‹ Anthologie des poètes du DivanChapitre 36 sur 85 · LES SPECTRES · texte numérisé non relu

LES SPECTRES

Ilodie iibi, cras mihi.

— Grands frères qui dormez sous la calme bruyère Tandis que les fourmis vous travaillent les yeux ; La chair pleine de plomb, plein la bouche de terre Où tremble la poussière auguste des aïeux.

Dormeurs de la guerre.

Dormez, les heureux 1

Dans les plis sinueux des vieilles capitales

Où tout, même l'horreur, tourne aux enchantements,

Je suis, obéissant à mes humeurs fatales,

Des êtres singuliers, sublimes et navrants.

Ces spectres dont plus tard on fera des statues Ont un nom dérisoire à force d'être grand : Poètes I leur génie les soulève et les tue, Demi-dieux égarés dans des cerveaux d'enfants.

J'ai vu Alfred Jarry dans la rue Mazarine Dîner de quatre sous de schnick et pas toujours ; Laforgue par morceaux qui crache sa poitrine, Samain agonisant et Guérin à son tour.

J'ai vu Jean Lorrain mort ; vu Charles Baudelaire Retroussant en avare un pantalon limé, Et Paul Verlaine, hélas, ivre à rouler par terre, . Que soutenait, pleurant, Stéphane Mallarmé :

Dormants de la guerre.

Dormez, nos aimés I

J'ai vu Léon Deubel sur la dalle gluante Que baisa le front blanc de Gérard de Nerval, J'ai vu Francis Latouche, amas de chair fumante, Aplati contre un mur par l'autobus trivial.

Albert Fleury traîner jusqu'à Dieu son squelette, Moréas accueillant la mort parmi les fleurs, Charles-Louis Philippe, Henri Degron, Lafayette, Et tous ceux que j'oubUe ou qui sont morts ailleurs :

Dormants de la guerre.

Bercez les dormeurs 1

Signoret lapidé par le voyou des rues, Barbey d'Aurevilly risée du cocodés, Rimbaud en quarantaine ainsi qu'un incongru, Villiers de l'Isle-Adam tutoyé par Mendès I

Et je me suis vu, moi, hagard et famélique^ Qui racle son génie, ulcère après son flanc. Me complaire au métier de la fille publique Pour apporter du pain à mes petits enfants :

Dormeurs angéliques.

Soyons vos enfants 1

Qu'importe ! ridicules martyrs que nous sommes, Cœurs infirmes d'amour dévorés, dieux proscrits. Pour tous saigne au delà de la ruée des hommes, La face pleine de rayons de Jésus-Christ.

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