‹ Anthologie des poètes français du XIXème siècleChapitre 115 sur 131 · HENRI CAZALIS · texte numérisé non relu

HENRI CAZALIS

■ ENRI CazâLISj né à Cormeilles-en-Tarisis (Seine-et-Oise) , fit ses études littéraires à Taris. V esprit de curiosité scientifique dont la trace se retrouve dans quelques-uns de ses meilleurs poèmes le poussa dans des directions variées. Etudiant en droit, puis en médecine, passionnément épris et profondément instruit des littératures orientales, il a joint à cette riche et multiple expérience intellectuelle celle des grands voyages et de la vie cosmopolite. C est dire que peu d'écrivains de ce temps-ci ont coulé plus de métaux et de plus précieux dans le moule de leurs vers. Un goût souverain de fart, un amour à la fois religieux et mélancolique de la beauté, une sorte de mysticisme nihiliste, de désenchantement enthousiaste et comme un vertige de mystère, donnent à sa poésie un charme composite, inquiétant et pénétrant, comme celui des tableaux de Hume Jones et de la musique tsigane, des romans de Tolstoï et des lieds de Heine. Henri Candis a publié sous le pseudonyme de Jean Caselli les Chants populaires d'Italie (186$); et sous son véritable nom Melancholia (1866), Le Livre du Néant (1872), Henri Regnault (1872), L'Illusion (187$), et en 1875 une traduction en vers du Cantique des Cantiques.

Les œuvres poétiques de Henri Ca~alis ont été publiées par oA. Lefnerre.

Paul Bourget.

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L<A 'Bête

Oui donc t'a pu créer, Sphinx étrange, ô Nature! Et d'où t'ont pu venir tes sanglants appétits? C'est pour les dévorer que tu fais tes petits, Et c'est nous, tes enfants, qui sommes ta pâture :

Que t'importent nos cris, nos larmes et nos fièvres? Impassible, tranquille, et ton beau front bruni Par l'âge, tu t'étends à travers l'infini, Toujours du sang aux pieds et le sourire aux lèvres !

(Melancbolia)

7{ÉéMIWlISCE&CCES

Je sens un monde en moi de confuses pensées, Je sens obscurément que j'ai vécu toujours, Que j'ai longtemps erré dans les forêts passées, Et que la bête encor garde en moi ses amours.

Je sens confusément, l'hiver, quand le soir tombe, Que jadis, animal ou plante, j'ai souffert, Lorsque Adonis saignant dormait pâle en sa tombe ; Et mon cœur reverdit, quand tout redevient vert.

HENRI CAZALI S . 42^

Certains jours, en errant dans les forêts natales, Je ressens dans ma chair les frissons d'autrefois, Quand, la nuit grandissant les formes végétales, Sauvage, halluciné, je rampais sous les bois.

Dans le sol primitif nos racines sont prises; Notre âme, comme un arbre, a grandi lentement ; Ma pensée est un temple aux antiques assises, Où l'ombre des Dieux morts vient errer par moment.

Quand mon esprit aspire à la pleine lumière, Je sens tout un passé qui me tient enchaîné; Je sens rouler en moi l'obscurité première : La terre était si sombre aux temps où je suis né !

Mon âme a trop dormi dans la nuit maternelle : Pour monter vers le jour, qu'il m'a fallu d'efforts! Je voudrais être pur : la honte originelle, Le vieux sang de la bête est resté dans mon corps.

Et je voudrais pourtant t'arfranchir, 6 mon âme, Des liens d'un passé qui ne veut pas mourir; Je voudrais oublier mon origine infâme, Et les siècles sans fin que j'ai mis à grandir.

Mais c'est en vain : toujours en moi vivra ce monde De rêves, de pensers, de souvenirs confus, Me rappelant ainsi ma naissance profonde, Et l'ombre d'où je sors, et le peu que je fus ;

Et que j'ai transmigré dans des formes sans nombre, Et que mon âme était, sous tous ces corps divers, La conscience, et l'âme aussi, splendide ou sombre, Qui rêve et se tourmente au fond de l'univers !

(L'Illusion)

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