BALLADE DES VOILES DISPARUES
Bien des cœurs sont durs... Bien des cœurs sont meurtris, Et les plus meurtris se feront durs, peut-être... De bonheurs douteux nos larmes sont le prix ; Tel, qu'on vit loyal, aujourd'hui sera traître. Quel berger d'enfer vous a donc laissés paître Ses herbes d'oubli, pauvres troupeaux sans lois? L'Ame, qui s'ouvrait, s'efleuille aux premiers froids; A chaque détour des routes ou des rues.
Des ailes ont fui, que retenaient nos doigts
L'horizon est noir de voiles disparues.
Les uns sont venus, qu'Hiver avait surpris — Oiseaux échappés à leurs nids, à leurs maîtres. De tous nos espoirs nous les avons nourris... Mais, sitôt qu'Avril a poussé la fenêtre, Vite, ils sont partis, sans plus nous reconnaître. D'autres, que leurs yeux disaient tendres et droits, Nous ont étouffés dans leurs cerveaux étroits Où nous nous heurtons à des portes bourrues... Pourquoi parlaient-ils des sources et des bois?... L'horizon est noir de voiles disparues.
Vous vivez, ô vous que la Mort nous a pris ! En notre mémoire, où vous vouliez renaître, Spectres bien aimés et fantômes chéris, Votre amour, sauvé, rayonne et nous pénètre. . . Mais de ceux auxquels il fallut donner l'être, Ceux que notre rêve a recréés cent fois. Les esclaves-nés, dont nous faisions des rois. D'eux rien n'est resté que nos larmes accrues Et des noms lointains sous de lointaines croix... L'horizon est noir de voiles disparues.