A MES FILS
Or, pource que vous êtes déjà avancés en âge, et êtes pères de plusieurs enfants, vous devez conduire vos familles avec piété et prudence, vous donnant garde de faire ou dire devant vos enfants chose en laquelle Dieu soit offensé. Sans doute ils se formeraient sur votre exemple. Il n'y a rien qui s'imprime si avant es esprits tendres que ce qu'ils ont ouï et vu en leurs pères et mères. Faut que ces enseignements entrent les premiers qui doivent demeurer les derniers... Plusieurs forment la contenance de leurs enfants, sans former leur conscience à la piété et vertu ; plusieurs travaillent à amasser des biens à leurs enfants, mais ne leur enseignent pas à se servir de ces biens comme il faut et à les perdre volontiers pour la cause de Dieu.
Surtout est nécessaire d'imprimer es esprits de vos enfants la haine du mensonge ; car le mensonge sert de couverture à tous les autres vices. L'Apôtre disant : Dépouillez le mensonge, parle du mensonge comme d'un manteau. Celui qui s'astreint à ne mentir jamais s'abstiendra de toutes actions qu'il faudrait couvrir en mentant...
1. Extrait du testament adressé à ses trois fds, daté de Sedan, 19 octobre 1649, et min en têt© de la huitième décade de sermons.
Faut aussi tâcher de rabattre l'orgueil de vos enfants ; car de tous les vices l'orgueil est le plus naturel, et où l'homme a une plus forte inclination... Faut empêcher vos enfants d'être oisifs ; car par l'oisiveté les esprits s'engourdissent et le corps se relâche d'une paralysie volontaire, et ce mal va toujours en croissant. Les hommes oisifs deviennent pervers et insolents, comme chevaux trop reposés deviennent indomptables. N'ayant rien à faire chez eux, ils s'enquièrent des affaires d'autrui et en médisent.
Faut aussi nourrir vos enfants sobrement. Ils en seront plus vigoureux et propres au travail. S'ils tombent en pauvreté, ils seront accoutumés à se passer à peu.
Faites qu'en vos familles la lecture de l'Écriture soit ordinaire, que les louanges de Dieu y retentissent, que la prière soit comme le parfum du soir et du matin... Bref, il faut que vos familles soient des petites Églises, et vos maisons comme petits temples, où Dieu soit soigneusement servi...
Mais pource que de vous trois il y en a deux que Dieu a honorés du saint ministère de l'Évangile, j'ai aussi particulièrement des conseils sur ce sujet à vous donner.
Vous savez que la pauvreté et le mépris et la haine des adversaires sont attachés à cette vocation. Vous digérerez aisément toute cette amertume par la considération de l'honneur que Dieu vous fait de vous employer à une œuvre si sainte et si salutaire, à laquelle rien n'est comparable en la terre, et que le Fils de Dieu même a exercée. Si vous n'êtes soutenus de cette sainte gloire, votre vie vous sera déplaisante, et serez les plus misérables d'entre les hommes. ' Par une soigneuse et sérieuse étude, tâchez d'ac-
quérir le savoir qui vous est nécessaire. Pour rintelllgence des sainles Écritures, la connaissance de la langue hébraïque est fort utile. L'Apôtre veut que révêque ne soit point nouvel apprenti, de peur qu'il ne soit expose au mépris et à la médisance des adversaires. Ce saint Apôtre avait une science infuse et acquise sans étudier, laquelle toutefois il tâchait d'augmenter par l'étude (2 ïimothée, IV, 13). Timothée avait reçu des dons extraordinaires par l'imposition des mains de saint Paul (2 Tim., I, 0}; ce néanmoins ce même apôtre lui dit : .Sois attentif à la lecture (Y Tim., IV, 13). Les dons de Dieu ne doivent pas être cause de négligence. Nous sommes en un temps auquel un grand savoir est requis, et auquel les adversaires ne nous laissent point sans exercice. Dieu ne se sert plus d'une mâchoire d'âne pour vaincre les adversaires.
Je ne fais pas consister le vrai savoir à élaborer et embellir son langage de beaucoup d'ornements. La simplicité est plus persuasive et a plus d'efficace. Les paroles qui ont plus de lustre et d'éclat ont ordinairement moins de solidité. La vraie éloquence enjDaroles s'apprend de celui qui est la Parole même, à savoir du Fils de Dieu, qui a parlé en toute simplicité. Un père aurait mauvaise grâce qui exhorterait et tancerait ses enfants en termes figurés et avec fleurs de rhétorique. Or, nous devons parler au peuple que nous instruisons comme un père parle à ses enfants, et être touchés en vers lui d'une alfeclion "paternelle. Vous devez avoir pour but, non pas de vous faire admirer, mais de sauver les âfties qui vous sont commises et former les cœurs à l'obéissance de Dieu.
Notre devoir est non pas de chatouiller les oreilles, mais de poindre les consciences, ce que vous ferez si,
à une saine doctrine et conforme aux saintes Écritures, vous ajoutez des vives exhortations et répréhensions, lesquelles sont la pointe de cette épée de l'Esprit, qui est la Parole de Dieu ..Celui qui enseigne sans exhorter et tancer les vicieux rend ses auditeurs plus savants, mais ne les rend pas meilleurs. 11 les apprend à parler et non pas à bien vivre. 11 ressemble à un qui verse de l'huile en une lampe, mais ne l'allume pas, et à la lune qui éclaire sans chauffer.
Mais en vain parlons-nous, et nos exhortations sont sans fruit, si notre vie et nos actions ne s'accordent avec nos enseignements. Jamais le peuple ne croira que nous parlons à bon escient, si nous lui montrons un chemin et en prenons un autre.
... Ce sont là, mes chers enfants, les choses que je demande à Dieu pour vous, toutes et quantes fois que par mes prières je fais de vous une offrande à Dieu, lui disant avec Esaïe : Me voici et les enfants que tu nias don/lés. Et crois que Dieu m'a exaucé en mes demandes ; car, autant que je puis connaître, nul de vous ne s'est abandonné au vice, nul de vous n'a tant soit peu varié en la profession de la vraie religion ; et Dieu vous ayant épars et écartés en divers lieux, vous n'avez laissé de vous entr'aimer. L'éloignement n'a point relâché les liens de votre union fraternelle, ce qui me fait espérer que Dieu continuera envers vous le cours de ses grâces et qu'après mon décès vous serez des exemples de son soin paternel.
Au reste, ne pensez pas qu'en vous faisant ces exhortations je me propose pour exemple; car je me confesse être fort éloigné des perfections que je requiers en vous ; mais il vaut mieux nous condamner nous-mêmes en proposant des règles auxquelles nous ne pouvons atteindre, que de nous flatter en dimi-
nuant notre tâche, et dissimuler ou rogner quelque chose des devoirs que Dieu requiert de nous.
QUELQUES FRUITS DES AFFLICÏlONSi
En premier lieu, notre Dieu, par les afflictions, a accoutumé de nettoyer son Église, et en faire sortir les hypocrites. Il crible son Église pour en séparer l'ordure. Il prend le van en sa main pour repurger son aire, afin que la paille et les esprits légers soient emportés par le vent de la persécution... Saurait-on ce qu'est la vraie foi s'il n'y avait de rudes épreuves ? Pourrait-on discerner les vrais fidèles d'avec les hypocrites, s'ils n'étaient éprouvés au creuset d'affliction ? Alors paraît combien ce sont choses difl'érentes que parler et que bien faire. Alors on reconnaît la difl'érence entre la foi et la sécurité charnelle, entre le zèle et la violence affectée, entre être delà vraie religion par coutume ou par naissance et Têtre par l'afTection ; comme disait Siméon à la mère du Seigneur : Une épée percera la propre âme afin que les pensées de plusieurs cœurs soient découvertes (Luc, II, 35)! Car il est aisé de suivre Jésus- Christ aux noces ou quand il distribue du pain ; mais le suivre jusques à la croix n'appartient qu'à la Vierge Marie, et à saint Jean, et à peu de fidèles qui brûlent de zèle, et que Dieu fortifie par son Esprit. Dieu met telles personnes en vue, éprouvant contre eux la pointe des afflictions. Il secoue l'arbre qu'il a planté, pour faire tomber les fruits qui ont le cœur gâté, et
1. Le Combat chrétien (1622), livre II, chap. iv, pp. 99-101.
qui ne tiennent à l'Église de Dieu que par considérations humaines, et non par une ferme fiance en la promesse de l'Évangile. Et semble que Dieu nous veuille amener un temps auquel nul ne persévérera en la profession de la vraie religion, que celui qui aura plus gros grain de moutarde de foi.