‹ Anthropologie bolivienne (volume 2)Chapitre 3 sur 57 · APERÇU GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

APERÇU GÉNÉRAL

Comme tous ceux qui ont fait de la craniométrie, j*ai éprouvé le désir de fixer par le dessin les formes des crânes étudiés, et je me suis naturellement préoccupé de la meilleure manière d y parvenir.

Le moyen actuellement en usage dans tous les laboratoires est le stéréographe de Broca. Cest assurément un appareil bon en soi. Mais, après les expériences que j*ai fait connaître à la Société d'Anthropologie de Paris en 1902^^^ il m*a semblé que la photographie pouvait lui être utilement substituée.

Je sais bien que, pour beaucoup de personnes, la photographie n*a, a priori, aucun caractère de précision. Et l'on s'imagine en avoir démontré le vice rédhibitoire originel, en disant qu'elle ne donne que des images coniques au lieu des dessins orthogonaux des stéréographes.

Broca l'a dit en 1876, et, depuis lors, on le répète à l'envi. Comme rien de ce qu'a écrit Broca ne peut être indifférent aux anthropologistes,jevais donc commencer par rappeler le passage des Instructions craniologiques où il fait le procès de la photographie appliquée à l'étude des crânes, et nous examinerons ensuite comment nous avons résolu le problème :

Les dessins photographiques sont perspectifs, tandis que les autres (ceux des stéréographes) sont géométraux. Ceux-ci reproduisent une image formée par la projection de rayons parallèles, ceux-là donnent ime image formée par des rayons convergents. Supposez un crâne placé de profil devant Tappareil photographique , et supposez votre œil placé au centre de lappareil : toute la partie du profil du crâne que vous pouvez voir sera reproduite sur la

(*) BaUelin de la Société tTAnÛiroploogie, séance du 17 juillet 1902 ; p. 707 et suiv.

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plaque; mais vous ne voyez pas tout ce profil; vous n'apercevez pas la partie du pariétal qui avoisine la suture sagittale; pour l'apercevoir, il faudrait pouvoir reporter votre œil sur le niveau du bord supérieur du crâne. Il ne faut pas croire que cette imperfection soit sans importance. Un exemple le prouvera. On sait que le bregma établit la démarcation du crâne antérieur et du crâne postérieur; il est donc nécessaire que la position de ce point soit fidèlement indiquée. Sur un dessin de profil , le bregma est le point où la suture coronale vient couper le contour extrême. Or, si l'on enfonce \me épingle sur le bregma du crâne , il arrive très souvent que le bregma de l'épreuve photographique ne correspond pas à l'implantation de l'épingle; il est situé plus en avant, et la distance qui l'en sépare est quelquefois de plus d'un centimètre (en grandeur naturelle).

Les images photographiques, d'ailleurs, ne sont pas proportionnées, puisqu'elles proviennent de parties inégalement distantes de lobjectif.

Les figures d'après photographie ne sont donc ni complètes, ni correctes; elles ne se prêtent pas aux mensurations. — Broca. Instructions craniologiques [Mém. de la Soc. d'Anthrop., t. U, a* série, Paris, 1878, p. 1 22).

Je commence par déclarer qu'au point de vue général, les objections de Broca sont absolument fondées et parfaitement applicables non seulement à toutes les photographies prises de son temps, mais encore à l'heure actuelle. J'ajoute qu'il en sera toujours ainsi, tant qu'on n'aura pas adopté le principe de la photographie métrique et l'application méthodique particulière que nous en avons faite à la photographie des crânes. Voyons maintenant les critiques de détail.

1** En ce qui concerne l'infériorité des rayons coniques, on trouvera à la note 1** (p. 70) la démonstration mathématique de l'approximation atteinte dans la mesure du diamètre d'un objet sphérique au moyen d'un appareil photographique dont l'objectif serait placé à 2 mètres. Il en résulte que, pour un diamètre de 10 centimètres, on commettrait, à 2 mètres, une erreur en trop d'environ i3 centièmes de millimètre; ce qui, on en conviendra, est une erreur parfaitement négligeable.

2"* Broca fait porter son argumentation sur ce que le bregma ne se voit pas dans la pose de profil et, par conséquent, ne peut pas être photographié, tandis qu'avec le stéréographe on peut rajouter dans le dessin de la vue de profil. Ce reproche n'en est

PHOTOGRAPHIE METRIQUE. 5

pas un, puisqu'il reconnaît la sincérité des dessins photographiques, sans retouche.

Au surplus, ce que le profil ne donne pas, nous le trouvons avec tous les détails nécessaires dans la vue sincipitale. Nous nous servons donc, dans l'espèce, de deux photographies qui se complètent Tune l'autre; mais nous pouvons en avoir plus de deux, et on verra sur la planche 26 que nous donnons huit dessins photographiques d'un même crâne.

Broca raisonne donc comme si l'appareil photographique ne pouvait exécuter qu'une seule vue. Or, comme je viens de le dire, nous en avons toujours au moins deux qui sont complémentaires, étant prises à 90 degrés l'une de l'autre. La méthode steréographique de Broca comporte d'ailleurs plusieurs projections : face, profil, norma verticalis, qui ne font pas double emploi les unes avec les autres; cette méthode ne présente donc sur la mienne aucun avantage de simplicité.

3"* Le reproche le plus grave adressé par Broca, c'est que les figures d'après photographie ne sont pas complètes et qu'elles ne se prêtent pas aux mensurations. Notre procédé de photographie métrique a précisément pour but de remédier à ces deux objections, et nous allons en faire la démonstration aussi complète que possible. Ajoutons que nous avons pris toutes précautions pour que nos photographies fussent correctes. Nous avons ainsi réalisé tous les desiderata : nos photographies sont complètes, correctes et se prêtent aux mensurations. Il ne reste donc plus rien des objections formulées jadis par Broca.

En résumé , après avoir vu à l'œuvre les procédés de M. Alphonse Bertillon pour l'anthropométrie des vivants, j'ai pensé qu'on pouvait en appliquer les règles essentielles à l'étude des crânes et créer ainsi une méthode nouvelle de mensuration photographique crânienne, mathématiquement exacte. Je n'hésite pas à déclarer que j'y suis parvenu avec le concours de mon ami M. Alphonse Bertillon et de son collaborateur dévoué M. Philippe David, qui m'a prêté les lumières de ses connaissances mathématiques étendues.

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Nécessité d'un système ^orientation uniforme. — Quel que soit le mode de reproduction employé, un problème se pose tout d'abord : c est celui de la position à donner au crâne. Comme le dit M. Topinard : • La première condition de la méthode des projections en craniométrie est d'adopter un système d'orientation du crâne uniforme non seulement pour un même crâne, lorsqu'on veut étudier successivement ses six faces, mais encore pour tous les crânes dont on veut comparer entre elles les projections. Ce système doit être rég^é dans sa détermination et dans ses moyens d'application de la manière la plus rigoureuse, de façon que rien ne soit laissé au modus faciendi individuel. C'est le point de départ forcé de la méthode^^'. »

On a proposé, à ma connaissance, une quinzaine de plans d'orientation. Je n'avais donc que l'embarras du choix, notamment parmi ceux qui se proposent de placer le crâne dans un plan horizontal se rapprochant le plus possible de la position naturelle de la tête en équilibre sur la colonne vertébrale et regardant en face.

La direction du regard, a dit Broca'^\ est le seul caractère auquel on puisse reconnaître sur le vivant que la tête est horizontale. Or on a vu que c'est ce plan physiologique idéal, utilisé par M. A. Bertillon pour sa méthode de photographie anthropométrique, que notre Mission a été la première à mettre en pratique pour photographier les indigènes boliviens.

N'était-il donc pas possible d'obtenir le même résultat sur le crâne et de transformer le plan physiologique en un plan anatomique? Peut-on connaître exactement le regard, là où il n'y a plus de regard? On va voir que la chose est faisable.

Broca a précisément démontré que l'axe du globe oculaire, dont le trou optique constitue l'extrémité postérieure, représente le plan de la vision horizontale et que l'axe des orbites remplace, sur le crâne, l'axe du globe oculaire. Donc, en ce

(^) Topinard, Eléments d'anthropologie de la tète (dans le Bulletin de la Société générale, Paris, i885, p. 843. d'anthropologie de Paris, i" série, t. III,

Broca, Mémoire sur les projections i86a, p. 5 18).

qui concerne le crâne, le plan passant par les trous optiques constitue le plan horizontal ou plan des axes orbitaires. Broca ajoute que c'est le seul qui mérite le nom de plan horizontal de la tête, et M. Topinard l'appelle le plan-étalon^^\

Puisque nous connaissons le plan horizontal-type, le planétalon, il ne reste plus qu'à trouver le moyen pratique de l'utiliser. Or on sait que Broca a imaginé un ingénieux appareil appelé orhitosta6^\ qui donne le centre de l'ouverture antérieure des orbites à l'aide de deux aiguilles à tricoter enfoncées dans les trous optiques et qui rendent ainsi d'une manière visible le plan des axes orbitaires. Mais on ne peut faire reposer le crâne sur ce plan visuel horizontal. Et Broca, qui n'avait à sa disposition pour dessiner que son stéréographe , fut contraint d'abandonner, dans la pratique, le plan visuel horizontal qui donnait toute satisfaction théorique, mais qui avait le défaut de n'être pas matériellement assez solide et résistant pour les opérations manuelles nécessaires à l'emploi du stéréographe. Il dut donc se mettre à la recherche d'un autre plan horizontal, et, après bien des essais, il proposa le plan alvéolocondylien, déjà indiqué vers 181 5 par Spix, en s'efiForçant de démontrer qu'iV nest pas loin d'être parallèle au plan de la vision horizontale. L'emploi du stéréographe le contraignit donc à renoncer à un plan dont il proclamait l'absolue horizontalité pour se contenter d'un autre plan dont il connaissait l'infériorité.

Défectuosité du plan alvéolo-condylien. — Il résulte notamment d'observations comparatives faites, avec grand soin, par M. Goldstein^^^ sur les trois plans qui se partageaient alors la faveur des savants : le plan de Virchow ou de Munich, le plan de Schmidt et celui de Broca, que le plan du maître français était incontestablement le meilleur ou plutôt le moins mauvais. M. Topinard, en enregistrant la supériorité du plan

^'^ Loc. cit., p. 862. — ^J Bulletin de la Société d'Anthropologie de Paris, iSyS, p. 69. — ^'ï Voir Revae d'Anthropologie, Paris, i884, fesc. d'octobre.

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alvéolo-condylien s'exprime ainsi : «Toutefois on ne saurait se dissimuler que, pour un plan qu'on aimerait à voir fixe et immuable, ces résultats ne sont que médiocrement satisfaisants, mais que l'argument s'adresse aux trois plans. La nature du crâne ne comporte pas un plan à l'abri de tout reproche , il faut se contenter du moins défectueux'^l •

On comprend qu'après cet aveu dépouillé d'artifices, je n'ai pas accepté le plan alvéolo-condylien. D'autant plus, qu'ayant précisément à étudier une très grande quantité de crânes déformés, cette méthode d'orientation était le plus souvent inapplicable. Les condyles occipitaux sont longs ou courts, abaissés au-dessous de la base du crâne ou enfoncés dans cette base. Ce sont toutes ces anomalies qui font que, dans beaucoup de cas, le plan alvéolo-condylien est loin d'être parallèle avec le plan de la vision horizontale. Les figures i à 6 des pages i o et 1 1 en fournissent une preuve péremptoire.

En renonçant à l'emploi du stéréographe et des conditions techniques qu'il impose, nous nous débarrassons, du même coup, de l'obsédante condition de faire du plan horizontal de la tête un support pour le crâne.

Utilisation du plan de vision horizontale. — Nous reprenons donc le plan de la vision horizontale, qui s'accorde si bien du reste avec ce que nous avons fait pour le vivant. Et l'on va voir que, grâce à des instruments nouveaux scientifiquement établis et à une technique facile et impeccable, nous réaliserons par la photographie métrique tous les desiderata que Broca, Topinard et leurs élèves ont vainement cherchés dans le plan alvéolo-condylien .

Nous avons, de plus, une unité absolue de méthode, soit qu'il s'agisse des vivants, soit qu'il s'agisse de pièces ostéologiques, soit même d'objets quelconques.

Il y a là une méthode générale dont on verra, à chaque

^'> toc, cit., p. 856 et 857.

instant, les utiles applications. Nous apportons non seulement une méthode nouvelle de craniométrie photographique, mais encore une méthode de mensuration photographique universelle applicable à tous les objets, et notamment aux pièces d'histoire naturelle de toutes les dimensions (voir fig. i) , depuis Toiseau-mouche jusqu'au mastodonte.

Fig. 1.

C'est un changement complet de front dans les méthodes anthropologiques. Nul doute que l'emploi de notre méthode ouvrira une ère nouvelle aux savants consciencieux qui recherchent, avant toute chose, la précision et la méthode.

Passons maintenant à l'exposé de notre méthode.

Principes de la photographie métri(fue des crânes. — La photographie métrique des crânes doit s'appuyer sur des considérations autres que celles qui ont servi de base au relevé des photographies sur le vivant et que nous avons déjà exposées (voir t. I).

Dans ce genre de portraits, on s'attache surtout à reproduire avec fidélité la ligne du profil et les difiFérents traits physionomiques vus de face, sans s'occuper de toute la portion supérieure et postérieure de la tête, ainsi que de ses différents contours qui sont d'ailleurs cachés par les cheveux. Deux poses suffisent. Et il est naturel de prendre, pour ces deux poses, le plan passant par l'angle de l'œil comme plan principal de

PLAN ALVÉOLO-CONDYLIEN.

POSITION mcOHRBCTE.

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