LE FESTIN SOUS LA LUNE
Aux flammes de ballons oranges, Pareils au turban d'un rajah, Des artistes boivent et mangent Et plusieurs sont ivres, déjà.
Gomme des filles qu'on dégrafe S'effeuillent trois rosiers tortus Mais l'eau claire dans la carafe Ajoute un parfum de vertu.
Si l'un suit la chute des roses Parmi le clair de lune bleu.
L'autre, moins fou, ne se propose Que d'allumer sa pipe aux cieux.
Une rousse rêve accoudée Et je lui pressens le destin D'une reine dépossédée Ivre d'un orgueil clandestin
Mais, puisque sa nuque se penche Sur le linge étoile d'acool, Je dois presser sa molle hanche Et surprendre sa lèvre au vol.
Le plus noble fils de Pindare, Par caprice ou par appétit, Pétrit bien un bras d'ambre rare Sans en être plus diverti !
Un fleuve coule aux pieds des saules, On entend respirer ses eaux ; La nuit qui courbe nos épaules Est pleine du chant des roseaux.
Qui rôde? Le feu d'un cigare Brille, monstrueux œil sans cil, Gomme un falot dans une gare Entrevue un soir, en exil .
Et le jet d'eau qui ne se lasse, Honneur de ce jardin français, Vit parmi nous, bien qu'il s'efface, Tel un cœur à jamais blessé.
Nuit des fous et des somnambules !
Nuit des esclaves reposés !
Nuit des tonnantes libellules Que sont les astres naufragés !
Nuit blanche de ceux qu'on va pendre ! Nuit des larrons, des déserteurs O nuit dévorante, ô nuit tendre Où je vois si clair en mon cœur.
C'est mon sort (|ue je lis en songe : Je vois un miroir suspendu Tout chargé d'une nuit que ronge Un rayon oblique et têtu.
Il nous reste du vin, poètes.
Et des roses pour vos cheveux, O belles inclinant la tête Sous le désastre de nos yeux .