‹ Anthologie du journalisme du 17e si©·cle © nos joursChapitre 65 sur 171 · SAINT-MARC GIRARDIN · texte numérisé non relu

SAINT-MARC GIRARDIN

Le 29 juillet 1830, le Journal des Débats, en tête de ses colonnes, célébrait la révolution qui venait de s'accomplir, et il flétrissait énergiquement les hommes qui avaient provoqué la chute des Bourbons : « L'imagination, disait-il, reste confondue au spectacle de tant de crimes médités, ordonnés, exécutés. Nos libertés tombant sous le coup d'ordonnances illégales, nos concitoyens sous le feu des canons et de la mousqueterie, ou jetés en proie à toutes les violences du gouvernement militaire; plus de justice, plus de lois, plus de magistrats! La force contre les lois, la force contre les citoyens ! . . . Et cette force brutale, comme elle a été brisée par la colère de la capitale ! Gomme tous ces bataillons, tous ces mousquets, tous ces canons se sont trouvés faibles devant l'héroïque fermeté des Parisiens! Partout, la force militaire a été vaincue par la force civile... »

Mais on se souvient, dans les ïambes d'Auguste Barbier, du poème intitulé la Curée, raillant les profiteurs de la révolution de Juillet, qui avaient succédé aux combattants enthousiastes. Le 16 août, Saint-Marc Girardin, alors jeune et ardent, développait le même thème en une prose vigoureuse. Il faisait le procès des solliciteurs de places, de tous ceux qui, sans avoir contribué à l'élever, demandaient des faveurs au pouvoir nouveau.

Saint-Marc Girardin, professeur à la Sorbonne, député sous la monarchie de Juillet, donna au Journal des Débais une longue collaboration. Il rentra dans la vie politique en 1871. L'âge et la vie avaient fort modifié le libéral de

LA CUREE

Il y a quinzejoursjc'étaientles heures de rinsurrection populaire, heures de courage et d'enthousiasme, heures de vertus et de dévouement. Aujourd'hui, c'est une tout autre insurrection : c'est l'insurrection des solliciteurs; c'est la levée en masse de tous les chercheurs de place. Ils courent aux antichambres avec la même ardeur que le peuple courait au feu.

Dès sept heures du matin, des bataillons d'habits noirs s'élancent de tous les quartiers de la capitale, le rassemblement grossit de rues en rues; à pied, en fiacre, en cabriolet, suant, haletant, la oocarde au chapeau et le ruban tricolore à la boutonnière, vous voyez toute cette foule se pousser vers les hôtels des ministres, pénétrer dans les antichambres, assiéger la porte du cabinet. C'est un siège, ou plutôt c'est un blocus. Tacticiens profonds, nos héros de l'insurrection intrigante ont toutes les qualités de la guerre. Tout à l'heure, ni les pieds n'étaient assez agiles, ni les roues des cabriolets n'étaient assez rapides pour s'élancer vers l'hôtel du ministre. Une fois arrivés dans l'antichambre, une fois sous les murs de la place, ils changent de courage. Us sont fermes et patients. Immobiles à leur rang, la pétition au bras, ils ont décidé de prendre la place par famine; ils la prendront. C'est en vain que le ministre ou son secrétaire essayent de s'échapper par quelque porte secrète : toutes les portes sont bloquées. A moins d'un souterrain qui donne sur la campagne, comme dans les anciennes forteresses, il n'y a pas moyen de sortir.

Et ne croyez pas que la foule diminue de jour en jour. Tout au contraire, elle augmente : le mouve-

ment de l'insurrection se répand de proche en proche, d'un bout de la France à l'autre.

Chaque département envoie ses recrues, qui accourent successivement, impatientes, avides, jalouses, €t craignant toujours d'arriver trop tard. Les diligences, les pataches, les coches sont remplis; les solliciteurs s'entassent dans les voitures, surchargent l'impériale ; les six chevaux des diligences soufflent et halètent, attelés à tant d'intrigues. C'est un soulèvement général de toutes les pétitions provinciales. Paris! Paris! Tel est le cri de toutes ces ambitions qui fatiguent les routes et les postillons. Il €n vient de tous les régimes, depuis celui de 89 jusqu'à celui de 1830; de toutes les générations, de toutes les provinces : tout se remue, s'ébranle, se bâte, le nord, l'orient, l'occident; et, pour comble ■de maux, la Gascogne, dit-on, n'a pas encore donné.

Il y a quinze ans, en 1824, les martyrs de la fidélité inondaient les antichambres, la Vendée assiégeait les bureaux. C'était l'insurrection des Gérontes; l'ambition alors avait des cheveux blancs, et l'intrigue portait de la poudre. Aujourd^iui l'insurrection est plus jeune. Géronte est hors de cause, il ne sollicite plus. Valère le remplace dans les antichambres, et, à le voir, il n'a pas dégénéré de son devancier. Le costume et le langage diffèrent, mais c'est la même chose au fond. On fredonne la Marseillaise au lieu de Vive Henri /Fou Charmante Gahrielle! On contait les persécutions souffertes sous Marat et Robespierre; on conte ses disgrâces sous MM. de Corbière et Peyronnet. Du reste, même genre de forfanterie, même manière de se faire valoir.

Des victimes abondent, il y en a de toutes les époques.

Les héros aussi pullulent ; les uns se sont battus en personne, lisez le journal où leur nom est cité;

mais ne lisez pas Verratum du lendemain, car les belles actions rapportant quelque chose, tout le monde veut les avoir faites, et il y a des exploits qui ont cinq ou six maîtres; il faudra bientôt que les tribunaux jugent cette nouvelle question de propriété. Ceux qui ne se sont pas battus ont aussi leurs titres. L'un a un parent mort à l'attaque du Louvre, l'autre est un cousin d'un élève de l'Ecole polytechnique. L'Intimé aujourd'hui ne dirait plus :

Messieurs, je suis bâtard de votre apothicaire;

il serait bâtard d'un des vainqueurs de la Bastille, et oncle d'un des braves du pont de la Grève, et, à ce titre, l'Intimé demanderait une place de procureur général. Cette pullulation de victimes après la persécution, et de héros après la victoire rappelle le retour de Gand et ce que disait un de nos meilleurs maîtres en fait d'esprit : a Je ne sais pas comment cela se fait : nous étions quinze cents à Gand, et nous en sommes revenus quinze mille. » Au milieu d'un tel chaos, il est difficile que le hasard et les caprices n'aient pas une grande part dans ce qui se fait. Les ministres nomment; mais ils ne choisissent pas toujours. Aussi rien n'est si bizarre et si imprévu que les changements d'Etat

;ui se voient.

Hippias est administrateur général : — Comment cela, bon Dieu? — Hippias, le 2'» juillet, s'est foulé le bras eu tombant de cheval : il est resté six jours dans sa chambre, le septième il est sorti le bras en

charpe, et le huitième il a été nommé administrateur général. Voilà l'histoire d'IIippias. Ajoutons

ju'il a renvoyé le valet qui l'accompagnait le jour

le sa chute. — Mais Hippias n'entend rien ù l'administration; c'est un homme aimable. Vuussavez... — Tête sans cervelle! je vous dis qu'IIippias est sorti le bras en écbarpe.

L'arme ordinaire de l'insurrection intrigante, c'est la délation. Personne n'est bon citoyen s'il a une place, personne n'aime la patrie que les solliciteurs. Voici un receveur général qui gagne 100.000 fr. par an : c'est un jésuite ! un préfet qui en gagne 25.000 : «'est un homme dévoué à l'ancien ordre de choses!

Avec tout cela, l'inquiétude se répand dans les provinces, en même temps que l'esprit d'intrigue et de cupidité. L'un craint de perdre sa place; l'autre veut en obtenir une. Il n'y a pas de Parisien qui ne reçoive par jour huit ou dix lettres des départements : celle-ci pour prier d'être conservé, celle-là pour avoir quelque chose.

« J'aimais la Restauration et j'ai porté la croix du Lis, demande l'un; serai-je destitué? — J'étais employé dans les bureaux de la préfecture de la Roer avant 1814, dit l'autre; serai-je rétabli? — Placezmoi, maintenez-moi, » tel est le mot de toutes les correspondances à cette heure. J'ai reçu ce matin une lettre qui me priait de venir passer, dans une ville du Nord, le temps de la kermesse (la fête). Cette lettre m'a touché comme si c'était une belle action. C'est que c'était la première que je recevais où il ne fût pas question de destituer ou d'être destitué. Il y a certes dans tout cela matière au ridicule, mais il y a aussi matière à la pitié et à la douleur. Qui ne serait profondément affligé de voir cette ma. nie des places qui possède la société, cette avidité de salaires publics, qui ferait presque penser que nous sommes une nation d'indigents ! Quinze ans de liberté n'ont pas pu nous guérir de cette maladie du régime impérial : il semble que la plaie soit dans nos entrailles et ne puisse point se cicatriser. Vous avez un état honorable, indépendant, lucratif, pourquoi diable solliciter? Il n'y a point de place qui puisse vous rapporter ce que vous gagnez, et qui vous donne le loisir que vous avez. — Que voulez-

VOUS? Si je n'attrape rien dans tout ceci, ma femme m'en estimera moins; elle croira que je n'ai point de considération et de crédit.

Le mot est vrai. La manie des places est entrée si profondément dans nos mœurs qu'il faut être nommé à quelque emploi, sous peine d'être discrédité. Il semble que ce soit une humiliation de ne pas avoir part au budget de l'Etat. Rien ne plaît à la vanité comme un titre; rien non plus ne convient si bien à l'esprit routinier de famille que ces appointements qu'on est sûr de loucher à la fin de chaque mois; c'est une sorte de rente; c'est un fixe, comme disent les ménagères, avec cela on est sûr de ce qu'on gagne. Malheur aux solliciteurs de province qui reviendront de Paris sans avoii obtenu quelque chose! Les mères de famille les montreront à leurs filles comme des espèces de parias qu'il faut bien se garder d'accueillir. Danser avec un homme qui n'a pas su être procureur du Roi ! Cela ne se peut. Ainsi, tous nos préjugés contribuent à allumer cette soif inextinguible de fonctions qui semble nous consumer. Ainsi la société est sans cesse tenue en suspens, inquiète, agitée entre ceux qui obtiennent et ceux qui n'obtiennent pas, entre la joie des uns et la colère rancuneuse des autres. Car quiconque est refusé, quand tant d'autres réus» sissent qui ne valent pas mieux que lui, s'éloigne la rage dans le cœur, jurant de bouleverser l'Etat puisqu'il n'est pas sous-préfet.

J'aurais voulu mettre en parallèle, avec l'avidité des solliciteurs, l'admirable désintéressement du peuple; je n'en ai point le courage. Les gens en veste font trop de honte aux hommes en habit, car que dirais-je? que le peuple, après avoir héroïquement combattu, est rentré, pauvre et indigent, dans ses ateliers, sans se plaindre, sans rien demander? Je ne le puis, en face de tant de gens qui

n'ont quitté les habitudes de la vie que pour aller peut-être solliciter, qui n'ont point su et qui ne sauront pas, comme nos ouvriers, reprendre tranquillement leur travail.

J'aime ce peuple qui a montré que son éducation était faite, qu'elle avait appris à l'école de la liberté le désintéressement, l'abstinence, l'humanité, et surtout l'intelligence si difficile des conditions auxquelles la société se maintient, c'est-à-dire l'ordre et le respect de la propriété; ce peuple dont il faudrait baiser les haillons, puisqu'il les a gardés au milieu de toutes les tentations de la révolte et de la guerre. Mais comment parler de pareilles choses quand, parmi les hommes qui ne sont pas la populace, il y a tant de gens qui n'ont rien appris, ni le désintéressement, ni le respect des droits acquis, ni le goût du travail indépendant et libre! Singulier état de choses, où l'éloge du peuple devient la satire de beaucoup de gens du monde. Dans la Fronde, ce fut la Cour qui fut intrigante, avide, ardente aux places et à l'argent, et ce fut la bourgeoisie qui fut dévouée, calme, désintéressée, amie de l'ordre et du bien public.

Ces vertus , aujourd'hui , sont encore , grâce îi Dieu, descendues d'un degré; elles se sont répandues dans le peuple ; c'est un grand pas de fait dans la civilisation : c'est un signe éclatant des œuvres de la Providence, dont le dessein et le plan dans le gouvernement du monde est, j'ose le croire, d'élever chaque jour un plus grand nombre d'hommes aux vertus et aux lumières qui font la dignité de l'espèce humaine.

[Journal des Débats, 16 août 1830.)

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