltée et saine de l'automne.

Les fermiers prévoyants cerclent déjà les tonnes,

Le forgeron trapu lève son grand marteau,

Et dans les bois souffrants qu'elles blessent trop tôt

Les bûcherons nerveux abattent leurs cognées.

De tels vers, Messieurs, sont de très beaux vers. Outre qu'ils peignent avec largeur et simplicité le

tableau qu'ils se proposent de représenter, ils sont d'une harmonie heureuse et pleine. Ils sont bien faits. Je me permets de le dire car la poésie est heureusement encore un art dont il est permis d'apprécier la technique, — car un poète est un homme à qui l'on fait un compliment valable en disant qu'il est bon ouvrier. La technique de Francis Éon est aisée. Conservant le cadre immuable de l'alexandrin il l'assouplit par le jeu des enjambements et des coupes intérieures et il en fait une matière ductile, qui traduit les moindres frémissements de la sensibilité, qui peut rendre les plus subtiles nuances de la pensée.

Non loin de Francis Éon je crois qu'on peut placer Alphonse Métérié et Jean Lebrau. Eux aussi sont des confidents de soi-même, et il y a dans tout leur discours une grâce touchante à laquelle nul ne saurait demeurer insensible. Ce mot : touchant, me semble pour le moment celui qui caractérise le plus exactement Alphonse Métérié dont le talent plein de promesses, ne s'est pas encore complètement affirmé. Il atteint le cœur de la sensibilité d' autrui par je ne sais quel moyen où n'entre aucun artifice. Ecoutez-le. Un cœur va trouver le chemin de votre cœur, sans vain subterfuge, sans pompeux intermédiaire, de la façon la plus directe qui soit.

Les vers de Jean Lebrau sont peut-être plus intimes encore que ceux de Métérié, et ses petits recueils semblent constitués de pages arrachées au carnet sur lequel il note ses impressions au jour la journée.

En écoutant ce langage si fluide et si musical, il me vient à l'esprit que j'aurais dû choisir une autre

classification pour ranger les poètes dont je vous entretiens à présent. En effet, rien n'était si juste et si facile que de les partager en poètes plastiques, et en poètes musiciens, et l'avantage de cette division, c'est que dès l'abord elle m'aurait permis de définir Guy Lavaud, puisqu'il est celui qu'avant tout j'aurais placé parmi les musiciens.

En effet il y a dans sa poésie quelque chose de musical. Je ne parle point seulement de cette musique même qui est l'une des particularités essentielles du vers — qui se dégage d'un harmonieux agencement de syllabes bien choisies, qui tient à la complaisance des mots entre eux, et qui — lorsque la poésie se dégrade peu à peu pour devenir entre les mains de certains écrivains de la mauvaise poésie — est peut-être le caractère qu'elle conserve le plus longtemps, sinon jusqu'au bout. La musicalité à laquelle je fais allusion ici,est chose moins matérielle. Il semble que la sonorité des poèmes prise en ellemême soit, par l'artifice de certains artistes très subtils, un moyen d'exprimer et de faire saisir un sens secret qui ne coïncide pas nécessairement avec la signification littérale des mots. Je ne suis pas absolument sûr de me faire parfaitement comprendre ; vous avez dû cependant reconnaître que j'usais de quelques mots qui font partie du vocabulaire mallarméen. Ce problème de la musicalité des poèmes va s'élucider pour nous grâce au souvenir de Mallarmé. C'est un des points bien définis de son esthétique.

Je parle devant vous. Messieurs, depuis déjà bien longtemps, et je n'ai pas encore eu l'occasion de nommer Mallarmé. Je vous avouerai que je le

constate sans plaisir. Je demeure toujours fidèle à son culte. En dépit de certaines apparences je crois son influence toujours active et féconde, et je m'étonne d'avoir pu étudier un si grand nombre de poètes sans avoir eu à la noter. Je sais bien que j'aurais pu la relever dans les ouvrages de Toulet, et par conséquent chez les écoliers de ce dernier. J'ai eu mes raisons pour ne pas le faire. Ne revenons pas en arrière.

Je rends grâce à Guy Lavaud d'être mallarméen. En le lisant on croit reconnaître un des disciples immédiats du maître, une sorte de Rodenbach mieux portant et plus sain. Le nom de Rodenbach ne vous choquera point et ne vous paraîtra point, je l'espère, le terme d'une comparaison sans éclat. De Rodenbach aussi je fais beaucoup de cas. Je crois qu'il a eu plus d'influence qu'on ne le suppose. C'est un oublié qu'on a tort d'oublier. On y reviendra, j'imagine.

La poésie de Guy Lavaud se rapproche de celle que je viens de dire par sa fluidité et par l'impétuosité de son épanchement. Elle s'accommode mal de la strophe et des formes fixes. Une force intérieure conduit son effusion et l'étend sur un nombre indéterminé de vers. La voix ne se repose que lorsque le souffle est passé.

On n'aurait pas encore dépeint dans ses grandes lignes cette poésie immatérielle, si l'on n'avait pas indiqué son caractère allusif. Lavaud est un peintre que la réalité sensible ne borne point. Tantôt il la dépasse, et la montre environnée d'un halo de clarté surnaturelle. Tantôt il l'évoque précisément, mais par de tout autres moyens que ceux dont

use un réaliste. Je pense en disant ces mots, à certains poèmes où le jeu des vagues est décrit et dépeint par un enchevêtrement de comparaisons inachevées, par un mélange de notes qui se chevauchent, qui se superposent, et qui font irrésistiblement songer aux allusions que contiennent eux aussi tel nocturne ou telle symphonie de Debussy. Debussy, Mallarmé, vous voyez qu'on est toujours dans l'intérieur du même cercle quand on s'occupe de Guy Lavaud.

Pour ne point quitter la catégorie des poètes musiciens, j'en viendrai maintenant à Daniel Thaly, encore que ce soit une autre musique qu'il nous fasse entendre. Ici ce sont les grandes orgues baudelairiennes qui déferlent. Elle ne sont pas mises au service d'une âme aussi cruellement blessée que celle qui est évoquée par ce nom sublime, mais elles bercent de leur musique souveraine une inguérissable mélancolie. Daniel Thaly est un exilé. Comme Ovide, comme du Bellay, il se souvient de sa patrie et il la pleure. Autrefois, je m'étonnais qu'un homme qui avait le bonheur prodigieux de vivre sous le ciel des Antilles — que je ne verrai jamais, hélas I — n'y connut point le parfait bonheur et qu'il put souffrir de l'absence de quoi que ce fût. Aujourd'hui l'harmonieuse lamentation du poète m'a mieux pénétré et quelle que soit la splendeur des paysages qu'il sait nous dépeindre, je compatis à sa nostalgie française et vous invite à faite de même.

Jean- Louis Vaudoyer, Emile Henriot, Albert Erlande dont je vais vous parler à présent sont ces poètes plastiques que l'on peut opposer aux poètes musiciens, comme ils sont aussi des poètes objectifs,

que dans mon autre classification j'aurais opposés aux subjectifs. Je n'ai point l'intention de les expliquer par ces mots d'une précision relative. D'ailleurs les mots n'expliquent rien, mais ils sont au contraire l'occasion de toutes les confusions.

J'appelle plastique un écrivain qui abonde en images et qui suggère des visions précises, aux formes et aux couleurs desquelles il se complaît de manière évidente. Un homme qui éprouve de la volupté à utiliser des mots sonores pour des descriptions de belles choses, qui les choisit significatifs et retentissants avec le même soin qu'il apporterait à choisir et soupeser un fruit mûr dans une corbeille.

Comme tout poète plastique Emile Henriot est un descriptif. Il goûte un visible plaisir à restituer l'aspect et la physionomie des choses, et certains de ses poèmes ne sont qu'une description prolongée que le poète évite de commenter.

La route monte. Un grillon chante. L'air sourit. C'est l'été, sa lourde paresse. Un lézard gris Frissonne et s'engloutit au creux d'un tas de pierre. Le vallon courbe et bleu

Non, ce poème a trop d'agrément pour que je l'abîme en vous le lisant mal et je vais plutôt vous indiquer ce qui, dans la poésie d'Emile Henriot, s'ajoute à ce tempérament de peintre et le complète. C'est une sensibilité délicate, une passion contenue, et, trait particulier, qui s'analyse. Dans tout ce qu'il écrit on reconnaît la main du romancier, du psychologue très fin qui nous a déjà donné quelques romans si distingués.

En outre, et c'est la première fois que chez un

poète du Divan nous apercevons ce point, ses poèmes ont fort souvent quelque chose de mondain qui n'est pas sans agrément. Cela sent le bal, — pas le dancing, mais le bal — les élégances, la fréquentation des jeunes filles, et cela donne à cet art délicat sans être maniéré un caractère de bourgeoisie raffinée — je ne dis pas de grande bourgeoisie, parce que l'expression évoque une autre idée, surtout depuis la guerre — mais ce caractère de haute bourgeoisie, dis-je, qui existait déjà chez Musset et qui se retrouve chez plusieurs de ses petits-neveux.

Chez Albert Erlande, nous ne retrouverons pas ce dernier trait.

C'est un poète abondant et sonore. Lui aussi ressent une magnifique volupté à composer avec des mots éclatants une description dont on se souvient comme d'une chose visible, comme d'une chose vue. Peut-être est- il plus romantique que les poètes du Divan. Mais on peut facilement passer pour romantique lorsque l'on est éloquent et imagé. Au reste je ne trouve pas que ce soit un péché que d'être romantique. Tout le monde l'est un peu aujourd'hui. Le romantisme se reconnaît à une certaine façon de draper les lieux communs. D'ailleurs c'est presque toujours par la façon dont ils restituent une originalité nouvelle aux éternels lieux communs que les poètes s'individualisent. Albert Erlande le fait avec une ampleur et une magnanimité qui ne laisseront pas de vous charmer.

Nul ne saurait s'étonner que Jean- Louis Vaudoyer soit un artiste plastique, car chacun le connaît pour un esthéticien. J'imagine volontiers que chez lui la faculté poétique est parente du plaisir qu'il

a tant de fois montré qu'il prenait à goûter les arts — tous les arts. Nul n'a su comme lui montrer qu'il se dévouait à eux avec tant de ferveur ! Tous ceux, entre autres, qui flattent les yeux l'ont tellement subjugué que l'on ne peut s'étonner de voir sa poésie servir à peindre des formes, à organiser des décors, à y voir abonder les mots qui restituent une couleur pour les yeux. Parcourez seulement la table des matières de son premier recueil, vous serez frappé de l'abondance de ces derniers, en notant des titres comme ceux-ci, tous charmants d'ailleurs : Le manteau cramoisi, la péotte verte, la nuit au Divan (Tébène, Mercure aux ailes bleues, la musique sous Varceau noir... J'ai été quelquefois tenté de faire une comparaison de Vaudoyer aux Concourt. Eux aussi avaient été tellement conquis par les arts dont ils étaient amateurs passionnés, qu'ils ont pu dire, quelque part, dans leur journal je crois, que la nature ne savait plus les impressionner directement et que, ce qu'elle évoquait en eux c'était des réminiscences d'œuvres d'art. Ils étaient d'ailleurs très fiers de cela, qui nous paraît à nous une sorte de monstrueuse difformité.

Chez Jean- Louis Vaudoyer aussi, les spectacles du monde, qui le trouvent cependant très directement sensible, évoquent souvent des souvenirs de musée et de culture. On a pu le lui reprocher. Je crois même l'avoir fait moi-même lors de ses débuts, comme si, à l'époque où nous vivons on avait le droit de reprocher à qui que ce soit d'être trop cultivé.

Ce qui suffirait à le séparer des Concourt plus que par un abîme, c'est que, tandis que ceux-ci furent menés par leurs inclinations et leur tempe-

rament à l'impressionnisme, il fut, quant à lui, par ses goûts et ses admirations choisies, ramené à ce classicisme vers lequel tout l'art moderne se retourne d'un si puissant mouvement.

Soit qu'en ses vers aisés et tranquilles il se soit mis à l'école de Chénier, d'Alfred de Musset ou de Théophile Gautier, soit qu'il ait subi l'influence des poèmes les plus décoratifs d'Henri de Régnier, soit que, plus ambitieux, en son entreprise, il ait, en un temps où Paul Valéry ne l'avait pas encore remise dans le domaine commun, tenté de reprendre la strophe malherbienne, la grande strophe du modèle « Apollon à portes ouvertes », quoi qu'il fasse, quoi qu'il ait fait c'est toujours à des canons très purs qu'il a voulu conformer son effort.

Vous savez. Messieurs, que Jean- Louis Vaudoyer est un des rares critiques d'art dont on puisse lire les écrits spéciaux avec intérêt et avec fruit. Une idée qu'il a toujours développée avec insistance, c'est celle-ci : qu'il existe une hiérarchie des genres. J'ai eu d'autant plus de satisfaction à lui voir défendre cette thèse, que je l'ai toujours fermement soutenue moi aussi, et je m'aperçois que tout en conduisant au hasard les propos que je viens de tenir devant vous j'ai mis obscurément cette théorie en pratique, puisque Toulet et les morts mis à part, je suis parti des fantaisistes frivoles et badins pour arriver à cet art que je me plais à personnifier ici dans Vaudoyer qui occupe dans la hiérarchie des genres, un degré tellement plus élevé. En efîet ces visions sereines ou pathétiques, ces nobles cadences dépendent d'une esthétique très haute.

Je me dspeinserai toutefois de dire à quelle place

il faut ranger le poète parmi ceux qui font voir des tendances analogues aux siennes. Contrairement à bien des écrivains qui jettent le meilleur de leur feu dans leurs premiers écrits — et que l'on voit ensuite rapidement s'abaisser, ceux qui comme moi suivent depuis ses débuts la carrière de Jean- Louis Vaudoyer ont eu la satisfaction de noter que dans toutes les branches de son activité, comme critique, comme essayiste, comme romancier ou comme poète, sa production devenait toujours plus valeureuse à mesure qu'il approchait de la maturité. Ce serait donc faire injure à un artiste dont on peut encore tant attendre que de le définir trop tôt. On sent qu'il n'est pas de ceux qui perdent pour attendre.

Je termine.

Vous savez, Messieurs, que lorsque les orateurs annoncent qu'ils terminent, ils en ont encore pour trois quarts d'heure au moins. Je ne suis pas un orateur et cependant je vous demande de supporter que moi aussi je termine avec quelques longueurs. Je vous promets toutefois que cela ne durera plus trois quarts d'heure.

Ce que je veux faire en ces dernières minutes c'est exprimer mon regret de n'avoir pu m'occuper malgré mon dessein de tous les poètes du Divan. Je n'ai parlé que trop brièvement de ceux dont je me suis occupé. Il y en a malheureusement d'autres dont je n'ai pas parlé du tout. Ce sont cependant aussi de très bons poètes, mais j'aurais abusé de votre patience si j'avais entrepris de le faire. Quoiqu'une énumération soit une chose bien vaine laissez moi les nommer devant vous, pour qu'on ne puisse pas croire qu'ils ont été oubliés. Il y a d'abord

le pauvre Deubel qui eut, vous vous en souvenez, une fin si tragique. Le malheur et l'adversité tirèrent de lui quelques remarquablement beaux vers. Il y a, mort aussi, hélas, Pierre Fons. Ce poète hermétique ne manquait ni de charme ni de distinction. Puis parmi les vivants, parmi les heureusement bien vivants, il y a Louis Thomas, dont l'esprit est si ingénieux, si agile et qui publia jadis un si frais recueil, Les douze livres pour Lily, que je n'ai jamais vu mettre à sa place. Il y a Jacques Noir, Louis Pize, Henri Duclos, Marcel Martinet, Lucien Fabre.

Il y a enfin le délicieux Gilbert Charles dont les débuts heureux et chargés de promesses nous ont tous séduits. Et puis parmi d'autres, il y en a encore un à qui un assez bel avenir semble réservé, et dont il n'est pas impossible d'ailleurs que vous ayez déjà entendu prononcer le nom. C'est Pierre Benoit. Vous savez que Pierre Benoit est un poète et c'est un poète du Divan. Je vous en aurais volontiers dit quelques mots, car c'est un écrivain qui m'intéresse beaucoup et dont je parle toujours avec plaisir. Mais par suite d'engagements spéciaux je n'ai pas le droit d'en rien dire cette année, ni l'année prochaine, ni enfin je ne peux pas en parler avant

1931 ou 32.

Maintenant donc je devrais conclure. Mais que pourrais-je dire pour conclure que je n'ai dit, pour commencer. Je m'aperçois que j'aurais dû réserver pour cet instant une partie des généralités que j'ai énoncées tout à l'heure. Il est trop tard pour y prendre garde. Trop tard aussi pour remarquer que j'aurais pu inscrire cette conférence dans un tout autre cadre.

Il y a en effet au Divan un poète encore dont je

me suis retenu de parler. C'est Henri Martineau lui-même. Vous connaissez les vers dont il est l'auteur, leur inspiration harmonieuse et contenue, leur ton grave et voilé de mâle douceur. J'aurais pu le placer au centre du petit travail que j'ai esquissé pour vous, et montrer les correspondances qui le relient aux ouvrages des autres poètes, ses collaborateurs. Ainsi j'aurais à la fois étudié Martineau et ses amis, puisque les poètes du Divan sont ses amis. Il aurait été possible de faire apercevoir un lien intime et certain entre chacun des poèmes qui a paru dans la revue et le tempérament de notre ami. Ce sont des faces de sa propre sensibilité, de son goût, de son intelligence que mettent en lumière les auteurs qui écrivent chez lui. Il aurait été facile et amusant de montrer que Le Divan, qui est une autre de ses œuvres, est une sorte de miroir magique au fond duquel nous apercevons mis à nu le cœur et la pensée de Martineau, et je suis certain que si j'avais organisé cette conférence pour faire la démonstration de cette vérité, elle aurait gagné en intérêt et en vie profonde. Mais je suis bien certain aussi que si je l'avais fait, j'aurais été amené à lui adresser des louanges que sa modestie n'aurait pas toléré de recevoir publiquement.

Quoi qu'il en soit je pense que vous estimez avec moi qu'il a droit à un large tribut d'hommages. Je suis sûr d'être votre interprète en les lui adressant ici. Et après l'avoir fait, messieurs, je n'ai plus rien à dire, j'ai fmi.

Pierre Lièvre.

DES POÈTES DU DiVAN

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