EDOUARD PAILLE ROM
C'est en vain que la haine attendrait pour salaire Un mot de ma faiblesse, un cri de ma colère : Ce qui part de si bas n'a pas un si haut prix.
Des sommets où je suis, c'est un bruit dans l'espace J'entends et je souris, je me tais et je passe-, .Mon rire a nom dédain 5 mon silence, mépris.
CAMILLE DELTH1L
amille Delthil, «/ à éMoissac fTam-et-GaronneJ le jo Juin 1834., a débuté dans la poésie par les Poèmes Parisiens, publiés séparément sous t Empire 3 et réunis ensuite en un volume (1873J.
Il a donné depuis deux recueils nouveaux: Les Rustiques (i8y$) et Les Lambrusques fi88±), ainsi qiiun poème : Les Martyrs de l'Idéal (1882J. zM. Camille "Delthil a le plus souvent peint et chanté sa province natale, le Quercy. La plupart de ses compositions sont pleines de fraîcheur et d originalité.
Ses poésies se trouvent che\ cA. Lemerre.
Su r les flancs d'un coteau riant et pittoresque, Au fond du vieux Ouercy se dresse gigantesque Un antique manoir par le temps respecté. Les tours ont conservé leur sombre majesté, Et jamais du maçon la truelle brutale Ne racla de ses murs la mousse féodale.
CAMILLE DELTH1L. 26)
Au loin, l'on aperçoit le miroir transparent
D'un fleuve au sinueux et rapide courant.
De sombres peupliers, bataillons immobiles,
Gardent depuis cent ans ses bords frais et tranquilles,
Exhalant en avril l'odeur des fenaisons.
Dans un coin du tableau, quelques blanches maisons
Semblent escalader la côte; un presbytère,
Sous les treillis en fleur, se cache avec mystère.
Parfois le cri d'appel des robustes meuniers,
Les grelots des mulets, le chant des mariniers
Font retentir gaîment l'écho de ces rivages,
Et mugir les grands bœufs au fond des pâturages.
(Poèmes Parisiens)
éMiATIC^ÉE VOCTO'B'RJE
Au loin blanchit déjà la lueur matinale. Les cieux vers le couchant sont encore étoiles. Les coteaux endormis et de brume voilés Frissonnent doucement dans leur robe automnale.
Les coqs chantent, pareils à de joyeux clairons; Un âne brait, un bœuf mugit, la terre grise S'éveille lentement au souffle de la brise. Par les chemins montants viennent les vignerons.
Dans le creux d'un vallon un basset implacable Jette aux échos troublés quelques brusques abois. Un air plus frais descend de la cime des bois Et court tout imprégné des senteurs de l'étable.
266 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
La nuit a cependant replié son décor,
L'horizon s'illumine en accusant sa forme.
Et le soleil paraît avec son disque énorme,
Traînant comme un manteau de pourpre à franges d'or.
(Les Rustiques)
LE mOULIVX. c4 VEC^T
Coiffé de son bonnet pointu, Déployant sa longue envergure, Le vieux moulin comme un augure Demande au ciel : « Quel temps fais-tu ? »
Et le meunier blanc de farine, Tantôt sifflant, tantôt rêvant, Semble toujours flairer le vent, Du bout de sa large narine.
Le vent souffle, il s'est levé tard 5 Tourne, moulin, de tes bruits d'ailes Effarouchant les hirondelles Qui s'assemblent pour le départ...
Tourne, tourne, voici la brise...
Et, de loin, le regard surpris Voit l'énorme chauve-souris Tournoyer dans la brume grise.
(Les Rustiques)
CAMILLE DELTH1 L. 267
CHc4C^S0^d VE VÈCEmUT^E
Il est parti, le bon temps des ivresses; Il est parti, le beau temps des amours. L'Automne fuit, emportant ses caresses, Voici décembre avec ses tristes jours.
Il est parti, le beau temps des amours 5 Le soleil pleure, et la terre est frileuse. Voici décembre avec ses tristes jours, Prends ton rouet agile, ô ma fileuse !
Le soleil pleure, et la terre est frileuse, Nous n'irons plus dans le petit sentier. Prends ton rouet agile, ô ma fileuse ! Nous rêverons des fleurs de l'églantier.
Nous n'irons plus dans le petit sentier 5 Sœur de l'hiver, la vieillesse est chagrine. Nous rêverons des fleurs de l'églantier Près du foyer enfumé de résine.
Sœur de l'hiver, la vieillesse est chagrine ; O ma fileuse ! il est temps de dormir. Près du foyer enfumé de résine Laissons flotter un léger souvenir.
O ma fileuse ! il est temps de dormir. Tes doigts glacés ont de lourdes paresses. Laissons flotter un léger souvenir :
Il est parti, le bon temps des ivresses.
(Les Lamlrusques)
iéon C lad EL est né à cMontauban en Quercy. Ce romanl^cj-w cier habile et vigoureux, qui s applique sans cesse à donner à ^é^im sa prose un relief extraordinaire, était tout conduit par ses recherches quotidiennes de rythme et de facture à tenter décrire en vers; il ïa fait rarement, mais toujours avec un bonheur presque complet et qui lui était bien dû, car zM. Léon Cladel est peut-être le plus infatigable de tous les ouvriers en style.
Anatole France.
Il avait sur l'échiné une croix pour blason ! Poussif, galeux, arqué, chauve et la dent pourrie, Squelette, on le traînait, hélas! à la voirie; Je l'achetai cent sous: il loge en ma maison.
Sa langue avec amour épile ma prairie,
Et son œil réfléchit les arbres, le gazon,
La broussaille et les feux sanglants de l'horizon ;
Sa croupe maintenant n'est plus endolorie.
A mon approche, il a des rires d'ouragans, Il chante, il danse, il dit des mots extravagants Et me tend ses naseaux imprégnés de lavande.
Mon âne, sois tranquille, erre et dors, mange et bois, Et vis joyeux parmi mes prés, parmi mes bois; Va, je te comblerai d'honneurs et de provende!
MADAME A. M. BLANCHECOTTE
'adame A . M.Blanchecotte procède de Lamartine et de <$Wme Desbordes-Ualmore; tout en restant originale, elle a, comme ces deux poètes, une tendance à écouter tout ce qui chante en elle, à le traduire avec abondance et facilité: c'est la même imagination confiante, le même élan continu vers la sympathie du lecteur. U^Çous n avons plus en poésie ces grands cris de désespérance, ces plaintes du fond de T abîme qui eurent autrefois tant de victimes et de partisans; il me semble que, pareille à t individu, une nation chante mieux la douleur aux temps de calme et retrouve dans les jours troublés un peu de sa sérénité perdue. Quand le roman, pour être intéressant, est obligé de se mettre à la suite des tristesses, des ridicules, des ironies dune époque, la poésie en s abandonnant à ce qui flotte, à ce qui passe, a ce qui respire, retourne avec mille atomes invisibles vers la nature, les sentiments immuables et la pensée éternelle. éMme 'Blanchecotte est encore, parmi nos modernes, un de ceux qui ont le plus gardé des traditions de poésie subjective ; mais Les Militantes marquent un grand progrès, et, de cette personnalité un peu mélancolique, trop attachée, selon nous, à la lettre de sa souffrance, fauteur commence à se dégager vers les régions supérieures où ï âme de chacun se fond et se disperse dans la vie de tous.
Les poésies de éM'ns 'Blanchecotte ont été publiées par c4. Lemerre.
Madame Alphonse Daudet.
MADAME A. M. BLANCHECOTTE. 27 1
Elle vient du pays mystérieux des fées, De la grise Norwège, et l'on sent par bouffées A travers son silence empreint de visions Passer le vent du nord des hautes régions.
Ses yeux sont pleins du rêve intérieur de l'àme, Et sa voix, empruntée aux lyres d'Orient, Passionnée, atteste un vibrant cœur de femme, Tantôt fier et sauvage, et tantôt suppliant.
Gazelle effarouchée ou brumeuse hirondelle, Sphynx de flamme et d'éther, que faut-il penser d'elle? Son bleu regard profond, si paisible et si clair, Parfois troublé d'orage, a des splendeurs d'éclair.
Est-ce apparent sommeil, est-ce force domptée? Faut-il songer aux lacs enfermés dans les bois Ou bien à la mer sombre, altière et tourmentée? Quelle chanson l'endort d'un rythme à demi-voix?
Est-ce une mélopée aux vieux refrains rustiques Où bruissent encor les forêts druidiques, Où l'on croit voir flotter, si douce à retenir, A travers les grands pins l'ombre du souvenir?
Est-ce une humble prière, une hymne triomphale, Soupir sacré de l'orgue, ou clairon éclatant? Derrière son sourire à lumière inégale, Qui sait la marche austère ou tendre qu'elle entend?
272 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Peut-être, pour l'avoir en un lointain voyage Sous des orangers d'or recueillie autrefois, Redit-elle à jamais, dans un divin langage, Une chanson d'amour entendue une fois!
Et les champs de genêts, les steppes de bruyères, La neige et les brouillards du ciel norwégien Peut-être font-ils place aux roses étrangères, Aux cieux ensoleillés dont elle se souvient!
le sommeil
O caresse d'oubli sur nos rudes journées, Doux voile de silence étendu sur nos cœurs, Salut, heures de paix que Dieu nous a données, Salut, sommeil sacré qui suspends nos douleurs !
Salut, sommeil béni, distributeur de songes, Qui rouvres le palais des jeunes visions, Et qui mêles si bien vérités et mensonges Que nous voguons en plein dans nos illusions !
C'est toi qui rends possible et soumise la vie! Tu n'es pas seulement le repos souhaité, La trêve dans la lutte à jamais poursuivie, Une halte sereine, une immobilité;
Tu n'es pas seulement le généreux oracle
Qui sur la comédie ou sur le drame humain
Vient tirer le rideau, refermer le spectacle,
Et dire : « Otez le masque, enfants, jusqu'à demain! »
MADAME A. M. BLANCHECOTTE.
Non, tu tiens les trésors de nos chères pensées! Les fleurs que nos pieds lourds émiettent en débris, Tu les as pour nos cœurs chacune ramassées, Tu nous rends le parfum des jours évanouis!
Les perdus, les absents, les morts que fait la vie, Ces fantômes d'un jour si longuement pleures, Reparaissent en rêve avec leur voix amie, Le piège étincelant des regards adorés.
Les amours prisonniers prennent tous leur volée, La nuit tient la revanche éclatante du jour: L'aveu brûle la lèvre un moment descellée; Après le dur réel, l'idéal a son tour.
O vie en plein azur que le sommeil ramène, Paradis où le cœur donne ses rendez-vous, N'es-tu pas à ton heure une autre vie humaine, Aussi vraie, aussi sûre, aussi palpable en nous,
Une vie invisible aussi pleine et vibrante Que la visible vie où s'étouffent nos jours, Cette vie incomplète, inassouvie, errante, S'ouvrant sur l'infini, nous décevant toujours?
Ton magique pinceau trace des paysages Où les yeux éperdus s'élancent à plein vol; Ce sont des monts neigeux, d'admirables rivages, Ou d'immenses déserts sans ombre sur le sol!
Oh! quel parcours superbe à travers l'Atlantique t Quelque navire ailé fuit sur la grande mer : La vague est large et bleue et le ciel magnifique; On est des passagers dans son rêve... on fend l'air!
iS
274 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Salut, libérateur qui supprimes nos chaînes, Toi qui brises la geôle où nous mourons le jour, Toi qui changes l'affiche et bien loin nous emmènes, Merci, sommeil divin, de ta pitié d'amour!
Le captif, chaque soir, que ta grâce fait libre, Puise dans cet entr'acte un courage nouveau Pour saisir, le matin, la force et l'équilibre, La volonté de vivre, hélas! puisqu'il le faut!
ARMAND RENAUD
RM and Renaud est né a Versailles. Il donna cC abord les Poèmes de l'Amour fi86oJ, les Caprices de Boudoir (1862), et les Pensées tristes (i86<jj, premiers recueils de poésies qiiil ne devait pas conseiyer sous cette forme.
Tuis il publia en 18 jo les Nuits Persanes, et, après s'être signalé en prose par son étude historique de /'Héroïsme, il fit paraître en 188 1 Recueil intime, en i88j les Drames du peuple.
qAu Recueil intime, composé en grande partie de pièces choisies des Pensées tristes, on peut appliquer ce que disait de ce livre Sainte-'Beuve dans ses nouveaux lundis : « cArmand 'Renaud, après s'être terriblement risqué aux ardentes peintures d'une imagination aiguë et raffinée, en est venu à chanter ses propres chants, à pleurer ses propres larmes; maître achevé du rythme , de recherche en caprice , et après avoir épuisé la coupe, il a ttouvé des accents vraiment passionnés et profonds. »
« La plupart des fleurs qui composent le volume des Nuits persanes, a dit Emile Deschanel, fleurs exotiques cueillies dans les riches forêts de T)jelaleddin-T{ou?n l extatique, de Saadi le bienheureux et de Ferdouci le céleste, sont d'un parfum toujours agréable, toujours étrange et parfois enivrant. Elles brillent des molles clartés de la lune, ou bien elles renvoient les traits d'or de ce divin ami des Tersans, le soleil! D'autres s'épanouissent dans les gouffres sombres, d'autres dans les clartés mystiques. »
Les Drames du peuple sont un livre d'émotion, mais d'émotion puisée dans le spectacle des souffrances extérieures, a Une mâle compassion qui
276 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
ne veut pas désespérer de t avenir y déborde les frontières de la patrie pour couvrir, dans tous les lieux et tous les temps, l'humanité tout entière.» Et Sully Trudhomme, qui caractérise en ces termes les Drames du peuple, dans la magistrale étude qui leur sert de préface, estime quils donnent à leur auteur « une place sûre dans le récent mouvement de la poésie. »
zM. cArmand T^enaud est actuellement inspecteur en chef des 'BeauxoAris et des Travaux historiques de la Ville de Taris.
Ses poésies ont été publiées par cA. Lemerre.
LE CNllV
Au bord du lac, j'ai mis mon âme l Dans une Heur de nélumbo.
Dans ce nid frais comme un tombeau,, De mes désirs j'endors la flamme ; Ec le zéphyr berce mon âme, Comme il berce le nélumbo.
LES TcALéMlE\S
Heureux les palmiers ! Leurs amours Vont, sur les ailes de la brise, De l'amant ignoré toujours A l'amante toujours surprise.
Rien de réel ne vient briser L'idéal essor de leurs fièvres.
Ils ont l'ivresse du baiser, Sans la servitude des lèvres.
(Nuits Persanes)
ARMAND RENAUD
CcAéMÉLIziS
Mon amour, tu te plains qu'avec le coloris Dont les camélias décorent leur pétale, Ils n'offrent nulle odeur à l'amateur surpris Qui rêvait un parfum d'essence orientale.
Ayant de leur éclat admiré tout le prix,
Tu n'en gémis que plus de cette loi fatale
Qui sur le rossignol jette un plumage gris,
Et qui veut que, plein d'or, le paon rauque s'étale.
Moi, je suis plus heureux. Depuis le soir si doux, Où, dans l'oubli profond du monde autour de nous, J'ai respiré ces fleurs à tes cheveux unies,
Elles ont pour mon cœur des douceurs infinies, Et, réveillant en moi les souvenirs aimés, Tous les camélias me semblent parfumés.
UHI\OV<iVELLE "BLESSÉE
J'étai s allé chasser sur le bord de la mer. Libre et seul, enivré de marcher au grand air, Je regardais le flot s'arrêter sur la rive, D'après l'ordre éternel qui de l'espace arrive. A la bouche du fleuve où nagent les saumons, Entre les rochers gris couverts de goémons, J'allais, et je laissais entrer dans ma poitrine Ce souffle âcrement pur, cette senteur marine Qui colorait ma joue et qui me rendait fort.
278 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Sans avoir rien tué, je rentrais dans le port, Lorsque au-dessus de moi j'entendis un bruit d'aile. Je fis tomber l'oiseau. C'était une hirondelle. Elle n'était pas morte encor; mais vainement Elle essayait de fuir. Son aile tristement Pendait, saignait, et tout son ventre était un crible. Plus que le sien, pourtant, mon mal était horrible, A sentir dans ma main son cœur chaud qui battait, A voir son doux regard qui sur moi s'arrêtait. J'aurais fini ses maux en lui brisant la tête. N'osant pas, j'emportai chez moi la pauvre bête.
J'étais triste. En dépit de mon esprit moqueur,
Les cris qu'elle poussait répondaient dans mon cœur.
Car moi, la créature orgueilleuse et rebelle,
Toujours prête à trouver la nature cruelle,
Je venais, sans raison et par ma volonté,
De commettre une vaine et froide cruauté.
Il m'était apparu, fendant l'azur qui vibre,
Une hirondelle heureuse, inoffensive et libre,.
Forme ailée et charmante au vol capricieux,
Eprise comme moi de la clarté des cieux.
Et je l'avais frappée, et j'avais sur la grève,
Avec son corps saignant, précipité son rêve;
Je m'étais renié, j'avais persécuté,
Homme, l'indépendance, artiste, la beauté ;
Au lieu de saluer l'essor qui se déploie,
Au lieu de respecter la faiblesse et la joie,
J'en avais eu mépris; et, le front haut, l'œil fier.
En face du soleil, en face de la mer,
Sur l'oiseau qui chantait j'avais commis le crime..
ARMAND RENAUD. 279
Vers le soir, de nouveau, j'allai voir ma victime ; Elle ne faisait plus ni mouvements ni cris, Ses yeux avaient perdu leur éclat; je compris Que pour l'oiseau blessé venait l'heure de l'ombre. Espérant que la mort lui paraîtrait moins sombre Sur les bords où jadis il fut, à peine écios, Rapide je repris la route des grands flots. Debout sur l'Océan comme un disque qui roule, Le soleil de ses feux diamantait la houle. La terre, à l'orient, immobile et sans bruit, Se livrait lentement au baiser de la nuit. Quand j'eus posé l'oiseau sur la roche connue, Il tendit faiblement ses ailes vers la nue, Il regarda la mer superbe, ce miroir Où, pendant qu'il volait, le suivait un point noir. Puis un tressaillement l'ébranla. Sa paupière S'éteignit. Il tomba, raide et froid, sur la pierre.
C'était l'heure du flux; lui, quand il veut, si fort,
Il vint tout doucement effleurer l'oiseau mort,
A plaisir l'entoura de son onde fidèle;
Et bientôt, loin de l'œil des hommes, l'hirondelle
Roula dans l'Océan tumultueux et beau,
Qu'elle avait pour patrie et qu'elle eut pour tombeau.
(Recueil intime)
LE SOLVcAT VE éMcAT^oiTHO^d
Ce n'était qu'un soldat obscur entre dix mille. Quand on eut la victoire, il voulut, le premier, En porter la nouvelle à sa lointaine ville, Et partit, fier coureur agitant un laurier.
2So ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Épuisé par sa course effrayante et sans trêve, Il mourut, dès qu'il fut au terme du chemin. Heureux qui peut de même, ayant atteint son rêve, Mourir, la flamme au cœur et la palme à la main !
cAéMTHlTHÈcAlSJE
Décharnés, saignants, lamentables, Les voyez-vous, ces pauvres morts, Disséqués sur les longues tables Par l'étudiant sans remords?
Lui, la serviette à la poitrine, Les bras nus, le scalpel en main, Il cherche des points de doctrine Dans ces débris de corps humain.
Par instants, laissant son cadavre, Il fume et chante une chanson; Il rêve d'un voyage au Havre Ou d'une fête à Robinson.
Eux, pitoyablement cyniques, Montrent leurs maigres nudités; On lit les suprêmes paniques Dans leurs yeux par l'ombre habités.
Tous sont laids, hormis une femme Morte dans un accouchement, Que nul fer encore n'entame, Et qui semble rire en dormant.
ARMAND RENAUD . 2bl
Près d'elle, un enfant, tête blonde, A déjà le crâne scié, Condamné qu'attendait le monde, Et qui soudain fut gracié.
Plus loin, c'est un vieux et sa vieille Usés par le labeur brutal, Après l'existence pareille Ayant eu le même hôpital.
C'est un homme à chaude cervelle, Etouffé par la pauvreté; Un chercheur de terre nouvelle, Dans les vagues précipité.
C'est un balayeur, dans la rue, Sur lequel l'omnibus versa; Autour de lui la foule accrue Fit un moment cercle, et passa.
O pauvres gens, je vous respecte, Cadavres comptés pour zéro, Vous qu'on mutile et qu'on injecte, Puis qu'on emporte en tombereau.
Après les longs jours de fatigue, Après le froid, après la faim, La terre, envers vous peu prodigue, Vous donna l'hôpital pour fin.
Vous avez fait tourner la roue De la machine humanité; Votre place fut à la proue De notre vaisseau ballotté.
282 ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.
Tandis que le riche inutile, Après des jours de soie et d'or, Dans une tombe d'un grand style Va dormir, inutile encor,
Vous, utiles toute la vie, Lorsque arrive le coup de vent, L'amphithéâtre vous convie A servir après comme avant.
Je ne veux pas ici vous plaindre :
L'âme est tout et la chair n'est rien. Empêcher, ce serait éteindre; Disséquer pour guérir, c'est bien.
Il en est que ce coup d'ceil blesse : Mon regard n'en a point souci.
Mais je vous trouve une noblesse A vous que l'acier fouille ainsi.
Et puisque votre destinée Est d'être taillés par lambeau, Sans qu'une croix vous soit donnée, Sans que vous ayez un tombeau;
Etres sans nom, pâle hécatombe, Pâture des bistouris froids, J'ai voulu vous faire une tombe, J'ai voulu vous mettre une croix.
(Drames du Peuple)