‹ Anthologie des poètes nouveaux. Avec une préface de Gustave LansonChapitre 71 sur 124 · IX. L'AEROPLANE · texte numérisé non relu

IX. L'AEROPLANE

Pauvres biplans et pauvres monoplans, Tant célébrés par de plats rantanplans, Faut-il, après les héroïsmes et le sang, Et ces triomphes et ces revanches d'Icare, Faut-il donc vous laisser ramper pâteusement Sur les ailerons gris et tout pattus de Jean Aicard?

Hélas ! qu'importe Aicard et son survol fatal Autour d'une demi-colonne du Journal?

Qu'importe, hélas! hélas! l'académicien banal, Grand comme une demi-colonne du Journal?

Et qu'importent les charlatans

Et les foules hurlantes ?

On n'est sublime qu'en fouettant

D'un large élan de l'âme et d'un fier coup de vent

Ces yeux, ces fronts et ces bouches en tas grouillantes?

On n'est sublime qu'en montant

Au-dessus, au-delà, vers les solitudes géantes.

Atroce en bas, dans la cohue et le servage ,

La solitude est belle en haut.

Parmi les hommes, qui firent d'elle un cachot,

Elle est la mort, qui souffre encore tous les maux .

Mais dans l'espace, loin des cages,

Elle est la pureté, le sidéral courage,

Et la lyre enivrée et sage,

Et la vie étemelle et planant à travers les âges .

Par un été gonflé d'une sève infinie,

Par un ardent beau j our Où, comme une ombre inquiète au fond du génie,

Roule un orage lourd.

Oiseau que l'homme a fait, je monterai peut-être

Sur tes ailes de fer.

Pour m'en aller, dans ce grand ciel où l'on peut naître.

Me mêler à l'éclair.

Et l'on me dira : — Fou! La nue est allumée.

Ce n'est pas le moment. — Si, partons et volons, car dans ma main fermée

Je porte un talisman !

Je n'ai pas peur du vent qui gémit sur ma tête

Et qui chante, hymne ou glas.

Et si nous sommes assaillis par la tempête,

Nous ne tomberons pas.

A ces volcans du ciel, à ces vents du cratère,

A cette foudre enfin.

Je n'aurai qu'à montrer, en riant au tonnerre,

Ce que j'ai dans la main.

Ce que j'ai dans la main, l'homme, s'il le voyait,

Le repousserait d'une injure ; Car ce n'est rien de la Toison d'or qui brillait

Aux mirages de l'aventure .

Ce n'est pas une perle, un bonheur, un trésor, Ni l'anneau bleu d'une sirène .

Ce n'est qu'un peu de sable noir qui paraît mort, Un peu de cendre souterraine,

La cendre inerte et pèche et qui nous marque au pié Avant qu'elle nous engloutisse;

La cendre où j'ai, captif, si longtemps travaillé, Sous le joug et sous l'injustice;

La cendre où j'ai lutté, la cendre où j'ai soufiert, Comme un mineur bien loin sous l'herbe,

La cendre qu'on m'a mise en la bouche et qu'hier Je fis vibrer au vol du Verbe.

Dans le Verbe je la sentis, comme un rayon, En rythmes divins se dissoudre ;

Et les êtres mauvais qu'elle a frappés au front Sont tombés comme sous la foudre.

Cet humus des tombeaux s'appelle maintenant

Amour, Héroïsme, Energie, Et cette cendre où se vautrait le ver rampant

A tant d'ailes, d'âme et de vie.

Qu'avec elle je peux, dans la lumière et Tair, Monter au gouffre qu'un ciel dore,

Pour la porter aux dieux, pour confronter l'éclair Et pour ensemencer l'aurore.

La cendre dans ma main, c'est la semence d'une aurore.

F. T. MARINETTI

Poète franco-italien, né à Alexandrie d'Egypte le 24 décembre \ 879, de famille italienne, fit ses études dans un collège français d'Alexandrie où il fonda, à l'âge de quinze ans, le journal littéraire Le Papyrus.

Œuvres : La conquête des étoiles, à la Plume; Destruction, chez Vanier; Le Roi Bombance, au Mercure de France; La Ville charnelle; Les Dieux s'en vont, D'Annunzio reste; Poupées électriques ;Mafarka le futurisme qui fit condamner l'auteur à deux mois et demi de prison, Le Futurisme chez Sansot, et tout dernièrement La Bataille de Tripoli.

Il tint plus de cinquante conférences sur la littérature française contemporaine et les grands poètes symbolistes dans les principaux théâtres italiens.

En 1905, Marinetti fonda à Milan la revue internationale Poésia dont il fut le directeur pendant cinq ans. Cette revue, ouverte à tous les courants de la poésie mondiale, fit une propagande très active pour le vers libre en Italie et prépara le premier groupement des poètes futuristes italiens .

11 lança le futurisme par un manifeste publié par le Figaro le 20 février 1909. Il élargit le mouvement à la peinture par le manifeste de la Peinture futuriste, signé par les peintres Boccioni, Carra, Russolo, Severini .

En 1911, Marinetti lança le Manifeste de la musique futuriste, conçu et signé parle musicien Balilla Pratella. Cependant M. Lugné- Poë jouait à Paris, au théâtre de l'Œuvre, le Roi Bombance, et l'acteur Maggi mettait en scène les Poupées électriques au théâtre Alfieri de Turin.

Marinetti assista pendant deux mois aux phases de la guerre italo-turque en Tripolilaine, en quahté de correspondant de Vlniramigeant.

Il collabora à presque tous les journaux et revues contemporains.

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