‹ Anthologie protestante française, 16e et 17e sieclesChapitre 163 sur 191 · L'EXAMEN DE SOI-MEME · texte numérisé non relu

L'EXAMEN DE SOI-MEME

... Il faudrait s'accoutumer à une chose, qui devrait durer autant que la vie. C'est de ne penser jamais aux défauts des autres, sans examiner dans le moment même si on en est exempt. Il faut se ressouvenir de cette règle que Jésus-Christ nous donne dans tout son Évangile et que les philosophes même n'ont pas ignorée, qu'avant que d'ôter le fétu de l'œil de notre prochain, nous devons prendre garde s'il n'y a pas quelque chose de semblable ou même de plus fâcheux dans le nôtre. En efTct, rien n'est plus insupportable que de condamner dans notre prochain ce que nous pratiquons nous-mêmes ; et cette injustice est si grossière qu'on ne la remarque jamais dans les autres qu'on n'en soit choqué. Pourquoi donc n'éviterions-nous pas d'y tomber ?

Voici donc un moyen très innocent de profiter du mal même. Toutes les fois que nous remarquerons quelque irrégularité dans la conduite, dans les discours ou dans les sentiments de notre prochain, au lieu de nous amuser à le condamner, pensons seulement à deux choses : l'une s'il nous est jamais arrivé de faire rien de semblable, l'autre si présentement même nous ne pouvons pas nous reprocher le défaut qui en est le principe.

On peut même, dans ces occasions, faire une autre chose que je regarde comme le plus grand de tous les secrets pour se bien connaître et en particulier comme

1. Essais de morale (Amsterdam, 1732). Discours IX, t. III, pp. 310 318.

le moyen le plus efficace pour dissiper toutes les illusions de notre amour-propre. C'est de ne se pas contenter de remarquer le défaut du prochain et d'examiner si on en est exempt, mais de prendre garde à ce qui nous fait connaître ce défaut dans le prochain, et de se faire à soi-même cette question intérieure : « D'où sais-je que mon prochain a tel et tel défaut ? qu'il est orgueilleux, qu'il est médisant, qu'il est envieux, etc. ? » Si on se fait cette question, on ne manquera pas à se répondre : Je le connais à telle ou telle chose que je lui vois faire. 11 faut donc, dira-t-on ensuite, que faire telle ou telle chose soit la marque de tel ou tel défaut. Et par conséquent, si je fais ces mêmes choses d'où je conclus qu'il a ce défaut, je puis et je dois me persuader que je l'ai aussi bien que lui.

Prenons pour exemple celui de tous ces défauts que l'on sent le moins. C'est sans difficulté l'orgueil. Les plus vains et les plus superbes de tous les hommes, ceux mêmes dont la vanité se porte aux derniers excès, ne s'imaginent pas de l'être. Car s'ils le croyaient, ils ne le seraient pas longtemps. En cft'et, ce défaut est si ridicule, il est si contraire à ses propres intentions, et si propre à faire haïr et mépriser ceux qui en sont possédés et qui ne le sont que parce qu'ils désirent avec trop d'ardeur d'être aimés et estimés de la terre, qu'il est impossible de savoir qu'on en est atteint sans en avoir honte et ensuite sans s'en corriger.

Il est cependant très facile de s'assurer si on en est taché... 11 n'y en a peut-être pas un qui se découvre davantage, qui ait plus de marques, ni des marques plus assurées. Les plus ignorants même savent quelles sont ces marques, et pouvu qu'il ne s'agisse pas d'eux-

mêmes, il est rare qu'ils y soient trompés, ce qui lait qu'il y a si peu d'orgueilleux qui n'aient la réputation de l'être.

Pour savoir donc si on l'est, on n'aurait qu'à faire ce raisonnement : Tel et tel ont sans doute de la vanité. xMais à quoi connais-je qu'ils en ont? C'est que l'un de ceux-là publie sans cesse ses propres louanges, d'où je conclus non seulement qu'il a de la vanité, mais encore qu'il a peu d'esprit et qu'il n'a point d'éducation. L'autre dont l'orgueil n'est pas tout à fait aussi grossier ne se loue pas à la vérité lui-même, mais il rapporte les louanges que d'autres lui ont données. Le troisième ne fait ni l'un ni l'autre, mais il alfecte de dire des choses d'où l'on peut conclure qu'il a quelque bonne qualité. Le quatrième parle toujours de lui-même, quoiqu'il n'en dise que des choses indiirérentes, ce qui fait voir un terrible fonds d'amour-propre. Le cinquième publie jusqu'à ces défauts pour donner lieu de croire qu'il est sincère et de bonne foi. Le sixième ne paraît jamais si content que lorsqu'on l'encense. Le septième affecte d'aller de pair avec ceux qui font plus que lui et recherche des honneurs, des prérogatives et des emplois qui ne lui appartiennent point. Tous ceux-là ont donc de l'orgueil. Je n'en puis douter. Mais ne fais-jejamais aucune de ces choses ? Si je les fais, surtout si je les fais souvent, et surtout encore si j'en fais plusieurs, comment puis-je douter de ma vanité? Et ne dois-je pas présumer que les autres, qui ont d'aussi bons yeux que moi, le remarquent et s'en moquent, comme je le remarque et m'en moque dans les autres ?

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