LA STATUE DE RENAUDOT
Mieux vaut. tard que pmais, dit le proverbe.
Donc, du haut du ciel, .sa demeure dernière» Théophraste Renaudot doit se déclarer .content. On a enHn pensé à lui.
Il a fallu, par exemple, qu'il laissât, passer un las de célébrités .plus ou moins interlopes. En a-t-il vu défiler de ces statues baroques, voire odieuses, «ans que, personne s'avisât de dire :
« Mais il y a un homme qui a créé une des, grande s
forces de la société moderne, un homme qui a inventé la presse, et dont rien ne perpétue le souvenir! N'est-ce pas une injustice criante? »
Une injustice! Il y a longtemps que, pour ma part, je n'en suis plus à les compter. On est philosophe ou on ne l'est pas.
Mais celle-là, tout de même, dépassait la mesure.
Entendons-nous. 11 ne s'agit pas de surfaire la valeur personnelle de Théophraste Renaudot, créateur du premier journal. Ce serait une injustice en sens contraire. Il ne s'agit pas de le donner pour un grand écrivain qu'il n'a jamais été. C'est simplement un Fulton en son genre. On lui doit une machine à penser dont la puissance a remué le monde.
Cette invention en vaut bien d'autres, je l'avoue.
Dame! Il est des gens qui ne partagent pas cet avis. S'ils le pouvaient, ils brûleraient plutôt en effigie celui qu'on veut apothéoser. Et même leur regret intime est de ne pas l'avoir vu brûler en personne.
La vieille querelle de l'éteignoir et de la lumière!
C'était si commode, le bon vieux temps où ou ne savait pas lire! Si commode pour les tyrannies qui s'asseyaient tranquillement sur les peuples , les écrasant de leur poids terrible!
Même avec le livre, ces tyrannies se tiraient encore d'affaire. Lelivrenes'imprimait qu'àunpetitnoinbre. Il ne pouvait pas faire de vaste propagande.
Puis il ressemblait tant soit peu aux carabiniers d'Offenbach : il arrivait toujours en retard sur les événements, dont il lui était impossible de suivre la rapidité fiévreuse.
La gazette, au contraire, c'est la surveillance de tous les instants. C'est la lutte de tous les jours. C'est, chaque matin, l'abus battu en brèche, l'excès de pouvoir flétri.
PIERRE VJÎRON 297
Maudite gazette!
Sans la presse, on en serait certainement encore au bon plaisir des souverains, à l'accaparement des privilèges au profit de quelques-uns.
Etonnez-vous que ceux qui bénéficiaient de ces privilèges-là n'aient jamais pardonné.
Mais ce qui irrite leur colère est précisément ce qui stimule notre reconnaissance.
Théophraste Renaudot, je le veux bien, ne se doutait pas lui-même de ce que son idée pouvait valoir. Son encrier, comme la marmite de Papin, ne se savait pas gros de tant de tempêtes et de tant de bouleversements.
Et, puisque j'ai parlé de Papin , je suivrai la comparaison.
C'est un thème à lieux communs que la déclamation contre les excès de la presse. Excès, en effet, il y en a eu, il y en a, et il y en aura toujours.
Mais quand même?
La vapeur aussi a ses ravages, ses explosions brutales, ses dévastations insensées. Demauderez- A'ous pour cela la suppression de la vapeur?
Tout se paye ici-bas : il y a toujours le chapitre des pots et des œufs cassés.
La presse a, d'ailleurs, un mérite spécial : c'est une vapeur qui répare ce qu'elle brise.
Quand la liberté de la défense fait pendant à la liberté de l'attaque, il y a équilibre et compensation.
Je ne parle pas, bien entendu, de l'attaque qui a un caractère criminel, de l'attaque vile qui diffame pour faire chanter. Celle-là doit être châtiée par le droit commun, comme toutes les infamies.
L'éducation des peuples s'est faite bien lentement. Chez nous, elle est loin d'être terminée, mais on y viendra si l'ère de la liberté dure. On ne peut pas mettre en balance le dommage particulier avec