LE PARIS SAINT-SIMONIEN
Le Dieu bon a dit par la bouche de Thorame qu'il envoie : J'établirai au milieu de mon peuple de prédilection une image de la nouvelle création que je veux tirer du cœur de l'homme et des entrailles du monde.
Je bâtirai une ville qui soit un témoignage de ma
munificence. Les étrangers viendront de loin au bruit de son apparition. Les habitants des villes et des campagnes y accourront en foule, et ils me croiront quand ils l'auront vue.
Paris! Ville qui bout tumultueusement, ainsi qu'une chaudière de cendres; ville semblable à ton peuple, comme lui pâle et défigurée! ïu gis sur les bords de ton fleuve, avec tes noirs monuments et tes milliers de maisons ternes, comme un amas de roches et de pierres que le temps rassemble au bassin des vallées, et il en sort comme un grondement monotone d'une eau comprimée sous ces pierres, ou d'un feu caché qui va les crever.
Paris! Paris! C'est sur les bords de ton fleuve, cependant, et dans ton enceinte que j'imprimerai le cachet de mes nouvelles largesses et que je scellerai le premier anneau des fiançailles de l'homme et du monde !
Tes rois et tes peuples ont obéi à mon éternelle
jlonté, quoiqu'ils l'ignorassent, lorsqu'ils se sont
acheminés avec leurs palais et leurs maisons du sud
au nord, vers la mer, la mer qui te sépare du grand
bazar du monde, de la terre des Anglais.
Ils ont marché avec la lenteur des siècles, et ils se sont arrêtés en une place magnifique.
C'est là que reposera la tète de ma ville d'apostolat, de ma ville d'espoir et de désir, que je coucherai ainsi qu'un homme au bord de ton fleuve.
Les palais de les rois seront son front, et leurs parterres fleuris son visage. Je conserverai sa barbe de hauts marronniers et la grille dorée qui Tenvironnc comme an collier. Du sommet de cette tète, je balayerai le vieux temple chrétien, usé et troué, et son cloître de maisons en guenilles; et sur cette place nette, je dresserai une chevelure d'arbres, qui retombera en tresses d'allées sur les deux faces des longues galeries, et je chargerai cette verte cheve-
lure d'un bandeau sacré de palais blancs, retraite d'honneur et d'éclat, pour les invalides des étables et des chantiers.
Des terrasses qui saillent sur la grande place, comme les muscles d'un cou vigoureux et d'une gorge forte, je ferai sortir les chants et les harmonies du colosse. Des troupes de musiciens et des chanteurs feront retentir chaque soir la sérénade en une seule voix.
Je comblerai les fossés de cette place, et j'en ferai une large poitrine qui s'étalera, bombée et découverte, et qui se gonflera d'orgueil, lorsque aux jours des carrousels pacifiques elle sentira briller à sa surface, comme des joyaux de toutes couleurs, les femmes plus belles et plus parées que les dames des cours d'amour et des tournois, les hommes plus brillants et plus forts que les chevaliers aux armes dorées et les vieux grenadiers de Napoléon.
Au-dessus de la poitrine de ma ville, au foyer sympathique d'où divergent et où convergent toutes les passions, là où les douleurs et les joies vibrent, je bâtirai mon temple, foyer de vie, plexus solaire du colosse.
Les buttes du Roule et de Chaillot seront ses flancs. J'y placerai la banque et l'université, les halles et les imprimeries.
Autour de l'arc de l'Etoile, depuis la plaine de Monceau jusqu'au parc de la Muette, je sèmerai en demi-cercle les édifices consacrés au plaisir, des bals, des spectacles et des concerts; les cafés, les restaurants avec leurs labyrinthes, leurs kiosques et leurs tapis de gazon aux franges de fleurs.
J'étendrai le bras gauche du colosse sur la rive de la Seine, il sera plié en arc à l'opposé du coude de Passy. Le corps des ingénieurs et les grands ateliers des découvertes en composeront la partie supérieure, qui s'étendra vers Vaugirard, et je for-
nierai l'avant-bras de la réunion de toutes les écoles spéciales des sciences physiques et de l'application des sciences aux travaux industriels. Dans l'intervalle qui embrassera le Gros -Caillou, le Champ-dc-Mars et Grenelle, je grouperai tous les lycées que ma ville pressera sur ma mamelle gauche où gît l'Université. Ce sera comme une corbeille de (leurs et de fruits, aux formes suaves, aux couleurs tendres; de larges pelouses comme des feuilles les sépareront et fourmilleront de troupes d'enfants comme de grappes d'abeilles.
J'étendrai le bras droit du colosse, en signe de force, jusqu'à la gare Saint-Ouen, et je ferai de sa large main un vaste entrepôt ou la rivière versera la nourriture qui désaltérera sa soif et rassasiera sa faim. Je remplirai ce bras des ateliers de menue industrie, des passages, des galeries, des bazars, qui perfectionnent et étalent aux yeux éblouis les merveilles du travail humain. Je consacrerai la Madeleine à la gloire industrielle et j'en ferai une épaulette d'honneur sur l'épaule droite de mon colosse. Je formerai la cuisse et la jambe droite de tous les tablissements de grosse fabrique; le pied droit )sera à Neuilly. La cuisse gauche offrira aux étran- ;'r8 de longues liles d'hôtels. La jambe gauche port.ra jusqu'au milieu du bois de Boulogne les édiiccs consacrés aux vieillards et aux infirmes, plus I ais et plus luisants avec leurs parterres et leurs lisseaux que les palais des lords et des princes. Ma ville est dans l'attitude d'un homme prêt ù larcher; ses pieds sont d'airain, ils s'appuient sur lie double route de pierre et de fer. Ici se fabriquent et se perfectionnent les chariots de roulage t;t les appareils de communication; ici les chars luttent de vitesse. Par-dessus ces routes, le pont de Meuilly prolonge uo arceau vers lu face de ma ville et forme ainsi sa capitale entrée.
Entre les genoux est un manège en ellipse; entre les jambes, un immense hippodrome.
Yoilà le colosse dont mon doigt creusera le tracé sur le sol.
Les membres qui le composeront, divisés et mêlés, sont une masse monstrueuse, informe, inanimée, morte. Ils sont comme étaient les chairs, les os, les nerfs, la cervelle et les entrailles de l'homme avant que d'une secousse de ma volonté je fisse se dresser cette masse inconcevable et effrayante en un être harmonieux et vivant; avant que les os s'emboîtassent les uns dans les autres; que les nerfs, les veines, les chairs, s'appliquassent sur les os; que la cervelle versât dans le crâne sa membrane fragile; que la tête prît place sur les épaules, le cœur, le foie sous les côtes, les entrailles aux cavités du bassin , et que l'homme parût superbe, radieux, merveilleusement ordonné comme un seul édifice.
Ainsi je ferai sortir de leur chaos hideux les membres et les organes de ma ville. Je les appellerai à grands cris de voix d'hommes et d'instruments de musique; et tous, doués de mouvement, prendront leur place.
On verra les manuscrits, les livres, les cartes et les rouleaux de dessins et d'images de la Bibliothèque, s'avancer en une armée innombrable vers la galerie du Louvre, bâtie des mains du dernier de mes capitaines. Ils seront portés sur le dos de soldats. Des régiments auront été dressés à cette manœuvre; les officiers les coucheront en ordre sur leurs rayons et dans leurs cases, et le cerveau de ma ville se formera. On verra tous les vieillards illustres de la science et de l'art dont la vie est encore un travail, mais un travail d'observation, d'attention et de jugement, entrer par files au frontail et aux ailes du palais, et ma ville aura des yeux et des oreilles.
Je ferai descendre des hauteurs de Sainte-Geneviève et du l'aubourjç Saint-Germain tons les savants emportant leurs cUaires, leurs salles et leurs instruments d'expérimentation, et les animaux, les plantes et les arbres du Jardin-du-Roi, et les trésors de sciences naturelles enfouis dans son cabinet. Je ferai descendre les laboratoires, l'Observatoire avec ses machines et ses lunelles, l'Ecole polytechnique, l'Ecole des Arls et Métiers et tous les collèges. Ce sera une longue procession. Je mettrai au centre l'Université tout entière, et les académies, précédées des imprimeries noires et graisseuses; en tête seront les vieillards, les malades et les infirmes; les immenses hôpitaux de la Salpclrière, de Saint-Louis et de rUoiol-Uicu, avec leurs ailes et leurs façades; et leurs lils innombrables se lèveront du sol et marcheront, donnant l'exemple. Puis viendra le bataillon des aubergistes, des hôtelier» et de leurs serviteurs, qui ont le sentiment de l'ordre et de la continuité du service personnel. Celle caravane sera longue et marchera au pas lent de la science, de la patience et de la vieillesse. Elle coulera silencieusement avec ses habitations, et elle se couchera au bord du fleuve, depuis le Palais-Bourbon jusqu'à Passy et de Passy à Vaugirard; depuis le milieu des Champs-Elysées, par Chaillot, l'arc de l'Etoile et la Muette, jusqu'au milieu du Bois, et formera ainsi les os, les nerfs et les chairs de toute la moitié gauche du corps de mon colosse.
En même temps tons les entrepôts aux vins, aux blés, les halles, les marchés et les abattoirs, les grosses usines, les fonderies, les ateliers de construclion, des roécani(|nes avec leurs rouages, leurs chaudières et leurs cylindres de fonte, leurs enclumes, leurs marteaux, leurs sunfilels et leurs Umiocirs, les churpeutiers et les forgerons eu tétc
se lèveront. Et aussi se lèveront les établis des travaux qui font plus briller la main de l'homme que la force des machines; les tabletiers, les fabricants de meubles, les tailleurs, les modistes, les chapeliers, les bijoutiers et les horlogers; les magasins et les boutiques des quartiers Saint-Denis, Saint- Antoine et Saint-Martin; l'immense bazar du Palais- Royal et des passages où sont artistement rangés en éventail les riches ciselures d'or et d'argent, les pierreries, les cristaux et les bijoux d'émail, les plumes et les tissus de l'Inde et de l'Afrique, les élofles lustrées aux figures fraîches et éclatantes, les meubles de bois colorés et odoriférants, les tentures, les candélabres avec leurs globes damasquinés.
Toute cette grande armée industrielle, hommes et femmes, avec leurs marchandises, leurs intruments, leurs chantiers et leurs maisons, rangés par troupes, et renfermant au centre la Banque et ses administrations, le Trésor, le Timbre, la Monnaie, toute cette armée active, bruyante, animée, marchant dun pas vif, et fouettant l'air de ses gestes et de ses cris de joie, faisant voler autour d'elle, comme un nuage d'encens, la poussière du sol, s'ébranlera et roulera par-dessus les églises, les quais et les quartiers retardataires, et viendra de la Madeleine à la gare Saint-Ouen, et de l'Elysée-Bourbon, par Monceau et les Sablons, jusqu'à Neuilly, former les membres rebondis et fermes de la droite de mon colosse. Je déracinerai des bords du boulevard les opéras et tous les théâtres avec leur matériel d'instruments, de costumes et de décors, et leurs troupes passionnées, et les salles de danse et de concert, et les jardins aux fruits de neige et de glace, aux liqueurs brillantes comme le métal, et tous les édifices consacrés aux extases de l'esprit et au délire des sens. Ils s'enlèveront ainsi qu'une troupe de danseurs et de danseuses, dont les tressaillements
répandront le plaisir jusqu'aux extrémités du corps de mon colosse, et, enlacés les uns dans les autres, tournoyant sur eux-mêmes, ils viendront se grouper autour de l'étoile. Ainsi, par ma volonté et par les bras de mes enfants, sera bâtie, en un seul édifice, ma ville vivante. Et pour aucun ma volonté ne fera scanfiale ou servitude; carde ces hommes et de ces femmes, de ces vieillards et de ces enfants, et de ces édifices, ces magasins, ces chantiers, il n'y aura ni un clou ni un cheveu qui bouge autrement que de son propre mouvement et par sa libre volonté. Beaucoup n'auront point de cette vie le sentiment de leur destinée. Us resteront dans leur chaos de pavés boueux et de masures tremblantes. La ville ancienne reposera sur les épaules de la nouvelle. Fardeau léger sur ses larges épaules; fardeau sacré, car le colosse ainsi chargé de son vieux père, pressant son enfant sous son bras, sera, comme Enée, le symbole de la religion de l'homme qui sort de la guerre et appelle la femme.