‹ Anthologie franco-indochinoiseChapitre 1 sur 1 · Anthologie franco-indochinoise · texte numérisé non relu

Anthologie franco-indochinoise

Le public annamite a depuis longtemps manifesté son désir de connaître les productions les plus remarquables de la lit lé* rature française sur 4 Indochine; on a cherché à le satisfaire par des traductions, mais toutes (es traductions sont coudant* nées à n'oflrir, au lieu d'originaux pleins de vie, (pie des copies plus ou moins pâles.

Aussi avons-nous cru intéressant de réunir un certain nom-bre d'extraits caractéristiques, empruntés aux auteurs les plus divers : poètes, romanciers, explorateurs, géographes, histo-riens. L'ordre dans lequel nouslesdisposons est différent de celui qu'avaient adopté nos prédécesseurs. Il était d'usage jusqu'ici de les classer d'après le pays et le sujet qu'ils traitent. On trou-ve successivement dans les « anthologies coloniales » ce qui a rapport au Tonkin, à l'Annam, à la Cochinchine, au Cam-bodge et au Laos. C'est à peu près la matière dont M. L. Lanier avait groupé les « lectures de géographie $ dans son vaste re-cueil Oh On a reconnu de nos jours tout ce que ces arrange-ments avaient d'arbitraire pour un recueil de morceaux choi-sis, et combien ils gênaient au lieu de servir, Beaucoup de ces morceaux détachés n'ont pas un caraclère très précis, et l'on ne sait dans quelle catégorie les ranger; d'autres appartien-nent à deux catégories à la fois, sans compter ceux qui ne peuvent rentrer dans aucune, ce qui force à créer, sous le nom de miscellanées, des classes qui deviennent bientôt plus consi-dérables que les autres. Ces inconvénients nous ont frappés ; novs avons pensé qu'il fallait faire pour une anthologie indo-chinoise ce qu'on a fait depuis plusieurs années pour les re-cueils de morceaux choisis de littérature française : nous avons renoncé au classement par pays et nous sommes reve-nus à l'ordre chronologique des auteurs, comme il est d'usage de le faire pour les écrivains français. Nous nous sommes donc contentés de reproduire exactement lerprincipaux mor-ceaux de littérature franco-indochinoise, en ayant soin de les ranger, autant que possible, d'après leur date. Celte mé' thode, semble-t-U, est la seule qui soit rigoïireuse et qui con-tente Cesprit. Des notes discrètes, empruntées d'ailleurs aux meilleurs critiques français, permettront au lecteur non ini-tié de s'orienter à travers la production variée des écrivains franco-indochinois.

Bien que celte production ait subi l'influence et nous offre le reflet de la littérature proprement française^), elle né laisse fi)L. Lanier, L'Asie, Choix de lectures de géographie accompagnées de résumés, d'analyse* de notices historiques, de noies explicatives et bibliographiques. ?*tht Mm (tha.

(») Lou'» Cirio et Ourlet R«giun»tw:t, L'exotisme, la littérature coloniale. Par», Mercure de France, 1911.

. 4 pc?$ d'avoir son caractère à elle, et plusieurs de ses coryphées méritent uneplace à part dans le tableau général de la littéra-ture française. Nous n'essaierons pas de fa retracer ici, un criti-que doublé d'un poète, tel)' Le Lan, l'ayant déjà fait dans un c Cahier indochinois » sous le titre d'Essai sur la littérature imiochiuoise (/).

Dans les ouvrages de ce genre, la méthode et le caractère générât importent beaucoup plus que le sujet spécial : les faits ne peuvent guère être nouveaux ; il s'agit surtout de savoir si l'auteur sait les choisir, les exposer et les apprécier comme il convient à l'objet qu'il se propose, Disomde dès l'abord i les qualités de /"Essai du Dr Victor Le Lan l'emportent de beaucoup sur les défauts. Il possède à un haut degré la plus essentielle de toutes, celle d'intéresser ses lecteurs. Habile à démêler et à saisir les traits caractéristiques de chaque sujet, il les exprime vivement, avec une animation exempte de toute emphase, avec une sobtiétê sans raideur, dans un style solide et nerveux, La nuance d'ironie qui se fait souvent jour dans son exposition lui donne une saveur particulière \ elle es! ha-bilement remplacée, quand il y a lieu, par une note de sym-pathie toute personnelle, pour ainsi dire, faite pour réveiller et charmer le lecteur. Les jugements de l'auteur ne sont pas empruntés à la jurisprudence courante ; on sent qu'il se les est faits lui-même avec sincérité; il ne s'enchaîne a aucune théorie, et ne jure par les paroles d'aucun maitre. Sa méthode est la méthode réellement historique : il place toujours les hommes et les oeuvres dont il parle dans le cadre de leur temps; il explique leur origine, leur caractère, leur succès, et il leur as-signe par une note rapide et 1res souvent juste leur rang dans le développement général de la littérature franco-indochinoise. Il a recouru, on le voit, aux sources directes, plus qu'il ne le fait voir, et beaucoup plus que les auteurs de certains ou-vrages de ce genre destinés à un public plus sérieux; il con-dense en peu de lignes le fruit de lectures nombreuses et de réflexions mûries. Par là, son Essai prend dans le nombre des manuels d'histoires littéraires une place originale et distinguée, et se fait lire avec un égal plaisir, soit de ceux qui ignorent* soit de ceux qui savent. Guidés par un critique aussi averti» nous espérons n'avoir négligé aucune des sources d'infor-mation propres à faire apprécier les meilleures pages sur tes cinq pays de l Union indochinoise.

d) Vktor I* Lan, Essai sur la littérature indo-chinoise. Hanoi, CaMcn indo-chinois, (1907),

La montagne de marbre (0.

„. Elle ss rapproche ; de loi» elle était d'un violet d'évê*

3ne, a présent elic est d'un gris sombre, étrangement

échiquetée, contournée à ta chinoise, avec toute sorte de

verdures extraordinaires qui s'accrochent, s'enchevêtrent

et retombent. On sent qu'on approche de quelque lieu saint ;

ça et là commencent à paraître deslombes anciennes, bizar*

res. Puis des aiguilles naturelles, de marbre gris, sortent par

places du sable uni comme des Hoches d'église. Et la mon--

tagne de marbre elle-même qui est la tout près de nous,

surplombant nos tôles, n'est qu'un assemblage insensé de

flèches disloquées, penchées, désagrégées :ce qui surprend,

c'est leur hardiesse et leur hauteur, et comment elles tien--

nent, et comment il y pousse tant d'admirables plantes

fleuries,

...C'est la montagne qui est la pagode. Tout un peuple

d'idoles terribles habite les cavernes ; les entrailles de la

montagne sont hantées ; des charmes dorment dans les re--

traites profondes. Les dieux.de taille humaine, se tiennent

debout, tout brillants d'or, les 'yeux farouches et énormes ;

ou bien sommeillent accroupis, les yeux a demi clos avec

des sourires d'éternité. 11 y en a qui sont seuls - inattendus,

surprenants dans quelque angle sombre, D'autres, eu nom--

breuse compagnie, siègent en rond sous les dais de marbre,

dans l'obscurité verte des cavernes ; inquiétants de phy--

sionomie et d'attitude, ils semblent tenir des conseils.

Tous coiffés de la même cagoule de soie rouge.

(t) Ngu-lumh-so-n. Cf. Dr A. Sallet, Les montagne* de marbre (Bulletin de»

Amis du vieux Hué, Janvier - Mars 19*4). — « Pierre Loti, qui 4 si merveilleusement

illustre les pays qu'il a traversés et peints, est venu passer quelques jours au Tonkin.

Le Tonkin ne lui a pas plu, ne lui a rien dit et il n'en dira rien. Je le déplore et je

m'en rejouis. Je le déplore parce que, s'il avait vu arec mes' yeux de fils aimant cette

terre tonkinoise à laquelle i'ai consacré mes plus belles années, il l'aurait comme moi

aimée jusqu'à la passion et aurait su trouver les mots caressants qui rendent son char--

me étrange et empoignant. Je m'en réjouis parce que s'il s'était laissé aller à son

impression première, il eût trouvé des notes tristes de mélancolie pour les rejeter sur ce * pays aimé, et, par ses, prestigieux procédés de peintre, me l'eut peut-être fait voir

moins beau. Je m'en rejouis surtout parce qu'il eût probablement, fait descendre d'un

rang dans mon admiration reconnaissante les Bonnetain, les Mat-Gioî, Ici Ajalbert,

les BotssièYe, qui ont su voir et aimer notre patrie d'élection, - qui ont su ta faire

aimer et la faire voir à ceux qui les ont vus. Mats si le Tonkin l'a. laissé muet,

il a cependant, dans ses Propos (l'exil, inséré quelques descriptions de l'Annam où

il raconte, avec la magie qu'il sait mettre dans ses récits, une # curieuse excursion

aux montagnes de marbre de Tourane. » (Victor Le Lan, Essai sur la Litté--

rature Indo-chinoise, p. *t.)

... Dne porte iiTégulièrc, frangée de stalactites, s'ouvre devant nous, donnant à mi-hauteur d'édifice dans le grand sanctuaire. C'est le coeur même de la montagne, une caverne haute et profonde aux parois de marbre vert. Les bas-fonds sont noyés dans une espèce de pénombre transparente qui ressemble à de l'eau marine, et d'en haut, d'une trouée par où les grands singes nous regardent, tombe un éblouis-sèment de lumière d'une teinte inexplicable : on dirait qu'on entre dans une immense émeraude que traverserait un rayon de la lune. Kl les pagodes, les dieux, lès monstres, qui sont là, dans celte buée souterraine, dans ce mystérieux resplendissement vert d'apothéose, ont des couleurs écla-tantes de choses surnaturelles.

Pierre LOTI (»>, Propos d'exil, p. 237-249.

* (Paris, Calmann-Lévy, 1892)

La brousse cambodgienne.

La grande brousse asiatique recommence de nous enve-lopper entre ses deux rideaux profonds, en même temps que se révèle, partout alentour, une vîe animale d'intensité fougueuse. Sur les rives, que nous frôlons presque* des armées d'oiseaux pêcheurs se tiennent au guet, pélicans, aigrettes et marabouts. Parfois des compagnies de corbeaux noircissent l'air.Dans le lointain, se lèvent de petits nuages de poussière verte, et, quand ils s'approchent, ce sont des vols d'innombrables perruches. Çà et là, des arbres sont pleins de singes, dont on voit tes longues queues alignées pen-dre comme une frange à toutes les branches.

De loin en loin, des habitations humaines, en groupe perdu. Toujours un fuseau d'or les domine, pointant vers le ciel ; la pagode.

(i) Julien Vîaud, dît Pierre Loti, né en i8jo, ffldrt en toi}, t H fit «e» ftii-desa Rodhefort, tnit» tu 1867 dans la marine, et fit ses premières campagnes dans le PatiSqnVî aspirant en 1S70, enseigne en 187) et lieutenant de vaisseau en 1881. H avait fait la campagne du Tonkin et fut mis en disponibilité pendant quelques mots pour avoir publié dans le Figaro une correspondance sur les actes de cruauté loris de ta prisé de Hue<t88}f. Il a publié, sou* le nom de Pierre Loti, desr histoires d'amour exotiques, qui se déroutent dans les différentes parties du monde. La pmV sance de son talent descriptif et la sincérité pénétrante de son accent personnel, auquel «ne certaine monotonie ne fait pas tort, lui ont valu de bonne heure une très grande réputation ». (La Grande Encyclopédie)

Mes hommes ayant demandé de s'approvisionner de fruits pour la route, je fais arrêter à l'heure du crépuscule, contre un grand village bâti sur pilotis tout au bord du fleuve. Des Cambodgiens souriant s'avancent aussitôt, pour offrir des cocos frais, des régimes de bananes» Kt, tandis que les marchés se discutent, une énorme lune rouge sur-git là-bas, sur l'infini des forêts.

La nuit vient quand nous nous remettons en route. Cris de hiboux, cris de bêtes de proie ; concert infini de toutes sortes'd'insectes à musique, qui délirent d'ivresse nocturne dans les inextricables verdures.

Pierre LOTI, Un pèlerin tfAngkor, p. 33-35.

{Paris, Calmann-Livy,s. d.)

Le Tonlé Sap.

Nous entrons dans le lac immense, formé ici chaque an-née, après la saison des pluies par le puissant fleuve qui pêrodiquemènt inonde les plaines basses du Cambodge et une partie dés forêts du Siàm. Pas un souille de brisé. Gom-mé sur de l'huilé, nous traçons, en glissant sur ce lac de la, Hèvrè, des plissures molles, que la lune argenté. Et l'air tiède, que nous fendons vite, est encombré par de? nuées de bestioles étourdies, qui s'assemblent en tourbillon à l'appel de nos lanternes et s'abattent en pluie sur nous : moucherons, mousliqucs, éphémères, scarabées oh libellules.

...Sur le lac, grand comme une mer, voici lé lever du so-leil. Et en quelques minutes tout se colore. A l'horizon de l'Est, l'air limpide devient tout rose, et une ligne d'un beau vert chinois indique la continuation sans fin de la forêt noyée. Par contraste, du côlé de l'Ouest ~ où la rive est trop lointaine pour élre vue — il a des amoncellements de choses sombres, chaotiques, terrifiantes, qui pèsenl sur les eaux; des choses qui se tiennent debout, ainsi que dés blocs de montagnes, et se découpent aussi nettes que des cimes réelles dans le ciel pur; mais que l'on dirait prêtés à dés écroulements formidables comme ceux des fins dé mondé; l'ensemble de tout cela est raviné, creusé, tourmenté, avec des ténèbres dans les replis, avec des rougeurs dé cuivre sur les saillies. Et juste au-dessus, comme posée, la vieille luné morte, la grande pleine lune couleur d'élain, coinmence à pâlir devant ce soleil qui surgit en face. Tout ce côté de l'Ouest serait à ne pas regarder, à faire peur, si l'on ne savait ce que c'est: un orage, d'aspect cent fois plus terrible qiic les nôtres, qui couve avec un air de dormir, et vraisemblablement n'éclatera pas.

Pierre LOTI, Un Pèlerin d A ngkor, p. 35-39.

L'enceinte d'Angkoiv

Pour conduire à celte basilique- fantôme (D, un pont des vieux âges, construit en blocs cyclopéens, traverse l'étang encombré de roseaux et de nénufars; deux monstres, rongés par le temps et tout barbus de lichen, en gardent l'entrée; il est pavé de larges dalles qui penchent et, par places, on le dirait près de crouler dans l'eau verdàtre. Au pas de nos boeufs, nous le traversons, presque endormis; à l'autre bout s'ouvre une porte, surmontée de donjons comme des tiares, et flanquée de deux gigantesques serpents cobras qui se re-dressent, éployanl en éventail leurs sept têtes de pierre.

Et, cette porte franchie, nous voici en dedans de la premi-ère enceinte, qui a plus d'une lieue de tour: une morne ' solitude enclose, simulant un jardin à l'abandon; des brous-sailles, enlacées de jasmins qui embaument, et d'où l'on voit ça et là surgir des débris de tourelles, des statues qui ferment les yeux, ou bien des têtes multiples de grands cobras sacrés. Le soleil nous brûle, maintenant que nous avons quille l'ombre des épaisses ramures. Une avenue dal-lée de pierres grises allonge devant nous sa ligne fuyante, s'en va droit jusqu'au sanctuaire, dont la massé gigan-tesque dominé à présent toutes choses; avenue sinistré, pas-sant au milieu d'un petit désert trop mystérieux, et pour mener à des ruines, sous un soleil de mort. Mais, plus nous approchons de ce temple, que nous pensions voué au défi* iii!ifsiîcucc,plusiiscmble qu'une musique douce arrive à nos oreilles,—qui sont un peu troublées, à dire vrai, par la fiévreuse chaleur et le besoin de dormir..... G'esl bien une musique pourtant, distincte du concert des insectes et du grincement de nos chariots; c'est quelque chose comme une lente psalmodie humaine, à voix innombrables... Qui donc peut chanter ainsi dans ces ruines, et malgré les lourdeurs accablantes de midi?.....

(s) Angkor Tbotti.

Quand nous sommes au pied même des écrasantes masses de pierres sculptées, des terrasses, des escaliers, des tours qui pointent dans le ciel, nous rencontrons le village d'où montent ces prières chantées: parmi quelques hauts palmiers frêles, des maisonnettes sur pilotis, en bois et en nattes, très légères, avec d'élégantes petites fenêtres festonnées, qui se garnissent aussitôt de têtes curieuses, pour nous voir venir. Ce sont des personnages au crâne rasé, tons uniformément vêtus d'une robe couleur orange. Ils chantent à demi-voix et nous regardent sans interrompre leur litanie tranquille.

Pierre LOTI, Un Pèlerin oTAngkor, p 57-61.

Les deux cultes en honneur à l'époque

d'Angkor.

A des époques imprécises, cette ville(i), depuis des siècles ensevelie, fut une des splendeurs du monde. De même que le vieux Nil, avec son limon seul, avait fait éclore dans sa val-lée une civilisation merveilleuse) ici le Mékong, épandant chaque année ses eaux, avait déposé de la richesse et pré-paré l'empire fastueux des Khmers. C'est vraisemblablement à l'époque d'Alexandre le Macédonien qu'un peuple émigré de l'Inde vint s'implanter sur les bords de ce grand fleuve, après avoir subjugué les indigènes craintifs (des hommes à petits yeux, adorateurs du serpent). Les conquérants ame-naient à leur suite les dieux du brahmanisme, lés belles lé-- ?[endes du RâtnâyanaOO, et, à mesure que croissait leur opu-ence sur «ce sol fertile, ils élevaient partout des temples gigantesques, ciselés de mille ligures/

Plus tard - quelques siècles plus tard, on ne sait trop, car l'existence de ce peuple s'est beaucoup effacée delà mémoire des hommes? tes puissants souverains d'Angkor virent arriver, de l'Occident, de* missionnaires en robe jaune, porteurs de la lumière nouvelle dont s'émerveillait le monde asiatique : le Bouddha, devancier de son frère Jésus, venait d'éclairer l'Inde, et ses envoyés se répandaient vers l'Extréme-Asie, pour y prêcher cette même morale de pitié et d'amour que les disciples du Christ avaient récemment donnée à l'Europe. Alors tes farouches temples de Brahma devinrent des tem-ples bouddhiques; lesstatuesde leurs autels changèrent d'al-titude et baissèrent les yeux avec des sourires plus doux.

(i) Anglor Thom.

(i) Sur le Râmayana, t. plus loin, p. ti.

11 semble que, sous le bouddhisme, la ville d'Angkor con-nut relogée de sa gloire. Mais l'histoire de son rapide et mystérieux déclin n'a pas été écrite, et la forêt envahissante en garde le secret. Le petit Cambodge actuel, conservateur de rites compliqués au sens perdu, est un dernier débris de ce vaste empire desKhmers qui, depuis plus de cinq cents ans, a fini de s'éteindre sous le silence des arbres et des mousses.

Pierre LOTI, Un Pèlerin (CAngkor,

Le figuier des ruines*

C'est le «figuierdes ruines» qui règne aujourd'hui en maître sur Atigkor. Au-dessus clés palais, au-dessus des temples qu'il a patiemment désagrégés, partout il ;déploie en triomphe son pâle branchage lisse, aux mouchetures de serpent, et son large dôme de feuilles. 11 n'était d'abord qu'une petite graine, semée par le vent sur une frise ou au sommet d'une tour. Mais, dès qu'il a pu germer, ses racines, comme des filaments ténus, se sont insinuées entre les pierres fiour descendre, descendre, guidées par un instinct sûr vers e sol, et, quand enfin elles se sont gonflées de suc nourri-cier, jusqu à devenir énormes, disjoignant, déséquilibrant tout, ouvrant du haut en bas les épaisses murailles; alors, sans recours, l'édifice a été perdu.

La forêt, toujours la forêt, et toujours son ombre, son oppression souveraine. On la sent hostile, meurtrière, cou-vant de la fièvre et de la mort; à la fin, on voudrait s'en évader, elle emprisonne, elle épouvante... El puis, les ra-res oheaux "qui chantaient viennent de faire silence, et qu'est-ce que c'est que ceth» obscurité soudaine?!! n'est pas. l'heure cependant; il doit y avoir autre chose que l'épaisseur des verdures, là-haut, pour rendre les sentiers si sombres. Ali t un tambourinemenl général sur les feuillées, une averse diluvienne! Au-dessus dés arbres, nous n'avions pas vu que tout à coup le ciel devenait noir, l/eau ruisselle, se déverse à torrents sur nos têtes; vite, réfugions-nous là-bas, près d'un grand Bouddha songeur, à l'abri de son toit de chaume.

Pierre LOTI, Un Pèlerin itÀngkor,

Les bas-reliefs d'Angkor.

Pour éclairer le déploiement du bas-relief, qui ouvre toute la paroi intérieure de la galerie, des fenêtres de distancé en distance ouvrent sur le bocage d'alentour, donnant une lumière atténuée que verdissent les feuillages et les palmes. Très somptueuses fenêtres d'ailleurs: elles s'encadrent de si délicates ciselures que Ton croirait des dentelles plaquées sur la pierre, et elles ont des barreaux anticlés qui semblent des colonneltcs de bois, précieuse-ment travaillées au tour, mais qui sont en grès, comme le reste des murailles.

Ce bas-relief, qui prolonge sa mêlée de personnages sur une longueur .d'un kilomètre, aux quatre faces du temple, s'inspirent de l'une des plus antiques épopées conçues par les hommes d'Asie, — ces Aryens nos ancêtres.

«•Jadis, à l'âge appelé KUTA, vivaient les fils de KVACYAPA, qui étaient d'une force et d'une beauté surhumaines. Deux soeurs leur avaient donné le jour, Dm et ADITI. Mais les fils d'A DITI étaient dieux, tandis que les fils de DITI étaient démons.

" Un jour qu'ils s'étaient réunis en conseil pour chercher un moyen de se soustraire à la vieillesse et à la mort, ils décidèrent de cueillir toutes ces plantes des bois que l'on nomme des simples, de les jeter dans la merde lait, et ensuite de baratter la mer; il en résulterait mi ma-gique breuvage qui vaincrait la mort et les rendrait à jamais vigoureux et beaux.

"Ils firent donc une baratte avec une montagne, une corde avec le grand serpent sacré VASOUKI, et se mirent à baratter sans trêve.

"Bientôt, des eaux remuées, sortirent les Apsaras, dan-seuses et courtisanes célestes qui étaient d'une incomparable beauté. Elles devinrent les femmes des demi-dieux Gandhar-was et donnèrent naissance à la race dés singes.

"Ensuite sortit en personne la belle VAROÛKI, fille de l'Océan, que les fils d'Aorri prirent pour épouse, bnfin, à là surface de la mer, on vil se former le breuvage merveilleux qui devait triompher la mort. Mais, pour le posséder, une guerre d'extermination commença entre les fils de DITI et les fils d'Aorri. Et les fils d'Anm furent les vainqueurs.»

Tel est lé thème résumé du fiâmâyàna, cette légende anceslralc venue jusqu'à nous grâce au pieux Valmiki, saint ermite de la montagne qui a pris soin, dans la nuit des temps, de ta transcrire et de la fixer en un poème de vingt cinq mille distiques.

Le baraitement de la mer de lait occupe à lui seul un panneau de plus de cinquante mètres de long. Viennent ensuite les batailles des démons et des dieux, ou celles des singes contre les mauvais esprits de file de Ccylan qui avaient enlevé à Itama la belle SITA son épouse.

Tous ces tableaux, qui jadis étaient peints et dorés, ont pris, sous les suintements de l'humidité éternelle, une triste couleur noirâtre avec, par places, des luisances de chose mouillée. En outre, jusquà portée humaine, le bas-relief (ciui a cinq mètres de haut) est usé par le frottement séculaire des doigts; —car, aux époques de pèlerinage, toute la multitude se fait un devoir de le toucher. Çàet là, dans les parties qu'éclairent les belles fenêtres aux co-lonnes torses, on voit encore des traces de coloriage sur les vêtements ou les figures; et, parfois aux tiares des A psa ras, un peu d'or épargné par le temps continué de briller.

Pierre LOTI, Un Pèlerin d'Angkor,

Le temple d'Angkor*

Ce temple est un des lieux du monde où les hommes ont entassé le plus de pierres, accumulé le plus de sculp-tures, d'ornements, de rinceaux, de fleurs et de visages. Ce n'est pas simple comme les belles ligues de Thôbes ou de Baalbeck. C'est déroulant de complication aussi bien que d'énormité. Des monstres gardent tous les perrons, toutes les entrées ; les divines Apsaras, en groupes répétés indéfiniment, se montrent partout entre les lianes retom-bantes. Et, à première vue, rien /ne se démêle; on ne {ierçoit que désordre et profusion dans cette colline de )locs ciselés, au faite de laquelle Ont jailli les grandes tours.

Mais, dès que l'on observe un peu, une symétrie parfaite s'affirme au contraire du haut en bas. La colline de sculp-tures forme une pyramide carrée, à trois gradins, dont la base a plus d'un kilomètre de pourtour, et c'est sur le troisième de ces gradins, tout en haut, que se trouve sans doute lé lieu saint par excellence. Il faut donc monter-jc m'y attendais-monter, par des marches roides et déjetées,

-i8-entre les Apsaras souriantes, les lions accroupis, les serpents sacrés étalant comme un éventail leurs sept têtes, et les verdures languides qu'aucun souille en ce moment ne remue, monter en hâte, pour avoir le temps d'arriver avant.que l'ondée commence. En venant ici, ce malin, j'avais prévu que celte ascension se ferait sous le ciel bleu, avec des sou flics d'air agitant les branches, avec partout des bruits d'oiseaux, d'insectes ou de reptiles en fuite devant mes pas. Mais ces mornes immobilités m'intimident : je n'étais pas préparé à ce silence d'attente, ni à ce ciel noir... Non, mon arrivée n'éveille aucun mouvement, aucun bruit, et môme je ne perçois plus qu'à peine, au lointain, le chant de ces bonzes qui psalmodient sans trêve aux pieds du temple.

Cependant me voici sur la première des trois plates-formes. Et là se dresse devant moi le second étage, d'une hauteur double de celle du premier, m offrant des escaliers plus abrupts, plus gardés par des sourires ou des rictus de pierre. Il est entouré sur ses quatre faces d'une galerie voûtée, sorte de cloitre immense et pompeusement superbe, avec cet excès de ciselures, ses portiques trop couronnés d'étranges frontons, avec ces fenêtres trop étroites dont les barreaux >de grès,, déjà trop massifs, se rapprochent comme pour mieux vous emprisonner. Délabrement ex-trême partout. À l'intérieur, décoration plus simple que dans les-couloirs d'en bas; il y fait humide, sombre, et on y sent une intolérable odeur de chauve-souris : elles garnissent la voûte, ces dormeuses suspendues I ...A cette hauteur, on n'entend plus rien de la litanie des bonzes, cl le silence est si profond que l'on ose à peine marcher.

Secondé plate-forme entourée comme la première de son cloitre aux façades aussi ouvragées que les plus patientes broderies. Là, on aurait le droit de se croire presque arrivé; mais voici que le troisième étage surgit, d'une hauteur double de- celle du second, et le monumental escalier qui y mène, avec ses maréhes usées où l'herbe pousse, est roidé à donner le vertige; les dieux sans doute veulent se faire plus inaccessibles à mesure que l'on essaie de s'en rapprocher. Vraiment on dirait que le temple grandit, s'allonge, s'étire vers le ciel obscur, et c'est un peu com-me dans ces rêves fatigants où l'on s'acharne vers un but qui s'enfuit. ..Il doit y en avoir quatre, de ces escaliers que les Apsaras surveillent, un sur chacune des faces de l'énorme piédestal; mais je n'ai pas le temps de choisir le meilleur, car l'ombre des nuages s'épaissit toujours et fondée est proche. Je monte, en courant presque, et Ja forêt, la forêt souveraine, semble monter en même temps que moi ; elle commence à déployer de toutes parts son , cercle à l'horizon comme une mer.

Troisième plate-forme carrée, ayant de même son cloitre de bordure, aux façades ciselées plus magnifiquement encore. En haut-relief sur les murailles, toujours les Apsaras qui se tiennent par groupes, m'accueillant avec des sourires de moquerie discrète, les yeux à demi clos. A cet étage supérieur, où j'atteins la base des grandes tours et les portes mêmes du sanctuaire, je dois être à plus de trente mètres au-dessus des plaines. Maintenant l'illusion se fait inverse: il me semblerait plutôt que c'est le temple qui vient de s'affaisser dans la forêt ; à le voir d'ici, on le dirait submergé, noyé au milieu de la verdure; au-dessous de moi, trois assises graduées de cloîtres, des portiques à haute couronne, des voûtes somptueuses, à peine inflé-chies par les siècles, ont comme plongé dans les arbres, dans la muette étendue des arbres dont les cimes, au loin et à perte de vue, simulent des ondulations de houle...

Pierre LOTI, Un pèlerin (VAngkor, p. 109415.

Dans la futaie profonde.

Le soleil surgit à peine quand nous sortons du bocage enclos pour nous enfoncer, au trot de nos boeufs, dans la futaie profonde. Tout de suite l'ombre verte s'élend sur nos têtes et il se fait autour de nous un grand tapage d'oiseaux ou d'insectes en délire de joie matinale. Le long du sentier, au-dessus des Impénétrables fourrés pleins de fougères, de cycas, d'orchidées, les arbres s'élancent gigan-tesques... ;:- ' " V:.-.;>'

Il fait déjà intolérablement chaud, d'une chaleur humide et malsaine, saturée des exhalaisons de la terre grasse et des plantes fougueuses. Dans les rais de soleil qui çà et là traversent les feuillées, on voit dés insectes danser en rond, et leurs petits corps à reflets de métal jettent des feux. Les moustiques, porteurs dé la fièvre, tourbillonnent partout, en nuages de fine poussière. Des papillons, au corps trop léger pour leurs longues ailes de soie, voient à la dérive, comme s'ils étaient le jouet du moindre souffle» puis vont s'abattre sur quelque singulière fleur d'ombre, aux nuances Eàlies. Et tant d'oiseaux, qui s'enfuient devant nous, sem-lent des fusées bleues ou rouges, que nous lancerions au passage dans cette demi-obscurité de dessous bois.

Pierre LOTJ, Un Pèlerin d'Angkor, p. 149-151.

Les tours à quatre visages.

Avant de m'éloigner, je lève la tête vers ces tours qui me surplombent, noyées de verdure,—et je frémis tout à coup d'une peur inconnue en apercevant un grand sourire figé qui tombe d'en haut sur moi,.. .et puis un autre sourire encore, là-bas sur un autre pan de muraille,... et puis trois, et puis cinq, et puis dix ; il y en a partout, et j'étais surveillé de toutes Earls... Les « Tours à quatre visages I » Je les ai oubliées, ien qu'on m'en eût averti... Us sont de proportions telle-ment surhumaines, ces masques sculptés en l'air, qu'il faut un moment pour les comprendre; ils sourient sous leurs grands nez plats et gardent les paupières mi-closes, avec je ne sais quelle féminité caduque; on dirait des'vieilles da-mes discrètement narquoises.lmagcs'des dieux qu'adorèrent, dans les temps abolis, ces hommes dont on ne sait plus l'his-toire; images auxquelles, depuis des siècles, ni le lent tra-vail de là forêt, ni les lourdes pluies dissolvantes n'ont pu enlever l'expression, l'ironique bonhomie, plus inquiétante encore que le rictus des monstres de la Chine...

Pierre LOTI, Un Pèlerin d'Angkor, p. 81-83,

Les tours du groupe d'Angkor.

Ces tours, avec leurs formes trapues et leurs rangs super-- Sosés de couronnés, on pourrait les comparer, en silhouette, de colossales pommes de pin, mises debout. C'était comme une végétation de pierre qui aurait jailli du sol, trop impé-tueuse et trop touffue: cinquante tours de taille différente qui s'élageaient, cinquante pommes de pin fantastiques, groupées en faisceau sur un socle grand comme une ville, ac-colées presque les unes aux autres et faisant cortège à une tour

• -16.- " centrale plus géante, de soixante ou soixante-dix mèlres.qui les dominait, la tête fleurie d'un lotus d'or. Et, du haulde l'air, ces quatre visages, qu'elles avaient chacune, regardaient aux quatre pointscardinaux, regardaient partout, entre les pareil-les paupières baissées,avec la même expression d'ironique pi-tié, le même sourire; ils affirmaient, ils répétaient d'une façon obsédante l'omniprésence du dieu d'Angkor. Des différents points de l'immense ville, on ne cessait de voir ces figures aéricnncs.Ies unes de face, les autres de profil ou detroisquarls, tantôt sombres sous les ciels bas chargés de pluie, tantôt ar-dentes comme du fer rouge quand se couchait le soleil torride, où bien bleuâtres et spectrales par les nuits de lune, mais toujours là et toujours dominatrices. Aujourd'hui cependant leur règne a passé: dans la verdâlre pénombre où elles se désagrègent, il faut presque les chercher des yeux, et le temps approche où on ne les reconnaîtra même plus.

Pierre LOTI(I), Un Pèlerin (VAngkor, p. 156-158.

(i) Rien n'est plus facile que «te présenter au lecteur annamite un Pierre Loti séduisant : les faits et les testes s'offrent d'eux-mêmes pour la thèse. Rien n'est plus difficile due de le peindre tel qu'il était dans son fond. Or, c'est précisément ce que M. G. Lanson a su faire et cela non pas simplement griee à une méthode strictement historique, mais grâce a sa pénétration suggestive qui fait # Comprendre les choses avant de les expliquer. « Pierre Loti, dit-il dans son Histoire de ta littérature française, est un écrivain sensitifrt subjectif a la façon de Chateau-briand. Il en a l'intensité d'impressions pittoresques, la profondeur de mélancolique dé-sillusion ; mais Loti, au reste, est tris personnel et tout moderne. Détaché de toute croyance religieuse, il n'essaie pas de colorer en sentiment chrétien son Incurable pessimisme de sensuel mélancolique, il sent l'être, en lui, hors de lui, s'écouter inces-samment dans les phénomènes et il poursuit la Jouissance passagère de la sensation attachée . aux apparences ; mas il savoure, dans le moment ; où if jouit, l'amertume de l'inévitable • anéantissement de l'apparence hors de lui, de la sensation en lui. Sa carrière de marin lui a fourni le moyen de développer, d'achever son tempérament ; elle l'a promené par le monde, \ travers toutes les formes de la nature et de la vie; elle, a; rendu plus aiguës set perceptions et ses mélancolies. Sa vocation littéraire est née de l'idée nue le livre seul pouvait fixer dans une réalité durable quelques parcelles de ce moi et de ce mondé toujours en fuite. Dans des eeuvres sincères, en un stylé étrangement vibrant et intense, Loti a dit quelques-unes des impressions qu'il à recueillies en ses campagnes... il est an des grands peintres de notre littérature $ il se placé * côté dé Chateaubriand. Nulle pjschologie, du reste, dans les bonshommes qui peuplent ses tableaux t quelques „- états de sensibilité, tes siens, aspirations vagues et douloureuses, désirs de rimposibte, regrets de l'écoulé, nostalgie», désespérances, toutes les nuances enfin de cette disposition élémentaire qu'on peut appeler l'égoTsme sentimental.»

, Le TônléS^tp.

I II me fallut trois grandes journées de navigation pour tra-verser, dans son grand diamètre, la petite Méditerranée du Cambodge, vaste réservoir d'eau douce, et on pourrait dire de vie animale, tant les poissons abondent en son sein, tant les palmipèdes de toutes couleurs pullulent à sa surface.

A l'extrémité iNord du lac, des milliers de pélicans cin-glent en troupes serrées dans toutes les directions, tantôt rentrant, tantôt allongeant leur cou pour, saisir quelque proie; des nuées de cormorans fendent l'air : à quelques pieds au-dessus de l'eau : la teinte de leur sombre manteau tranche avec la couleur claire des pélicans, parmi lesquels ils se confondent, et surtout avec l'éclatante blancheur des aigrettes qui, groupées sur les branches des arbres de la rive, ressemblent à d'énormes boules de neige.

En entrant dans la rivière de Kun-IJorèyc, formée de plu-- Sieurs cours d'eau, donl l'un porte le nom de Battant-baug, le même spectacle se continue sur une scène plus resserrée; partout c'est une animation exlraordinairc de celle gent volatile cl pêcheuse.

Henri XIOUIIOT(I), Voyage..., p. 177-178.

(s ) Alexandre Henri Mouhot naquit à Monthéliard (Douta) le 15 mai 1816, d'une famille modeste. Ayant terminé ses étude* dans le collège de sa ville natale, il partit pour la Russie, où il demeura douze ans comme professeur et qu'il parcou-rut en tous sens. Revenu en France a la guerrr de Crimée» il resta peu de temps auprès des siens. Tour a tour, il visita l'Allemagne,: l'Italie, la Hollande et enfin l'Angleterre où les Sociétés de Géographie et de Zoologie Je Londres lui donnè-rent les moyens d'entreprendre une expiation dam t« relions inconnues de l'Indo-chine. Arrivé au Siam-cn septembre 1S5S, il chercha à pénétrer" dans le royau-me du Cambodge De Cbantaboun, il se rendit à OuJong, puis à Pin-Hatu, à Phnom Penh ; et remontant le Mclong en barque, il visita Ko-Sutîn, Bretum, centre de la mission des Sticngs, De retour : à Pin-Hatu,. il., partit . pour Angttof en compagnie du P. Sylvestre. Il y demeura trois semaines, leva le plan d'Ang-iot Vat, parcourut les ruine* auxquelles il consacra des pages pleines d'enthousiasme. Après cette excursion, il revînt au Sîam, et, voyageur infatigable, il si mit de nouveau en route, cette fois pour explorer le Laos. Reçu par le roi laotien à Luang Pra-bang, tt remonta la vallée du Nam-Lan que la destinée avait design* comme ter-me de son voyage. Atteint de la lièvre, il rendit le dernier soupir le 10 novem-bre 1861. Sa dépouille fut inhumée selon le rite européen par ses deux fidèles do-mestiques Phrat et Doag. Un monument a été élevé sur sa tombe en 1867 par la Mission scientifique commandée par D.»udart de Lagrée. La relation de ses voyages, publiée d'abord dans le Tour du Monde, a ^ paru en Angleterre en deut volumes în-S*. Les extraits que nous reproduisons ici sont tirés de l'édi-tion parue » Paris, che* Hachette, en 186S, sous le titre de 5 Henri Mouhot, YoijaQe dans les royaumes de Sîam, de Cambodge, de Laos et autres par' UeS centrales de t'Indochine, relation extraite du journal et de la eorrespon* dance de l'auteur par Ferdinand de Lai*>>*rt€M**Marquet, ItevUC IndochinoUe, ipijt, novembre-décembre). M^ '''À

Le Temple d'Angkor (t) #

Peut-on s'imaginer tout ce que l'art architectural a peut-être jamais édifié «Je plus beau, transporté dans la profon-deur de ces forêts, dans un des pays les plus reculés du mon-de, sauvage, inconnu, désert où les traces des animaux sau-vages ont elTacé celles de l'homme, où ne retentissent guère que le rugissement des tigres, le cri rauque des éléphants et le brame des cerfs.

Nous mimes une journée entière à parcourir ces lieux, et nous marchions de merveille en merveille, dans un état d'extase toujours croissant. i

Ah I que n'ai-je été doué de la plume d'un Chateaubriand ou d'un Lamartine, ou du pinceau d'un Claude Lorrain, pour faire connaître aux amis des arts combien sont belles et grandioses, ces ruines peut-être incomparables, seuls vesti-ges d'un peuple qui n'est plus et dont le nom même, comme celui des grands hommes, artistes et souverains qui l'ont illustré, restera probablement toujours enfoui sous la pous-sière et les décombres.

...Une chaussée traversant un large fossé revêtu d'un mur de soutènement très épais conduit à la colonnade, qui n'est qu'une entrée, mais une entrée digue du grand temple. De prés, la beauté, le fini et la grandeur des détails l'em-porlenide beaucoup encore sur l'effet gracieux du tableau vu de loin et sur celui de ses lignes imposantes.

Au lieu d'une déception, à mesure que l'on approche, on éprouve une admiration et un plaisir plus profonds. Ce sont tout d'abord de belles et hautes colonnes carrées, tout d'une seule pièce; des portiques, dés chapiteaux, des toits arrondis en coupoles; le tout construit en gros blocs ad-mirablement polis, taillés et sculptés.

A la vue de ce temple, l'esprit se sent écrasé, l'imagina-tion surpassée; on regarde, on admire, et, saisi de respect, on reste silencieux; car où trouver des paroles pour louer une oeuvre architecturale qui n'a peut-être pas, qui n'a peut-être jamais eu son équivalent sur le globe?

(i) La première mention française des monuments d'Anglcor date de l'année 1671. «Il va, écrit le P. Chevreuil, un très ancien et très célèbre temple éloigné environ de huit journées de la peuplade où je demeure. Ce temple s'appelle QttCO et est aussi fameux parmi les gentils que Saint-Pierre de Rome. » Après le P. Cherreut!, aucun auteur européen ne parle plus du "Joyau d'EsVcmè-Orîent », et c'est a Henri Mouhot que revient l'honneur de l'avoir découvert une seconde (ois. (Cf. V. Golou-bew, Introduction a ta connaissance d'Angtor, Bulletin de l'Association des Amis dé l'Orient, décembre 1911.)

L'or, les couleurs ont presque totalement disparu de l'édifice, il est vrai ; il n'y reste que des pierres ; mais que ces pierres parlent éloquemmcnt I Comme elles proclament haut le génie, la force et la patience, le talent, la richesse et la puissance des «Kmerdôni» ou Cambodgiens d'autrefois!

Qui nous dira le nom de ce Michel-Ange de l'Orient nui a conçu une pareille oeuvré, en à coordonné toutes fiés parties avec fart le plus admirable, en a surveillé l'exécu-tion de la base au faite, harmonisant l'infini et la variété des détails avec la grandeur de l'ensemble et qui, non con-tent encore, a semblé chercher partout des difficultés pour avoir la gloire de les surmonter et de confondre l'entende-ment des générations à venir 1

Par quelle force mécanique a-t-il soulevé ce nombre pro-digieux de blocs énormes jusqu'aux parties les plus élevées de l'édifice après les avoir tirés de montagnes éloignées, les avoir polis et sculptés?

Lorsqu'au soleil couchant, mon ami et moi, nous parcou-rions lentement la superbe chaussée qui joint la colonnade au temple, ou qu'assis en face du superbe monument prin-cipal, nous considérions, sans nous lasser jamais ni de les voir ni d'en parler, ces glorieux restes d'une civilisation 3ui n'est plus, nous éprouvions au plus haut degré celle sorte e vénération, de saint respect que l'on ressent auprès des hommes de grand génie ou en présence de leurs créations.

Henri MOUHOT, Voyage..*» p. 193-195.

Dans la ftwêt laotienne*

H y a dans le repos de cette forêt, dans le calme do cette puissante nature tropicale, quelque chose d'une ma-jesté indéfinissable qui à celte heure de la huit (minuit) fait sur moi une impression profonde. Le ciel est serein, l'air frais ; les rayons de la lune rie jjênèlrent qu'à travers les branches et les feuilles Û6é arbres, cl n'éclairent çà et là que quelques coins du sol, qu'on dirait des lambeaux dé papier dispersés par lé vent; pas le moindre souffle ne fait bruire les arbres, cl rien ne troublerait ce silence imposant sans quelques feuilles mortes qui tombent de branche en branche avec un petit bruit sèc, té murmuré d'un ruisseau qui coule â mes pieds sur un lit de cailloux, quelques grenouilles qui se répondent de distance en distance, et dont te coassement ressemble à l'aboiement rauque d'un chien. De temps en temps, quelque oiseau de nuit, des chauves-souris, s'approchent, attirées par la flamme de la torche qui brûlé attachée ù une branché dé l'arbre sous lequel j'ai étendu nia peau de tigre; puis, à dé longs intervalles, retentit le cri plus ou moins rap-proché d une panthère qui appelle son mâle, et auquel répondent, par des grognements au sommet dès arbres, des chimpanzés dont elles troublent le repos.

HehrlMouiioT, Voyage,,,, p. 285.

Les Stiêngs»

Les Stiêngs ont toujours pvvu redoutables à leurs voi-sins, et ta peur qu'ils inspirent a fait exagérer, dans l'An-nam et le Cambodge, leur extrême adresse au tir dé l'arbalète, ainsi que la malaria de leurs forêts. Le fait est que les fièvres y sévissent d'une manière terrible; beaucoup d'Annamites et de Cambodgiens y sont morts, et l'on m'assure que je suis l'unique étranger de tous ceux qui y ont pénétré jusqu'à présent, qui n'ai pas eu plus ou moins à en souffrir.

Le Sliéng aime l'ombre et la profondeur des bois; il vit pour ainsi dire avec les animaux sauvages; il ne trace aucun sentier, et il trouve plus court et plus facile de Bassersous les arbres et les branches que de les couper,

u reste, s'il tient à son pays du hauti comme il l'appelle, il est peu attaché à son champ natal; car, pour peu qu'il ail un voisinage importun ou que l'un des siens vienne à mourir des fièvres dans le village, il lève son camp, met sa hotte sur le dos/Vy place pêle-mêle ses calebasses et ses entants, et va s'établir ailleurs; le terrain né mari4 que pas, et la forêt se ressemble partout.

On pourrait dire que ces peuplades sont tout à fait indépendantes; cependant les Cambodgiens d'un côté, les. Laotiens et les Annamites de l'autre, en tirent ce qu'ils peuvent et prélèvent arbitrairement sur les villages rap-prochés d'eux un tribul qui se paie tous les trois ans, et consiste en cire et cri riz..; .

Les Stiêngs travaillent le fer admirablement, ainsi que l'ivoire. Quelques tribus du Nord sont renommées, môme dans l'Annam, pour la fabrication de leurs sabres et de leurs haches. Les vases dont ils se servent sont grossiers; mais ils les doivent à leur industrie, et leurs femmes tis-sent et teignent toutes les longues écharpes dont ils se couvrent. ■; . . ,-■:

Enfin, outre la culture du riz, du maïs et du tabac* ain-si que des légumes, comme les courges et les pastèques, etc.* ils s'adonnent à celle des arbres fruitiers tels que bananiers, manguiers et orangers. Hormis quelques escla* vci, chaque individu a son champ, toujours à une assez grande distance du village, et entretenu avec beaucoup e soin, C'est sur ce champ que, blotti dans une petite case élevée sur pilotis, il passe toute la saison des pluies, époque oft le mauvais temps ainsi que les sangsues, qui, comme dans les forêts de Siam, pullulent ici d'une manière prodigieuse, l'empêchent de se livrer à la chasse et à la pêche.

Henri MOUHOT, Voyage,*, p. 153-155.

Un rapide.

...Je vis bientôt ce qui formait le rapide. Après avoir longtemps couru presque exactement Nord et Sud la rive droite du fleuve s'infléchit brusquement à l'Est et vient présenter à l'eau une barrière perpendiculaire. En amont» sur l'autre rive, une pointe avancée renvoie dans ce coude toutes les eaux du fleuve qui la frappent et s'y réflé-chissent, de sorte que leur masse entière vient s'engouf-frer avec la /apidité et le bruit du tonnerre dans les quatre ou cinq canaux que forment les lies à base de Srès qui se profilent le long de la rive droite. Irritées e la barrière soudaine qu'elles rencontrent, les vagues boueuses attaquent la berge avec furie, l'escaladent, en-trent dans la forêt, écument de chaque arbre, de cha-que roche, et ne laissent debout dans leur course fu-rieuse que les plus grands arbres et les plus lourdes masses de pierre. Les débris s'amoncellent sur leur pas-sage; la berge est nivelée, et, s'élevant au milieu d une îvaslë mer d une blancheur éclatante, pleine dé tourbil-lons et d'épaves, quelques géants de la forêt, quelques 7 roches noirâtres résistent encore, pendant que de hautes colonnes d'écume s'élèvent et retombent sans cesse sur leurs cimes,

92 — ** C'était là que nous arrivions avec la rapidité de la flèche. Jl était de la plus haute importance de ne pas être entraîné par les eaux dans la forêt, où nous nous serions brisés en mille pièces, et de contourner la pointe ' en suivant la partie la plus profonde du chenal. Nous y réussîmes en partie. Ce ne fut d'ailleurs pour moi qu une vision, qu'un éclair. Le bruit était étourdissant, le spectacle fasci-nait le regard. Ces masses d'eau, tordues dans tous les sens, courant avec une vitesse que je ne puis estimer à moins de 10 ouït milles à l'heure et entraînant au milieu des roches et des arbres notre légère barque perdue et tournoyante dans leur écume, auraient donné le vertige a l'oeil le moins troublé. Renaud eut le sang-froid et l'adresse de jeter, à mon signal, un coup de sondé qui accusa dix mètres; ce fut tout. Un instant après, nous frôlions un tronc d'arbre le long duquel l'eau rejaillissait à plusieurs mètres de hauteur. Mes bateliers, courbés sur leurs pagaies, pâtes de frayeur, mais conservant un coup d'ceil prompt et juste, réussirent à ne point s'y briser. Feu h peu la vitesse vertigineuse du courant diminua; nous entrâmes en eau plus calme ; la rive se dessina de nouveau ; mes bateliers essuyèrent la sueur qui ruisselait de leurs fronts, flous accostâmes pour les laisser se reposer de leur émolion et des violents efforts qu'ils avaient du faire. Je remontai à pied le long de la berge pour essayer de pren-dre quelques relèvements et compléter la trop sommaire notion que je venais d'avoir de celle partie dit fleuve: si la profondeur de l'eau paraissait suffisante pour laisser passer un navire, la force du courant enlevait tout espoir que ce passage pût jamais être tenté; et le chenal, s'il existait, ne devait plus être cherché de ce côté, mais plus pro-bablement au milieu des lies qui occupent la partie centrale du lit du fleuve. *

Fra< Ï5 JGARÎUER (D,

Voyage d'exploration et. indo-Chine, t. I, p. 168-160.

(Parif, llacbelte, 1873)

(i) Francis Garnîer, ne ï Saint-Etienne en 1839, entra à ^ l'Ecole navale en -»85 j. Aspirant de 1" classe en 1859, U __ prit part a rcraedition de Chine, ' pas-sa comme enseigné de vaisseau dans l'cut-cnajor du vice-amiral Cbarner, qui l'emmena a Saigon (I86J), prit part ;i U première expédition de Cocbiochine, (ut nomm^, en s 868, inspecteur des affaires indigènes 1 Cholon, rà, s'appropriant peu à peu les dialectes des peuples avec lesquels il c^ jotirnetlcment en contact, il prépara tous Jet clémente d'action les plus propres 1 favoriser l'accomplissementiêt vastes projets

Les Forêts d'Indochine. ;

Ces forêts sont désespérément belles et pleines d'harmo-nies étranges; au moindre souille de brise, le banibou griri* ce et se plaint comme un mut courbé par la icmpêie, la hau-te cime desdzaô rend un murmure vague et sourd qui se pro-page et se répète comme un long gémissement au travers de cet océan de feuillage, La brise cesse, le silence se rétablit ; soudain un bruit lointain se fait entendre sous les arceaux de la forêt, il se renouvelle toujours plus fort, grandit, ap-- Îuroche; il est sur nous. On lève la tête: ce n'est qu'une euille qui, détachée d'une haute branche, de chute en chu-te, arrive enfin jusqu'à terre, après nous avoir fait tressait lir à chacun de ses légers chocs. Quelquefois le cri sonore de l'éléphant retentit dans lès profondeurs de la forêt dont tous les échos répondent à ce puissant appel ; un mélangé indéfinissable de chants d'oiseaux et de bruits d'insectes lui succède, et la sauterelle cambodgienne domine ce vagué accord de son éclatant refrain dont la note sèche et criarde s'affaiblit, lointaine, emportée dans son vol rapide. On prê-te l'oreille: c'est le sourd murmure du fleuve qui croit et décroît soudain ; non: c'est le bruit sourd et confus des ber-ges de sable qui s'écroulent et que les eaux emportent dans leur cours. Le soleil est couche, la nuit est venue: on ne suit plus qu'à grand'peine le sentier tortueux qui serpente ,.„,-., —— . ' ■■■.-- i j ! .■.. .•-.

d'exploration qui déjà germaient dans son esprit, (d'après L. Lanier, FÂsté, et A. Trêve, Revue maritime et coloniale, avril-juin 1874). D fut tué le j« décembre 187} devant Hanoi, dans une «ortie contre le» Pavillons ; Noir». Vuici le titre «te se» ouvrage»; La Coehinchine française , en, Î8ÇI, par G. Fwnos (Garnier). Paris, E. Dentu, 1B64, 5,4 w-8*. —J)e ta COloHi' satton de la Coehinchine, par G. Francs (Garnicr). Paris OsaHamel, 18tic, j9 P. in - 8% — Voyage d'exploration en indo-Chiné, effectué pendant les année» 1866*, 1867, «868 par une Commission française présidée par M. le Capitaine de fré-gate Doudart de Lagrée, et P»b»e «ou* ta direction de Francis Garcier, avec le con-cours de ^IM. DeUporte, Joubcrt et Tborel. Pari», Hachette, 1871, a vol. gr. 10-4* et : % àtt*. — Voyage d'exploration en Indo-Chine, effectué par une Com-mtssion française présidée par le Capitaine de frégate Doudart de Lagrée. ReUtioo empruntée au Journal « Le Tour du Monde », revue et annotée par Léon Gantier. Paris, Hachette, sS8j. — Geraèrdt Wusthof, Voyage inconnu des Hollandais dû royaume dit Cambodge aïi pays<'de Louwen, annoté par Franck Garnicr. (Bulletin de la Société de géographie de Parisi 1871. — Chronique rouàlédit Cambodge, (traduite et annotée par) Francis Garnicr (Journal asûtique, oct. - dcc. 1871 et août-wpt. 1871). — Voyage dans ta Chine centrale, vallée du Yàng* /ZU, fah de mai a août 187J, par Francis Garoier. (Bulletin de ta Société de géographie de Paris, Janv. «874).;— De Paris au Tibet. Notes de voyage. Précédées d'une notice sur Francis Garnw. Paris, Hachette, 1887. — Le siégé de taris. Journal d'un officier de marine; Pari», Delagrarc, (*. d).

fA sous les grands arbres : les troncs des ban-langs se dressent à chaque détour comme de blancs fantômes; l'on songe en frémissant à l'ennemi toujours invisible, toujours présent de ces contrées, le tigre, dont l'heure est venue, et Ton re* vient, en pressant involontairement le pas, auprès du feu du campement.

Francis GARMER, Voyage d'exploration en Indo-Ghineï

Le bouddhisme au Laos et au Sîam*

... Une morale extrêmement pure, empreinte d'une pro-fonde mansuétude et d'une immense charité, qui de l'homme s'étend à tous les êtres vivants, caractérise les préceptes du bouddhisme. C'est à l'élévation, à l'austérité forte et saine de ses enseignements, et non à la prétendue insalubrité du climat, qu'il faut attribuer la résistance que rencontrent les Missions catholiques ou protestantes au Siam et au Laos, où celte doctrine s'est conservée plus pure et plus fervente qu'ailleurs.

Si l'on oublie l'écrasant régime que le Siam fait peser sur le pays, aucune région n'olTre des apparences aussi calmes, aussi rjantes, aussi heureuses, que celle dont je viens d'esquisser rapidement la situation politique, matérielle et morale. Une riche et luxuriante nature semble inspirer les moeurs les plus douces et lés plus paisibles; nulle passion turbulente ou cruelle ne trouble la rêveuse non-chalance des habitants ; ces charmants paysages, que cares-se de ses plus beaux rayons le soleil des tropiques, respirent partout une tranquillité, une innocence singulières. Tou-tes les rumeurs, tout lé fracas du monde civilisé, viennent s'éteindre et mourir aux portes de cette contrée dont rien ne réussit à troubler le profond silence, et le souvenir qu'on en garde, une fois qu'on est rentré dans l'agitation du dehors,paratt si étrange, si lointain, qu'il semble correspon-dre à une autre planète, appartenir à une autre existence, et qu'il fait involontairement songer à là méteiripsycosè.

Francis GARNIER, Voyage (Fexploralion {

en /nr/o-C/ime, édition de 1885, p. 120.

Le plateau de Bassae, Nous étions altérés et affamés : lés provisions furent ré* tirées des gibecières, étendues devant nous, et, après nous être convenablement restaurés, nous nous mimes en devoir de gravir l'obstacle qui nous barrait le chemin. Sur la droi-te, (a muraille s'était affaissée sur elle-même et brisée en blocs énormes qui en facilitaient l'escalade. En moins d'un quart d'heure nous arrivions au sommet de ce premier gradin. Nous nous trouvions au milieu d'une clairière, sur les bords d'un ruisseau qui, un peu plus loin, se répand le long de l'arête vive du rocher et alimente les chutes d'eau que nous avions rencontrées, Uiv gazon épais formait tout autour de nous un tapis moelleux, mais exlraordinairement foulé et qui avait été récemment le lit de repos de quelque bête sauvage. De là rien ne limitait le regard du côté du Sud et nous jouissions d'un coup d'oeil magnifique ; nous domi-nions complètement la forêt que nous avions eu tant die peine à traverser, et bassac, etlelleuvedans son lointain par-cours, et les grandes iles qui fémaillent, se déroulaient, ail delà du sombre rideau de verdure étendu à nos pieds. A cette distance les maisons et les rizières se dessinaient avec une netteté d'autant plus surprenante que la nuance plus claire de la plaine contribuait ù nous les montrer dans un éloigncmcnl plus grand. A notre droite* au contraire, le pie dcBassac et ses hauts contreforts nous apparaissaient avec un si puissant relief, qu'il semblait que nous n'eussions qu'à étendre le bras pour les toucher. Tout ce paysage était baigné de l'éclatante lumière spéciale aux pays chauds et qui moi-rait de reflets d'argent doré le long ruban du fleuve. La vue de celle admirable perspeclive, dont quelques parties nous étaient encore masquées par les ondulations inférieures de la montagne, nous encouragea a continuer noire ascension. Nous quittâmes l'étroite clairière pour remonter le lit du ruisseau qui était incliné à 45» .Après une marche longue et pénible, nous aboutîmes à une seconde muraille, plus haute que la première et complètement à pic. L'eau suintait en filels imperceptibles sur chaque point de la surface ro-cheuse. Au-dessus de nos têtes, nous apercevions suspendus, à une grande bailleur, quelques arbres gigantesques surplom-bant légèrement du plateau supérieur. II nous sembla que là devait être l'arêle culminante de la montagne. Nous exa-minâmes le rocher de tous les côtés: nulle part il ne s'incli-nait de façon à en rendre l'accès possible.Mais, sur la gau-che, une étroite crevasse, "presque verticale, partageait en

deux celte énorme masse de pierre De nombreuses plantes,

quelques arbustes croissaient le long des parois de cette

haute fente et pouvaient fournir des points d'appui suffisants,

Francis GARNICR, Voyage d'exploration !

wi Indo-Chine, éd.deim. p. 123-154,

Traversée du plateau de Spurèn (Cambodge),

Les bords du plateau étaient presque à pic. La muraille

de grès qui lés soutenait présentait une série de rampes • irrégulièrement tracées en zigzag, à pente très inégale et

très % aide, où l'on distinguait les traces du passage dès hom--

mes et des chars. J'étais en présence de la difficulté que l'on

m'avait signalée, et je compris alors la nécessité d'un grand

nombre de bras.? Il fallait décharger nos chariots, ics dêv

monter et les transporter pièce à pièce au bas du plateau.

Retourner en arrière ou attendre des secours nous eût fait

{' lerdre un temps précieux. Je donnai l'exemple, et tous

es cinq, nous nous mimés résolument àfceuviu. Au-dessous

de nous, à mi-hauteur environ, un rocher en saillie for--

mait une plate-forme de 8 à 10 mètres carrés de surface.

Nous commençâmes par y conduire nos bêtes de somme,

qui, une fois dételées, avaient fait mine de vouloir regagner

leur village. Nos légers bagages les suivirent bientôt; lé

transport des chars fut beaucoup plus long et beaucoup

plus fatigant.

Il était midi : le soleil dardait à pic sur nos tétés; aucune

ombre ne nous protégeait ; les rochers, que nous gravis--

sions et que nous descendions sans cesse, nous brûlaient

lés pieds et les mains; une soif ardente nous dévorait

tous. Aùtorir de nous, tout était aride. Le dernier ruisseau

franchi était à plusieurs lieues de distance, encore n'était--

il point facile d'en' retrouver la route, au milieu des nom--

breux sentiers qui se croisaient dans la torét. il nous fut

bientôt impossible de continuer notre travail; nos gorges

saignaient, nos voix devenaient rauques. Je n'eusse jamais

cru qUè là soif pût devenir une souffrance aussi vive. Lés • hommes se couchèrent découragés. Le plus profond Silence

régnait autour dé nous. Seul j'essayai de chercher ericoré :

lès bords du plateau se dentelaient sur nos droites; en

plusieurs gorges au i^nd desquelles-croissaient Quelques ^arbres; il pouvait y avoir là dans le rùc; dés cavités àSsezprô-

^87-fondes pour conserver un peu d'eau provenant des pluies ou des suintements qui alimentent les ruisseaux de la plaine inférieure. Je trouvai en effet plusieurs lits de petits torrents; ils étaient tous à sec; Je commençais à pérore tout espoir et j'avais coriîriie un nuage devant lès yeux. Tout à coup dès buissons d'un aspect vigoureux et d'une verdure fraîche attirèrent au-dessous de moi mes regards; je içé laissai glisser le long d'un rocher poli par la chute dés pluies de la saison dernière : à mes pieds était un bassin rempli d'une eau claire et chaude. J'eus comme un éblouis* sèment de joie. Je me jetai à plat ventre et je nie mis à boire: il y avait de quoi désaltérer largement tout le îribride. Je reconnus bientôt qu'un sentier moins à pie ijiié la route que j'avais prise conduisait à cet abreuvoir naturel. Je retrouvai des poumons pour signaler ma découverte, cl, au bout de quelques minutes, hommes et bêles furent réconfortés.

Francis GAHSIER, Voyage d'exploration ; en Indo-Chine, éd. de 1885, p. 178-179.

Là plaine de Siempéap.

...Au sortir d'un petit bois taillis qui s'étend à l'Ouest du mont Bakheng, je débouchais dans la plaine où s'élève la citadelle de Sicmréap. C'était le moment de la mois-son. Rien de plus riant et de plus animé que le paysage de cette plaine offre alors au voyageur. Toute la campagne a revêtu une teinte dorée. De nombreux troupeaux de boeufs et de buffles, au millieu desquels folâtrent lés nouveau-nés de la saison, diaprent les rizières de taches rouges et noires d'où s'échappe un sourd murmure de grelots. Colosse isolé qui domine toute la création vivante, l'élé-phant secoue lentement avec sa trompe la gerbe de riz qu'il vient de glaner sur le champ récolté. Dans le chemin creux qui serpente sur la plaine, passe parfois avec un bruit étourdissant de clochettes une légère voiture à boeufs 3ui, pour un instant, voile le paysage d'un épais nuage e poussière. Les lourds et lents chars à buffles se croi-sent partout, apportant au village le riz qui va être em-magasiné dans les huttes en bambou lulées déterre glaise, d'où on le retirera au fur et à mesure des besoins. Sur les aires nombreuses disséminées dans les champs, des ailelages de buffles piétinent les gerbes et» après un long e|. monotone travail, séparent le grain de l'épi. Bordure ra-vissante do grâce et fie fraîcheur, une longue ligue d'arbres 4 fruits encadre tout ce tableau et cache les tojft} de chaume éparpillés sous Jéur ombre. iLa végétation des tropiques ottre seule une pareille variété de nuances et de forme; les cimes mobiles des bambous se jouent le long des troncs élancés des palmiers; parmi ces derniers, le borassusélève jusqu'aux nues sa raide collerette de feuillage, et s^ipbjé de sa colonne robuste soutenir liîi édifice de yer^ujré. 1& cocotier échcvèlc ses longs et tremblants rameaux sur■ le large faite du tamarinier; l'aréquier svéllê se fait jour à travers l'épais feuillage des manguiers» et sa fournie aiêrï? enne contraste avec le massif échafaudage du banian qui s'étale à côté. Autour des casés, le papayer balance son léger parasol, et un î'idéâu bas et continu de bananiers masque les troncs des pamplemoussiers, des orangers et des jaquiers. La ligne sombre des créneaux de la forte-resse de Siemréap vient se profiler sur ce fond riant. Que le regard ne s'arrête pas trop sur les remparts; il pour-rait y découvrir quelque tête humaine, desséchée au soleil et tristement balancée à l'extrémité d'un bambou. Le soir arrive; le soleil s'abaisse derrière le rideau d'arbres qui cachent la rivière, et ses rayons décomposés, mêlant la pourpre à l'émeraude, se tamisent au travers du feuillage. Les troupeaux rentrent dans les parcs, et les beuglements sonores des taureaux sont coupés par les cris brefs et plaintifs des buflKs. Le silence et le calme se font peu à peu ; on n'entend plus qu'une note monotone et douce, celle que la brise du soir fait rendre aux cerfs-volants captifs planant dans les airs et auxquels les habitants, Sut les lancent chaque année dans cette saison, attachent e superstitieux présages. Quelques lumières s'allument dans les cases groupées sur la rive droite de la rivière, à peu de distance de la citadelle, dans l'intérieur do la-quelle le bruit du gong et du tam-lam, successivement répété par touS les corps de garde, marque, à de réguliers intervalles, les veilles de la nuit.

Francis GARNIKR, Voyage d'exploration

en Indo-Chine, éd. de 11885, p. 1844$L ':v!" v'v .£$ §|$tès;de:J4;îwC&l^ \ Les fleurs étaient depuis quelques jours un objet recher-ché; les fêtes de la lune étaient plus suivies: on avait hâte de se réjouir une dernière fois avant que les pluies vinssent rendre les communications difficiles, ralentir la circulation et claquemurer chacun chez soi» Dans l'intervalle des gf aîné orageux qui s'élevaient régulièrement dans l'après-midi, la température était réellement accablante et dépassait 37 de? grés; aussi les habitants de la ville profilaient-ils avec em> {uessement de la fraîcheur relative que ramenait, après 'averse quolidienue, l'apparition de la lune sur l'horizon ; la vue se reposait alors de l'éclatante lumière que te soleil, $ ce moment presque au zénith, avait déycrsèe pendant douze heures sur la ville. On jouissait avec délices du pay-î sage tropical dans ces rues ombragées jlc palmiers auxquel-les la blanche clarté de la lune donnait un doux et charmant aspect. Pendant une partie de la nuit* la population presque louie enlière.restait sur pied: les vieillards, assis devant leurs porte?, échangaieni leurs souvenirs ou supputaient les espérances de la récolte prochaine ; les jeunes gens couron-nés de Heurs, se promenaient en chantant, et formaient des théories dont les ligures ne manquaient ni de grâce ni d'originalité.

Francis CiARXiEn, Voyage d'exploration en

Indo-Chine, éd. de I8S5, p. 314.

Les grottes de Pak Hou.

, Nous arrivâmes le soir au confluent du Nain Itou, rivière dpiit le ^priihïandarit deLa&rée avaif sangé un inslanl à rè-monter le cours. Vis-à-vis de son embouchure s'élèvent, sur la rivé: droite dû fleuve, dé hautes 1^ flanc j^quélles s'ôrivre une grotte plus profonde cn^ré^ue la nVécéderitè, et que lès indigènes but transformée cn^ tuaire-Nbusy montâmesà l'aies d'iui escalier pratiqua lèjroa 1^ décjiirurcs dn^^ tesque el jrrégulière pu veHurc de la grotte^ une sorte de \iîaU çori dont la main de l'homme a complété et régularisé lès pi-; îierS etià r^ijieV De là^ est imposant. Ce ne sont pliisees perspectives infinies où le bleu des eaux et le bleu du ciel se fondent ensemble sous une

fMsW âffl «*■»

éclatante lumière; oùde lointaines lignes de palmiers et de cases, à demi cachées sous leur ombre, arrêtent seules les contours d'un paysage a la fois monotone et immense. Ici, le fleuve n'atteint pas 300 mètres de large; son cours sinueux est borné de toute part par des murailles rocheuses, que sur* montent les bizarres dentelures des montagnes du second plan. A une diiainc de mètres au-dessous du spectateur; lés-eaux, déjà boueuses et toujours rapides, baignent le pied de l'escalier qui conduit au balcon, et repoussent contre le ro-cher la barque légère qui nous attend. C'est une admirable tribune pour assister aux courses de pirogues, si fréquentes au Laos, ou pour jouir des illuminations à l'aide desquelles les indigènes savent rehausser l'éclat de leurs nuits tropica-les. A quelque distance de là, les eaux noires et calmes du Na'nï Hou se mélangent aux eaux jaunâtres du Cambodge, et la ligne de démarcation qui les sépare s'éloigne ou se rap-proche de l'embouchure de la rivière, suivant le rapport variable de la vitesse des deux courants. Vis-à-vis de .noué,', sur la rive gauche, un banc de sable tranche, par sa teinte dorée, sur la couleur sombre des roches avoisinantes, der-rière lesquelles le soleil a déjà disparu et dont lès cimes s'enlèvent noires sur un ciel rouge.

Francis G\mikn, Voyage d'exploration

en Indo-Chine, èd, de 1885,p. 325-327

Le Tonlé Sap.

Nous étions nu mois de juin, les pluies commençaient à peine à tomber régulièrement chaque jour, et les eaux jaunes du lac étaient peu profondes. Les passes de cet im-mense réservoir, qui, d'après des traditions fort obscures, n'aurait pas toujours existé, sont étroites et s'obstruent sen-siblement chaque année. A l'entrée, sur la gauche, une chaîne de montagnes court dans la direction de Pursat. Les nuages couronnent les hauteurs, et le soleil, qui lutte contre eux sans pouvoir les traverser, leur, donne une teinte blanchâtre et transparente. Nous rencontrons çà et là quelques barques de, pécheurs attardés. De rares villages sont dispersés sur les rives, d'autres s'avancent au-dessus

.*■'.'■ de l'eau, et les frêles poteaux qui supportent les cases so penchent sous l'effort des vagues sans que les habitants en Kaiaisseul ciTmjés, Ce sont des Annamites, cl, comme le utile, leur fidèle serviteur, si la terre venait à manquer, ils s arrangeraient ne la vase et de l'eaii. Mientôt le vent se lève, il souffle avec violence, creusant des sillons profonds. La terre n'est plus sur notre droite qu'une ligne bleuâtre s'élevaut à peine au-dessus des flots; à gauche, nous avons un ho-rizon sans limite.

Louis de CARNÉ(I), Voyage en

Indo-Chine, p. 55.

(Paris. Dcntu, 187S.)

Angkop Thom.

Quant à la ville elle-même, Angcorthôm, Angcor la grande, les murailles seules en sont intactes- fêlles sont larges de près de 3 mètres; les fortes assises, en pierres de taille posées l'une sur l'autre sans chaux ni ciment, déflrtn» les siècles, et résistent aux assauts plus redouta-bles encore d'une végéta lion vigoureuse. Des chaussées jetées sur de larges fossés conduisent aux portes de la ville, gardées par cinquante géants de pierre, sentinelles énormes et grimaçantes reliées l'une à Vautré par les re-plis d'un serpent monstrueux qui s'épuise en eftorls im-puissants pour échappera leur étreinte. La porte par laquelle (s) Louis-Marie de Curainaquit ta 1841 d'une noble famille de Bretagne. Son droit terminé, il fut admis en I86J au Ministère «tes Affaires étrangères, ou il se coasà» cra aux études de colontutioa et d'ethnographie. Deux aw plus tard, il fut attache a ta mission scientifique chargée d'explorer le Melon; (T. p-S}?, note!. Arrive \ Saigon 1U fi» de l'année 1865, il vwiu d'abord les trois provinces de Cothinchine appartenant aux Français, puis se rendit au Cambodge. La mission commandée pu'Doudart de Largée fit route en juin i$66, remonta le Méltong et parvint au 1 unaaa ca jaavicr l968 A'**', »fK>« awnr wîv»< IV Cambodge et le Laos, de Carné demeura quelque temps dans les provinces du Vunnan et dans la région -arrosée par le Fleure Bleu. Rentré en : France à la fin de 186^8, le Jeune voyageur adressa a son département un rapport étendu sur la mtsjjoa et publia dans \ fa Revue des Deux Mondes plusieurs de ses notes de rojrage- Fatigué par u pénible exploration, il revint en 1870 dans son pars natal pour ne : plus le,quitter. '{ Son pire le Comte Louis Marceïn de Carné a édité en 187a son Voyage en IndO-Chihe ël dans rempirë Chinois,''lquFé& l'histoire de cette oploration et dont nous • extrayons quélquis. fu>sigcs concernant le Cambodge et le Laos; Louis de Carné mourut au Perennou en 1871.

' mm- M w nous pénétrâmes A l'intérieur de l'antique cité forme iine Voûte 5 de t> mètres de profondeur, et c'est avec raison Sue M» Mouhot l'appelle un are de triomphe. Des têtes 'éléphant en ^écoréiît lé sommet» et les trompes, dé-ployées verticalement comme dès fines colonnes, s'appuient sur une gerbe de larges feuilles.

La tristesse l'emporté encore sur l'étonnemenl quand, après avoir franchi cette magnifique barrière, on tombe dans l'épaisse forêt qui remplit la vaste enceinte enserrée par d'aussi fières murailles. Il faut passer à travers d'i» nextricablcs fourrés pour arriver jusqu'aux ruines des rares édifices dont on retrouve encore des vestiges, recourir à la boussole pour ne ..pas. s'égarer dans ces solitudes, peuplées seulement d'animaux* sauvages, qui s'appellent et se répondent avec des cris rauques que l'écho prolonge et qui semblent des gémissements,

Louis de 'CAHN£, Voyage en

Indo-Chine, p. G1-0-2.

Impressions d'Angkop.

En face de ces grands débris du passé, on est frappé d'admiration; mais fémotion fait défaut, et la jouissance n'est pas complète. Les restes 'd'un' monastère écroulé au sein d'une Ibrél d'Allemagne, les murs lézardés du châ-teau désert qui. abritait le baron féodal, remuent plus profondément. Des hommes de notre race ont pensé der-rière ces murailles, ont combattu derrière ces créneaux; nous pouvons reconstituer leur vie, suivre les larges traces de leurs pis. Ici, en ce point de l'KxIrémc-Orient, tout est mort, jusqu'au souvenir de 'cette brillante théo-cratie, mère d'une civilisation matérielle certainement poussée fort loin, mais qui n'a pas connu d'âge viril. Les efforts de la science, qui nous ramène peu à peu vers notre origine et nous montre des fières dans les pre-mières cistes de l'Inde, intéressent l'esprit plus qu'ils ne touchent le coeur; la séparation remonte trop loin, et ces sépulcres nous semblent trop beaux pour la race qui y est ensevelie.

Louis de CAUNÉ, Voyage en .

Indo-Chine, p. 64.

L'ile de Khon*

L'tle de Khon est peuplée ^'agriculteurs, l*es rivières parais» saient bien entretenues, et nous assistioi\s au repiquage du m, Les femmes du pays, courbées des journées entières sur, les sillons fangeux, se livraient à celte opération. Lés au* torilés nous firent prier de ne point chasser dans l'Ile et de ne pas battre le gong, parce que tout bruit insolite avait infailliblement pour résultat d'amener le tigre à ftévJH rer dans l'année nombre d'habitants* A l'endroit oft dé-bouchent un certain nombre de bras du fleuve, la vue gagne en étendue comme au rond-point d'une forêt bien percée. U» nappe d'eau est immense, unie comme un lac» on dirait que le Mékong se recueille avant les grands dé-sordres qui l'attendent::plus bas. Vc9 montagnes bien découpées forment l'arrière-plan du tableau, tandis que plus près de nous le regard s'arrête sur un arbre bizar-re qui semble sortir de l'eau et ligure, grâce à l'épais manleau de verdure qui le recouvre, un vieux pan de mur en ruine maintenu debout par les vivaces embrassemerits des lianes. ;'■ ■ > t '■<■•■■ t ; •

Louis de CABNI, Voyage en Indo-Chine, p. SI.

Un orage sur le fleuve»

Des orages troublaient parfois l'implacable sérénité du ciel. Us arrachaient la. nature de son cercueil de plomb; c'étaient comme de magnifiques explosions de vie dont nous prenions notre part. Une nuit, il m'en souvient, j'écoutais avec ravissement le fracas du tonnerre, l'illumination des éclairs me causait une intime et inexprimable jouissance; mais le vent souleva le fleuve, et nos barques, rudement, heurtées contre In rive, s'emplirent en un moment. Les Laotiens se mirent à vicier l'eau sans relâche, et à nous éponger le mieux possible avec Sa sollicitude de vieilles bonnes. Ces braves gens nous entouraient de soins, soit à cause de leur responsabilité, soit par bienveillance native, el, pour ces deux motifs probablement, accoutumés qu'ils sont à épargner tout ennui au personnage t)ui leur est confié.

Louis de. CARNÉ, Voyage en Indo-Chine, p. 158.

Un incendie.

Près de la résidence du gouverneur de Lakhon, un quar-tier considérable du village venait de brûler. Les feuilles dés arbres étaient roussies, les troncs calcinés. La physionomie des hauts palmiers avait surtout quelque chose de lamen-table. Cette grande trouée faite par l'incendie au milieu des fleurs et de la verdure m'inspira d'abord une sorte de tris-tesse. On eût dit que l'hiver venait tout à coup de sé-vir sur une partie d'un bocage, laissant à l'autre partie ses ombrages et ses mystères. Ce sentiment ne dura pas. Lé quartier détruit était devenu un vaste chantier. 11 y régnait Une activité joyeuse; des bandes d'enfants, jouis-sant du mouvement inusité qui se faisait autour d'eux, augmentaient le bruit. Dans un village de France, un pareil événement serait un irréparable désastre. Au Laos, avec les facilités de la vie, on parait s'en apercevoir à peine.. Plus loin, des cases neuves se construisaient en grand nombre, mais par les soins d'émigrés annamites, qui fra-ternisèrent, cela va de soi, avec notre escorte.

Louis de CARNÉ, \oyageen Indo-Chine, p. 165-166.

Une pagode à Nong-Coi (Laos).

Derrière le village s'étend une plaine immense où des palmiers ont poussé au hasard. Ces arbres ont une physio-nomie toute particulière, plus poétique et plus orientale que le gracieux aréquier ou le cocotier un peu lourd. Ils ont pei-ne à porter leur tête, et leur tronc est souvent penché. Le vent fait crépiter leurs feuilles comme du parchemin que l'on froisserait. Dans cette plaine est bâtie la pagode princi-pale, à laquelle conduit une longue chaussée de bois. C'est jour de fête, la foule inonde les abords et les portiques. Les pantalons bleus des Chinois se mêlent aux langoulis bigarrés et aux écharpes multicolores des Laotiens. Fidèles et curi-eux se pressent dans le pvéau et dans l'enceinte trop étroite du sanctuaire, où des bonzes lisent des prières. Autour d'eux, disposées avec un certain goût, des offrandes décorent le temple et ouvrent l'appétif. Des tentures écarlales pendent aux colonnes. Dans l'ombre ardente, au milieu des fleurs et des parfums, les jeunes filles ont l'oeil agaçant, et leur sou-rire donne le vertige* Chacun cause, fume, ou rit bruyam-

' - 35 ment. Personne n'est recueilli, personne même n'est altentif, à l'exception de trois jeunes clercs qui glissent un regard libertin sous l'écharpe des jeunes filles agenouillées au-des-sous d'eux.

Louisde* CARNÉ, Voyage en Indo-Chine, p. 17i-l;72.

Comédiens ambulants.

De gradin en gradin, à durs efforts, on avance tout de même. Derrière lés ambulants, sous leurs talons, le paysage plus vaste s'approfondit en abîme, des bois sombres franchi s ayant l'aube jusqu'aux flots éparpillés en archipel sur la lioùle grisé. Entre les palétuviers des plages noyées et l'alpc massive, la mousson de nord-est ayant balayé les' brumes du golfe, la plaine inculte allonge jusqu'à l'ho-rizon occidental ses brousses que marquèlenl de taches jaunes ou violacées) loin à loin, quelques vagues défri-chements. — Mais de tout cela les errants n'ont cure, en leur pénible ascension; vers les plateaux où déferlent, dans la poussée irrësislible du vent, les hautes lames des, nuées. A longs intervalles, au penchant d'une terrasse déclive, en marge d'un ravin sans eau, des arbres frui-tiers à l'abandon parmi la ronceraie envahissante, dés regains vivaces — maïs, riz de coteau — pas encore mangés par la folle avoine et les épines, témoignent de vergers délaissés, de récentes cultures.. Parfois, au passage de marais, une bécassine jaillie des roseaux rayé d'angles aigus le ciel morne ; — aux silencieux abords d'un village en ruine, des perdrix rappellent plaintivement dans le chaume; — puis on n'enlcndait plus que le vent colérique des hauts dans les herbes dures.;.

Jules BotssiÉRE (t), Fumeurs d'opium, p. 45-46

IParis, Louis Miehaud, 1909.) (i) Jults-Tean-Sunislas Boissîere naquit 1 Clermont (Hérault>, le t? avril ISlf. Il mourut \ Hanoi le il août 1S07. «A vingt ans, en 188*,, il publie un recueil de poèmes: Devant l'énigme, oà l'inquiétude sentimentale de son âge s'enveloppe de rhétorique scolaire. Trois ans plus tard, sa personnalité s'est extraordinairement ac-cusée; elle se rétUe dans /VoWrVa.^ En maintes aventures idéologiques, l'esprit du jeune nomme s'est engagé; et il serait facile, sans doute, de supposer les expériences dont sort le poète, — dont il sort avec un pli d'ironie aux livra, rt couvert d'une expression d'infinie lassitude d'ennui supérieur. . . Boisstcre écrivait tin provençal très \ .:• ' -'36:— ■

... Le même jour, à l'heure Ngo, au sortir d'un plantureux repas dans la maison commune,'un repas de riches où défi-le au complet la théorie des mets succulents : après les herbes bouillies, les grains de grenade et les vermicelles de riz, y figurèrent les poissons secs ou confits en saumure, et poulets frits et pigeons rôtis, hachis de porc et d'oeufs en sau-cisse, filets de buffle sautés à la graisse; et les viandes étaient coupées menu, en petits cubes, — pour être avalées saris que les dents y touchent, selon le précepte des rites. Et pour les arroser, on versa les alcools de poire, de prune et d'orange mandarine, les capiteuses caux-de-vie chinoises.

La bise hostile, qui là-haut pourchassait d'un furieux aboi lés errants et les mordait aux jambes, s'est radoucie; au creux du val hospitalier, elle n'a plus pour eux, comme pour l'hôte de la maison un chien fidèle, que des haleines cordiales, soufflées en plein visage, et de chaudes caresses. Le soleil de clair argent descend vers les cimes, nimbé de floconnantes mousselines qui se parfilenl en fumées légères librement envolées parmi le pâte élher. Une dé ces après-midi de l'hiver tonkinois, tièdes comme un malin d'avril à la corniche de Provence, moins lumineuses pourtant et qu'une atmosphère toujours humide, émoussant les dures coulant, riche en mots; son vers est aisé, mélodieux, litre d'allure, mais s'astrei-goant, quand^ il le faut, aux règles d'une stropbé compliquée. . . De 1891 a «897, de son mariage a sa mort, le sentiment personnel s est peu a peu inséré dans ses conceptions polîîoues^ Jusqu'à créer le vers de 1896, hatluciné, trouble, fiévreux, nue coupent de grands frissons d'amertume- +. Fumeurs d'Opium, para en 1896, semble être du a cet eut d'esprit visionnaire. Toutes fa situations sont pétries de je ne sais quelle angoisse sans fond, — non pas vague, flottante, où l'esprit baigne sans être pénétré ; mais d une angoisse extraordinairement aiguë, qui poind la cfcair, qui se distillé en gouttelettes brûlantes. Si forte est l'impression que lonptemps on fa subit. C'est qu'en cette oeuvre magistrale, fiomiere a été servi par un métier conquis. De nombreux essais avaient précédé les FttnteUrs; et la discipline qu'impose remploi savant de la languie provençale fut salutaire i l'écrivain. Nous avons la une des «écritures» personn* les de ta littérature française. Elle nous donne la sensation vivante de la réalité : l'objet est serré, il est délimité dans foutes ses lignes, dans tous ses contours par une phrase robuste, analytique • il sort. * (A Mavbon, Jules Bûlssière, dans ta Plante indoehinoise, i«' Octobre 1912.)

tes oïuvres de Jules Boissière sont; Situation de VIndo-ChinC française au commencement de 1894. Hanoi, F. H. ScbneidV, 1804. — Fumeurs d'opium. Comédiens ambulants. Nouvelle édition. F*m, MkUué. — Pro-pos d'un intoxiqué. Lé borne Khou-su. Terré de fièvre. Cahier de route. Préface de Jean Ajalbert. Para, Micbaud.— VtndoChine avec les Français: la Société annamite et la Politique française. Saigon. Hanoi. Hué. Le village du **Fleuve de prospérité; Par», Mfcbaud. — Devant ténigmê. Provema. Li gablan (poésies). arêtes et les couleurs éclatantes, enveloppe d'une grâce particulière, le charme plus intime des lignes fondues et dès nuances atténuées en grisaille. Aux crêtes sauvages, le vent, sonnant l'hallali, poursuit encore les brumes at-tardées, les déchire aUx pointes des ronces et rabâché dans le bruissement des brousses* ses désespérantes légendes ; mais, ici, sans force, à bout d'haleine, il s'apaise. Le souf-fle alenli soulève à peine les lourdes feuilles des bananiers, pareilles à dés boucliers de jade vert, et fait bruire dou-cement le plumet des aréquiers, autour de la maison com-mune où les pauvres errants étirent sur les nattes fraîches leurs membres si las, et pour se recliàufler» lariipcrit à tasses brûlantes le thé de Chine, le thé « dés Dix Mille Printemps »...

Jules BOISSIÈRE, Fumeurs cfopium 0), p. 77-78.

Un poste de la Rivière Claire.

Un petit poste de la haute Rivière Claire, un de ces postes perdus dans d'immenses régions dévastées, sur un mame-lon isolé au milieu d'une plaine déserte ; une palissade en-toure une douzaine de câi-hhâ de chaume, et quelques chau-mières s'espacent au pied du mamelon. La nuit tombe et noie dans ses ombres les lointains de la plaine et l'hori-zon de montagnes rangées en cercle; un vent froid fait trembler les cloisons dans les cases, frissonner les paillo-tes et grincer les bambous secs; il vient delà-bas, de l'in-connu; il va vers l'inconnu, là-bas: deux inconnus qu'on sait hostiles. Comme on se sent seul, ainsi qu'en plein océan, dans ce rectangle fortifié, à peine plus vaste qu'un trans--

(i) Nous regrettons de ne pouvoir reproduire, étant donné le caractère de notre recueil, de plus larges «traits des Fumeurs d opium. Tout serait a citer de cet ouvrage, et Vic-tor Le Lan. dans son Essai sur la Littérature indo-chinohe (p. s e-t6), a tù-- , son de rappeler que Boisstère « a vécu ce tju'tl a écrit. J'entends dire par ta,* ajoute-t-iî, qu'il a écrit sur place et non de cbie, qu'il a écrit dans le pays. Boissière étatt sergent d'infanterie de marine. Cétait à l'époque de la conquête. Après les rudes étapes de la journée, le soir, rentré sous la tente ou dans la pagode qui devait abriter son repos, il écrivait, une a une, ces eou-velfes que nous avons depuis lors retrouvées dans son ouvre- Au cours d'une colonne et en poursuivant lei pirates, il griffonna ainsi un certain nombre de feuillets, sans même se douter qu'il avait réuni les éléments d'un livre et d'un beau livre. Tout intimidé et craignant d'être écosJuit, il s'en alla trouve- les directeurs de l'Avenir dll Tonkiil, leur soumit ses essai*. Quelques jours plus tard, sous le titre Gar"ntt d'ttn Soldat et la signature de «Kbou-Mr, gardien de.pagode », paraissaient les premières pages de ce qui s'intitule maintenant ! Fu* meurs d opium. Poème unique et superbe, qui, bêlas 1 n'aura pas de saute. » atlantique; comme on se réchauffe joyeusement à la flamme de bonnes causeries, dans celte salle à manger des officiers, ardemment éclairée, avec ses deux fenêtres où s'encadre un coin de l'espace sombre! Ici l'on bavarde, on chante,dans ce minuscule carré de lumière; — au dehors, le vent qui siffle et rugit emporte l'appel effaré des con nai ou le souve-rain miaulement du tigre.

De quart d'heure en quart d'heure, on entend le : a Senti-nelle, veillez 1 » courant d'un factionnaire à l'autre, la voix grave des Européens alternant avec l'appel nasillard des in-digènes; --puis, un féroce: « Alla-tà, kibiêù?» (t> vociféré par un tirailleur annamite, et le déclic de la culasse. Vers deux heures du matin, des coups sourds et réguliers, — du bois frappant sur du bois, —annoncent que le boulanger est à l'ouvrage; un bruit de pas, un murmure de voix: ce sont les rondes de relève ; dans les rares instants de calme absolu, des ronflements sonores se font écho ; — et Ïiarfois quelque cheval échappé pique une charge à travers a place d'armes.

Quel admirable pays de forêt vierge, partout impéné-trable, sauf pour les Tho qui cultivent le riz dans quel-ques petites plaines disséminées comme des Iles cil plein océan de végétation!

11 est bien un être à part, le Thb de ces pays, pro-duit de la montagne cl de la forêt, cet homme qui va d'une allure presque lente, mais à si larges enjambées que nul Européen'ne pourrait je suivre, qui se glisse silencieusement à travers les fourrés sans ébranler une feuille, et qui voyage la nuit, de préférence, sous ces. ombrages denses, à travers ces régions où il doit s'orienter sans le secours des étoiles.

Pour arriver à S..., j'ai voyagé dix jours en forêt, hu-mant l'odeur fiévreuse des feuilles et de la terre, sur le sol toujours humide, sous un inextricable entrelacement de branches, de lianes et de bambous. U me souvient d'un ravin couvert d'une végétation prodigieuse, un dôme vert impénétrable à la vue, que dominait, seul, en avant d'une haute fut aïe, comme un roi précédant sa cour, un lalanicr géant érigeant son stipe svelte et droit et étalant la rosace-éventail de son feuillage fait de lamelles aiguës.

Jules BOISSIÈRE, Propos cftm intoxiqué, p. 75-78,

(Paris, Lôuis-Michattd.) (s) Corruption' du franchis «Hatfe la! Qui vïve ? »

Près d'eux, datis un sampan abandonné, parmi. les palé-tuviers, une récolte de grosses pamplemousses, vertes et jaunes, imprégnait l'air d'une forte senteur d'essence d'oran-ges et de citrons. Sur les fruits^ voltigeaient lourdement, comme pâmés de ce parfum et de ce poison, de larges papillons gris et bleus* tachetés d'yeux de velours marron. Adroite, un arroyo d'eau savonneuse dormait au pied de ro-, elles à pic; sur les rochers, parmi les brousses et les cycas, s'érigeaient les ruines d'un ancien fortin des rois d'Annam ou des rebelles, aux murs formés d'énormes blocs juxtaposés et superposés, sans ciment, dominant ie bras de mer. Et, sur ces inurs, très hauts, des cabris sauvages, des bou-quetins blancs, bondissaient, tachetant de blanc les gris .calcaires.

Devant le jeune homme, l'eau bleue et calme s'étend, coupée de bandes de blanc et d'azur, où la lumière frissonne, jusqu'à la grève plate de Nghiêu-phong. fà-bas, loin derrière file sablonneuse, le promontoire de I)o*son. bleui par l'air, s'allongccommçla tète d'un trigonocéphale^Au couchant, des nuages arrondis, crépelés, d'un beau vermillon bordé d'or et de braise, semblent voler et jouer, minuscules, autour d'une vaste nuée emplissant l'horizon, une flottante nuée d'or rouge qui, là-bas, sur Do-son, est soulignée d'une élroite bande de vert céladon. Et, dans la tiède atmosphère, fouettée de fraîches brises, l'universel silence n'est coupé, la rumeur enragée des cigales se taisant, que par l'appel de la per-drix grise.

Jules BOISSIÈRE, Propos d'un Intoxiqué, p. 09-101.

Le lever du soleil sur la côte tonkinoise.

Peu à peu le brouillard s'atténua et s'amincit : mais, dans le ciel enfin dévoilé, couraient de longues nuées grises... Des oiseaux de mer passèrent, dans un souffle venu du golfe par dessus file plate de Hà-nam. Des taches de bleu pâle trou-èrent la nuée...

Alors, brusquement, le soleil écarta les brouillards; — d'a-bord, derrière ces fumées, il apparut tel qu'un pain à cache-ter, blanc, sur le fond gris des nuages; "puis, tes chauds

rayons ayant dispersé,les brumes, vers huit heures du matin, le ciel tout entier se déploya, comme un pavillon d'un clair et tendre azur, où de lointaines nuées mettaient un frisson léger.....

Un souffle vif éparpillait joyeusement, au ras de l'eau et des rizières, les dernières brumes et la lourde cl humide atmosphère de la nuit. Puis, au gré des brises matinales, dans le ciel, un instant dégagé tout entier, remontaient et se mêlaient des nuages blancs qui, en descendant vers l'orient, arrondissaient leurs beaux flancs et leurs belles croupes colorées de vermeil. Sur llauam, tout à l'horizon, des fu-mées d'herbes qu'on brûle se fondaient sur le ciel en or transparent. Les pins de la concession faisaient doucement onduler au vent le sombre vert, lavé par la brume et le cra-chin matinal, de leurs feuillages; sur leurs dômes mou-vants, le zénith se teintait légèrement de vermeil ; et, sous leurs feuilles, c'était comme une fusion d'or sombre, éclatant pourtant, de cette teinte qu'ont gardée, des ma-tins défunts de jadis, les tableaux du Lorrain.

Mais dans ce matin humide et rayonnant d'or sombre, seul, le petit coin où s'encadre Quâng-yên, avait la beau-té, calme, jeune et claire, des aurores de printemps. U semblait sourire, sur un pan de ciel très bleu et trem-pé de fraîche lumière, avec ses collines au sol rouge, aux clairs végétaux, avec ses maisons blanches aux toits de briques mouillées et comme violettes de l'aube qu'elles reflètent.

Jules BOISSIÈRE, Propos d'un Intoxiqué, p. 153-156.

Une école de caractères chinois.

Dans une pauvre case aux murs de torchis, au toit de paille, vingt enfants sont accroupis en rond sur la natte qui couvre le sol battu, comme nos écoliers de jadis sur le feutre de l'ancienne Sorbonne. La varangue est large-ment ouverte sur une cour dallée où bruissent au vent d'été les feuilles des hibiscus et des églantiers; et des moineaux se posent sur la margelle humide du bassin. 11 est midi, un midi de juillet. Là-bas, dehors, lésâmes blanches de soleil sont désertes, à celte heure de la sieste. Pas un cri, pas une rumeur, pas un murmure. Dans le ciel, glisse le vol silencieux des pigeons bleus, et violets, qui

viennent se poser sur le chaume, ramenant leurs plumes frissonnantes, encore tout ébouriffées. Un vieux professeur, très gravé avec ses énormes luneltes chinoises/ «fait la classe» aux gamins du hameau. 11 leur lit un passage du Tâm-Tir-Kinh, «le livre des phrases de trois mots » ; il leur explique que l'on écrit les caractères de haut en bas, en colonnes disposées de droite à gauche, de même que, dit-il, pour boutonner votre blouse, vous ramenez la main, de droite à gauche, sur la poitrine. Et les enfants joufflus, à tête rase, leurs regards fixés sur le maître, écoutent très sérieusement, avec une gravité d'hommes faits, avec ce désir de comprendre, cet amour de savoir, qui font briller leurs prunelles. Maintenant, ils déchiffrent les carac-tères, à voix haute, et vingt bouches roses et rieuses, toutes ensemble, Anonnent les mots chinois, tandis que le maître, sourcils froncés, 3uitson texte, prêta rectifier les mauvaises intonations.

Jules BOISSIÈRE, L'Indochine avec les Français, p. 69-70.

(Paris, Louis — Michaud.) Respect des Annamites pour l'instruction*

Jamais les Annamites, non plus que les Chinois, ne redoutèrent l'enseignement, ne le regardèrent comme dan-gereux pour la société ; toujours ils virent dans la diffu-sion parmi le peuple des connnaissanecs une condition de l'ordre social, de son affermissement et de sa durée. L'ignorant est, à leurs yeux, seul dangereux pour la société, puisque, n'en pouvant comprendre la belle ordon-nance et la nécessité, inconscient d'un intérêt général et supérieur à l'intérêt particulier de chaque individu, cet ignorant reste livré, sans principes pour se défendre, aux seules suggestions de ses passions, de ses caprices, de ses misérables-intérêts du moment. Aussi ont-ils gravé cette maxime: «La force réprime pour un temps, l'enseignement enchaîne pour jamais», aux murs de leurs écoles, et out-ils ouvert ces écoles à tous les enfants, sans exception.

El l'instruction parait à tous chose si vénérable et s! sa-crée que le prestige de l'enseignement rejaillit en ces pays sur l'humble maître* Ce maître, on l'entoure d'un respect que, certes, n'obtiennent ni les gardiens de pagodes, ni les bonzes, ni les chefs de congrégations religieuses. Au profes-seur, le père délègue momentanément ses droits sur l'enfant, et l'enfant n'osera pas plus manquer aux devoirs envers le maître qu'aux devoirs envers le père et l'aïeul.

Jules BOISSIÈRE, L'Indochine avec Us Français, p. 73.>

Du cap Saint-Jacques à Saigon..

Saigon est situé à 40 milles de la mer, sur la rive gauche de l'affluent du Dori-iiai qui a pris le nom de rivière de Saigon. Pendant quatre heures environ, vous remontez le courant limoneux, entre deux rives bordées de palétuviers. Ces arbres vivent dans l'eau, et le malheureux voyageur qui tomberait inaperçu dans le fleuve, ne pourrait prendre pied sur les rives où ils s'élèvent, tantôt noyées par le flux, tantôt à l'heure de la marée descendante, abandonnées par l'eau qui laisse à découvert une plaine de fange nauséabonde où l'homme et les grands animaux s'enliseraient jusqu'à la mort. Seuls, les oiseaux de mer et de marécages viennent se poser sur les Ealétuviers tristes, et de petits singes aussi, bondissant de rancheen branche, s'avancent jusqu'au bord de l'eau...

Et vous avancez toujours. — Maintenant vous retrouvez, pour la première fois depuis le cap Saint-Jacques, des mar-ques dé la présence et de l'activité humaines ; des cases sur pilotis et, derrière le rideau de moins en moins épais dés palétuviers de marécages, les bananiers aux longues feuil-les retombantes, la svelletige rigide et le fin plumeau des aréquiers, pareils à une jeune fille ébouriffée;, et les man-guiers, et tous les arbres exotiques des vergers d'Annam ; çà et là un cocotier jaillit de terre ; mais„au lieu de s'ériger tout droit vers le ciel, comme( ses cousins, l'aréquier et le palmier, il serpente obliquement, avec les sinueuses infle-xions de son slipe frêle, et finit par dresser son éventail de palmes loin, par dessus la tête des arbres voisins.

Plus haut encore et plus avant...Maintenant, le rideau ma-récageux n'a plus deux mètres d'épaisseur ; puis il disparaît tout à fait : détroits et profonds arroyos, véritables canaux naturels, les sors chemins qui marchent da ce beau pays, glis-sent silencieusement parmi les rizières. Les rizières, elles s'étendent à perte de vue, sans, limite, vers les quatre hori-zons, comme une mer. Leurs chaumes et leurs épis ne sont

'■■■ -43-pas cassants et lourds comme ceux des froments, mais au contraire fins ctsouples ainsi que des cheveux d'enfant; et la moindre brise, comme sur les ldcs, 'y; creuse 'dèsîplis|y gonfle des vagueites qtii se prolongent jusqu'à l'horizon;. Et dans cette immensité lés villages, de plus en plus serrés, semblent des îles ou des navires à^l'ariëre.

Le navire remonte toujours, suivant les sinuosités d'inter-minables lacets, tournant sa proue tour à tour vers chacun dés quatre points cardinaux. La-bas, tout au loin, Saigon ap-paraît ; vous apercevez les plus hautes constructions du quartier administratif, du plaleau: le palais du Gouverneur Général, le château d'eau, et, les dominant de toute la hauteur de ses tours carrées de briques rouges, la cathédrale. 'Pendant deux heures ces tours se dressent dans voire hori-zon à droite, à gauche, au Nord, au Sud, semblant jouer à cache-cache avec l'oeil du voyageur curieux. Enfin, voici Saigon; votre navire, si c'est un transport ou un navire de guerre, accoste à quai, contre ia rive gauche du fleuve; si vous avez pris passage sur l'un des paquebots du grand courrier, le steamer file majestueusement le long des quais, et devant lui lés sampans indigènes s'éparpillent en essaim effarouché; il passe devant l'embouchure del'arroyo chi-nois et vient accoster aux appontements des Messageries maritimes.

Jules BOISSIÈRE, L* Indo-Chine avec les Français, p. 145-147.

La pagode de Ngoc-scrn.

L'île que surmonte la pagode fut baptisée par les An-namites la Montagne île Jade, et des inscriptions en carac-tères, au seuil du temple, disent aux sages lettrés qui le visitent: « Pour qui connaît par l'élude les origines et sait les raisons des choses antiques, la splendeur de ces lieux est immortelle et inlinie, comme l'air et la lumière. » 0) Les poètes des temps passés se complurent à célébrer le charme du lac et du paysage qui l'encadre: «Quand la

0) m un #.tt * & mm%-

.-.■■■ ■ -v^44.— :;■ :-v.'. -rv■■".".'.y / lune resplendissante apparaît, sous le portique, ses rais blanchissent le pont; ainsi la Science fait toul briller au Ciel et sur la Terre. — La splendeur de la littérature s'é-lève jusqu'à l'étoile Dau du nord ; l'ombre du pavillon tombe sur le lac (t). — Cet admirable site est devenu le rendez-vous des lettrés; ils y trouvent des endroits soli-taires pour se livrer, à l'élude et à la méditation, et d'autres endroits où ils se délassent de leurs fatigues; ici, tout les réconforte, toul les inspirera terre, l'eau, les montagnes, la lune et la brise.» ~ II fui certes doté d'une âme de poète, comme les auteurs de ces inscriptions, le lettré qui sur l'Obélisque du Pinceau, érigée dans la Pago-de du Lac, grava en un jour d'enthousiasme: «Pin-ceau pour écrire au ciel bleu. » (*) Et l'inscription est restée, éternisant les heures de rêve ou de méditation que vint passer ici un savant lettré.

Jules BOISSIÈRE, L'Indochine avec les Français, p. 209-210.

La pagode des deux Soeurs à Hanoi.

Visitez encore, non loin de la route de Hué, au viliage de Hiromg Viên, le temple dédié aux deux Soeurs qui, au 1er siè-cle de notre ère, chassèrent les Chinois du Tonkin. L'aînée des deux *' Daines ", Tnrng-ïrâc, régna sur les Annamites; les envahisseurs revinrent avec d'innombrables armées et, des nobles soeurs, la plus jeu ne périt dans un combat; l'aî-née, ne pouvant plus vivre dans sa patrie asservie, fut enle-vée au ciel par des Génies. Leur influence implorée aux mois de sécheresse donne la bonne pluie aux rizières. La pagode est entourée de banians colossaux dont l'ombre entretient toujours aux abords du monument une fraîcheur délicieuse; elle renferme les effigies en bois des deux Dames et de leurs servantes et deux gros éléphants en terre. L'architecture du bâtiment lui-même n'est pas très remarquable; on remarque ça et là quelques larges dalles, débris d'une ancienne chaus-sée, et surtout une stèle couchée dans l'herbe depuis des

- 45— .■■■■;■ siècles, à deux pas de la tortue en pierre qui devait lui ser-vir de piédestal. L'intérieur du temple est richement déco-- ' ré ; mais ce que rien ne dépasse ailleurs, c'esl, avec le charme du site ombreux, l'attrait des souvenirs grandi-oses, toujours vivants en ces lieux où les lettrés aiment à retrouver, dans les caractères des inscriptions, les hauts faits dès ancêtres abolis: "Depuis trois siècles, Van-Lang et Ba-Thuc gémissaient sous une tyrannie exécrable. . . . . Trtrng-Trâc souleva les Annamites et se mit à leur tôle, avec sa soeur. L'une et l'autre, jusqu'alors, s'étaient vêtues de soie et des plus riches étoffes; leurs doigts si fins ne connaissaient 3ue les joyaux. Et les deux Dames revêtirent le fer des loûr--

es cuirasses; leurs mains brandirent le glaive et les jave-lots. En moins de trois mois les Chinois dispersés avaient regagné leur pays, cinquante-six forteresses étaient reprises, et la pairie Annamite revivait. Quand les deux soeurs eurent accompli leur sainte mission, elles remontèrent volontaire-ment au ciel, la véritable patrie des Génies.

Jules BOISSIÈRE, U Indochine avec les Français, p. 215-216.

Le Grand Lac de Hanoi.

De séculaires banians étendent sur les bâtiments (de la pagode du Grand Bouddha) leurs ramures toujours vertes; immuables, ils virent passer les révolutions et les dynasties, et tant dépeuples — les Tartares et les Khoubilaî-khan après les Chinois de Ma-Viên, les Français après les Chi-nois. Assis à leur ombre, levez les yeux et regardez: au long de la rive basse les gramens frissonnants s'éten-dent jusqu'à l'eau; à quelques mètres en avant, des Ilots minuscules, noyés au temps des crues, surgissent et fleurissent durant l'hiver: peu de chose, à peine une motte de terre, large comme une serviette, juste ce qu'il faut Imur nourrir un frêle arbuste et les folles herbes et les corol--

es que peuvent abriter ses rameaux. Puis sur des kilomè-tres, le lac s'étend; le voici tour à tour bleuâtre et mat com-me une plaque d'acier, ou, sous l'air fraîchissant, pareil à de l'argent bruni, rutilant comme une fournaise, ou gris et plat sous une pellicule de plomb, — le lac vivant et chan-geant à vue, au gré du soleil, des nuages et de la lune, et de la brise et des étoiles. Et suivez du regard les rides, s'éloignant là-bas, jusqu'à l'horizon, puis, par une molle courbe, revenant jusqu à vous ; du ven, du vert encore, ici, là-bas, plus loin; les, toitures des villages émergent des massifs verts ; le stipe fin et le plumeau des aréquiers dominent tout cela ; les larges feuilles des bananiers retombent avec Î;ràce, pareilles à des panneaux de jaspe ou d'émeraude ; es flamboyants, en mai, secouent leur bouquet fleuri,' et les lourds pétales s'éparpillent en tombée de neige rose, roûgc et pourprée. Cet arbre qui porte de** fruits singuliers, tels qu'une claire gelée tremblante dans une enveloppe ru-gueuse, verte ou rougeâtre, c'est lé letchi.

Jules BOISSIÈRE, L'Indochine avec les Français, p. 218-219

Autour du Grand Lac.

Bien de plus charmant qu'une excursion en voiture autour du Grand Lac, une de ces belles nuils de nos étés d'Indo-- Chine, au mois d'août, par exemple, quand la volupté d'aspirer le vent du fleuve, qui vient sans obstacle battre et rafraîchir votre front, lourd d'une, tropicale après-midi, vous prépare à mieux comprendre et savourer les adora-bles paysages lacustres. Car intervalles, au galop dès poneys tonkinois qui seul trouble l'universel silence, vous liiez sous le dôme des mûriers, des letchis et des manguiers, entrer; croisant leurs rames, mêlant leurs feuillages pointillés, d'argent lunaire; puis les branches s'écarienI et se redres-sent, deux haies de bambous géants, à peine inclinés par un ■ souffle tiède, courent jusque là-bas au prochain tournant de la route; la voilure passe, ébranlant le sol, et des; longues feuilles essaiment de phosphorescentes lucioles; ces bleuâtres lueurs valsent et tourbillonnent, par myri-ades pressées, comme les étincelles jaillies d'un brasier furieusement fourgonné; et tout cela se disperse et s'épar-pille et se pose; à peine quelques points de phosphore, toujours plus loin, vibrent encore, jusqu'à se confondre! avec les claires étoiles qui là-haut clignotent au profond du ciel subitement élargi. Vous passez au ras d'un villa-ge enfoui sous ses arbres; les chiens aboient au passage;' et leurs clameurs vont réveiller, aux prochains hameaux,

— 47 - * d'autres «cabots» qui, dans le concert, feront aussitôt leur partie. Puis, sans transition, plus d'arbres, les haies sont tombées; et la calme lagune à vos pieds s'étale, belle de soii ampleur que la nuit décuple et des riches décors dont la lune et l'eau presque seules composèrent la magie; un poisson crève la pellicule du lac dormant, qui .s'écla-bousse d'argent; il.retombe, et des cercles lumineux s'é-largissent et tremblent; près d'un Ilot, le lac reflète ren-versés la motte de terre et l'arbrisseau, et leur reflet sombré est cerné d'une replendissante auréole; ici, dans un remous, l'image de la lune s'allonge et se brise, et le lettré, mon voisin, jurerait le glaive tors du demi-dieu Ly-ong-Than ; là-- . bas, au large, s'étend dans un miroitement une nappe de clar-té mate. Plus vite, cocher, fouettez les petits chevaux ; l'ex-quise sensation, pour s'exaspérer, veut la jolie demi-gri-serie de la course, et nous évoquerons, au galop, le vieux poète Ly-tai-Pé, qui n'aime rien davantage que la bonne lune reflétée dans sa tassé en porcelaine pleine de vin. Jules BOISSIÈRE, L'Indochine avec les Français, p. 220-232.

TABLE DES MATIÈRES N: ........ * , . .. . ,to Avant-propos 3 u . Plepre Loti. . .

La montagne de marbre. .,.,,.,,,, 5 La brousse cambodgienne. . . . . . ... • . $ Le Tonlé Sap. . . . . , . f ...,.,, 7 L'enceinte d'Angkor . ,,...,,.,.,, 8 Lés deux cultes en honneur à l'époque d'Angkor. . 9 Le figuier des. ruines . . , , , , 10 Les bas-reliefs d'Angkor .. . , . , ... . . Il Le temple d'Angkor. ........... , 12 Dans la futaie profonde . . ... , . . . . . 14 Les tours à quatre visages . . . . . . . . . ,15 Les tours du groupe d'Angkor . . . , , . . . . 15

Henri Mouhot.

«Le Tonlé Sap. . . . . ♦ .17 jle temple d'Angkor. ... . . 18 Dans la forêt laotienne . .......... 19 Les Stiêngs . . . - • • • • • • • •' • . • . 20

Francis Garnler.

Un rapide. . . . . . . , . . 21 Les forêts d'Indochine. . . . . . .'«V . . . .23 Le bouddhisme au Laos et au Siam. . . ... .24 Lé plateau de Bassac. . . . . . . . . . . . . 25 Traversée du plateau de Sourèri .... . . . . 20 La plaine de Siemréap. .. . . . .'".-.. . . . 27 Les fêtés de la lune au Laos ... . ... . . 29 Les grottes de Pak Hou. . . . . . . . , . . . 29

Louis de Carné.

Le Tonlé Sap. .............. 30 Angkor Thom ... . • • • . . . « . . . . 31 Impressions d'Angkor ........ . . . . $1 L'Ile de Khon «... • . • . * 39 Un orage sur le fleuve. . ... • . • * . • «33 Un incendie. . . . . . . . . . . • . . . , 34 Une pagode à Xong-coi . ... ...... .34

«Iules Boissière. u Comédiens ambulants . .... . • . . . . . 35 "Hiver tonkinois. . ....... . • • ... 36 Un poste de la Hivièrc Claire. 37 Paysage tonkinois. .... . . • . . . • • • 39 Le lever .du soleil sur la côte tonkinoise. • • • .39 Une école de caractères chinois... • • • • • 40 -Respect des Annamites pour l'instruction. • . . . 41 Du Cap Saint-Jacques à Saigon • .... . . . 42 La pagode de Ngoc-scm . . . ... . . . . , 43 La pagode des deux Soeurs à Hanoi. ...... 44 Le Grand Lac de Hanoi, .......... 45 Autour du Grand Lac. . .^<7?r7^v • • • • • A

Page 1