‹ Anthropologie bolivienne (volume 2)Chapitre 30 sur 57 · S XXXI. TOILETTE DES FEMMES YUCATEQUES. LEURS VETEMENTS DIVERS · texte numérisé non relu

S XXXI. TOILETTE DES FEMMES YUCATEQUES. LEURS VETEMENTS DIVERS

. . . EUes (les femmes yucalèques) ne se fardent pas le visage comme les dames de notre pays , car elles regardent cet usage comme de fimmodestie. Elles avaient pour coutume de se couper les dents en forme de dents de scie, ce quelles considéraient comme une marque de beauté; c'étaient les vieilles femmes qui leur rendaient ce service, en leur limant les dents avec une certaine pierre et de Teau.

Elles se perçaient le cartilage du nez entre les narines , afin d y placer une pierre d'ambre, etc.

Diego de Landa, Relacion de las cosas de Yucatan, traduction Brasseur de Bourbourg, dans CoHection de documents dans les langues indigènes pour servir à l'étude de l'histoire et de la philologie de l'Amérique ancienne; Paris, 1864, 3 vol. in-8^ t. m, p. i83. (Bibl. nat., P. 445.)

Jusqu'ici, aucune déformation semblable à celle de Sayate n'a été signalée. Mais je dois rappeler cependant que Mota Padilla et Sahagun , deux historiens espagnols de la conquête du Mexique, disent que non seulement les Indiens donnaient à leurs dents une forme conique, mais encore qu ils y creusaient des trous.

94 CRANIOLOGIE.

Or, précisément, deux pièces de la collection Fuzier qui ont été décrites par M. Hamy ^^^ montrent la parfaite exactitude du récit des historiens espagnols. La première provient du Tejar, près Medellen, au Mexique. On y a découvert une tête de statuette en terre cuite dont la bouche, largement ouverte, montre des incisives supérieures avec des empreintes de trous cylindriques réguliers ayant 3 millimètres environ de diamètre et 1 millimètre de profondeur. La deuxième provient d un tombeau découvert dans TÉtat de Campêche au Yutacan. C'est une portion de maxillaire supérieur dont les incisives et les canines ont été creusées de trous cylindriques de 3 millimètres de diamètre dans lesquels ont été insérées des pierres dures de couleur bleu verdâtre. Deux des pierres ont disparu des petits trous où elles étaient primitivement encastrées, et l'on voit que la perte de substance s'étend sur une profondeur d'un millimètre environ.

M. Hamy ajoute « qu'elle a dû être opérée à l'aide d'un emporte-pièce semblable à ceux que Ton savait employer avant la conquête, dans toutes ces régions, pour excaver la diorite, la serpentine ou le cristal de roche. Le percement opéré par la rotation d'un petit cylindre creux manœuvrant indéfiniment sur une mince couche de poudre siliceuse devait nécessiter un temps considérable, et l'on conçoit aisément qu'une opération aussi prolongée ne pouvait être pratiquée avec succès que bien exceptionnellement sur l'individu vivant ».

On va voir tout à l'heure que les choses se passaient beaucoup plus simplement que ne le suppose M. Hamy, et point n'était besoin d'emporte-pièce ou de perçoir mécanique compliqué.

La mutilation de Sayate est absolument nouvelle, et j'ajoute que je n'en ai pas trouvé d'autres exemples sur les cinq cents crânes environ rapportés par la Mission.

Néanmoins, j'ai trouvé parmi les crânes provenant des sépul-

<') Buli Soc. Anthr., i88a, p. 882.

MUTILATION DENTAIRE. 95

tures de Tocarji, près de Yura, province de Porco, département de Potosi (Bolivie), des mutilations analogues, mais moins nettes, moins belles, si je puis dire. Elles consistent en un sectionnement opéré par deux traits de scie, à peu près à angle droit, et détachant ainsi un morceau triangulaire dont la base est située sur le bord tranchant de la dent, et la pointe dirigée vers sa racine. (Voir notamment les crânes n**" 286, planche 8 1 , et 3 1 4 1 planche 86. )

C*est là une variante simplifiée de la mutilation de Sayate qui a son importance, en ce qu^elle nous montre que Taire géographique de ces mutilations dentaires est très considérable dans cette région.

Un point restait à élucider. Celui de savoir la technique de ces mutilations.

Les différents dentistes parisiens auxquels j'ai soumis la question ont d*abord exprimé un doute sur la possibilité d'exécuter cette mutilation sur le vivant en raison de la longueur de l'opération et de la douleur insupportable qu'elle entraînerait. 11 ne faut pas oublier, en effet, que ces mutilations remontent à la période précolombienne ou préhistorique, si l'on veut, c'est-à-dire à une époque où l'on ne connaissait en fait de métaux que l'or, l'argent et le cuivre.

Donc les dentistes auxquels je me suis adressé étaient très perplexes sur la possibilité de répéter ces mutilations, même avec l'outillage perfectionné de nos jours.

Rebuté de ce côté, j'ai pris le parti de m'adresser à M. Millier, de Grenoble, dont on connaît les travaux très curieux et péremptoirement démonstratifs sur la restitution de la technique opératoire de l'homme de la pierre taillée dans sa vie quotidienne.

J'ai donc envoyé tout simplement la photographie de la pièce à M. MûUer, en le priant d'essayer de reproduire ladite mutilation avec des éclats de silex. M. Mûller a reconnu, comme moi, qu'avec des outils en or, argent, cuivre, même alliés et martelés, il était impossible d'entamer aussi nettement

CRANIOLOGIE.

l'émail des dents et qu'il fallait s'arrêter à l'emploi du silex ou du quartz.

Grâce à l'amabilité de mon confrère le D' Bordier, directeur de l'École de médecine de Grenoble, M. Mûller s'est tout d'abord procuré à l'amphithéâtre un maxillaire d'enfant de lo à 1 2 ans, c'est-à-dire correspondant à l'âge approximatif du sujet de Sayate.

M. Mûller a ramassé, dans les débris de silex provenant de ses essais de taille, quatre morceaux quelconques de silex éclaté qui lui ont servi d'outils. Puis il s'est mis à la besogne en s'efforça nt de maintenir le maxillaire dans la position normale sur le vivant.

Fig. 29. Fig. 3o. Fig. 3i. Fig. 3a.

Lames et éclats de silex dont s*est servi M. Mûller pour reproduire la mutilation de Sayate.

( 3/4 grandeur naturelle. )

M. Mûller, après un essai infructueux de raclage, a bien vite acquis la certitude que ce n'était pas là le procédé à employer.

L'incisive latérale droite a été ensuite attaquée avec le silex de la figure 3i, ébréché irrégulièrement. En cinq minutes, M. Mûller a obtenu par des mouvements de va-et-vient (en limant) un cran de 3 millimètres de largeur sur autant de profondeur.

MUTILATION DENTAIRE

L'incisive médiane n"* 2 a ensuite été sciée ou limée de ia même manière avec le silex (fig. 82), très mince, d'excellente qualité. En 12 minutes, deux crans de 6 millimètres à l'extérieur et de 3 millimètres en profondeur réelle ont été obtenus sans que l'outil soit sérieusement endommagé. La dent s'étaht fendue dans le cran gauche, M. Mûller a dû renoncer à pousser plus loin et à faire sauter la partie médiane.

Fig. 33. — Reproduction de ia mutilation de Sayate par M. Mûller. (Double de la grandeur naturelle.)

Obsbatation. — Voir planche 36 (hors texte à la fin du volume) la photographie grandeur naturelle

de la mutilation authentique.

L'incisive médiane gauche n° 3 a ensuite été attaquée , toujours en sciant, avec le silex figure 29, lame mince en silex médiocre. En 26 minutes, M. Mûller a obtenu un cran de 7 millimètres de profondeur, ayant 4 millimètres de largeur au sommet et 2 millimètres à la base. L'échancrure à la partie postérieure de la dent a encore 5 millimètres de hauteur. On remarquera la parfaite verticalité de la section; elle a été obtenue par le soin qu'avait pris M. Mûller de scier tantôt à gauche, tantôt à droite, afin de ne pas laisser entraîner la main à suivre une ligne plus ou moins inclinée.

L'incisive latérale gauche n° 4 a été entaillée en 9 minutes; l'échancrure a 5 millimètres de profondeur, 3 millimètres de largeur en haut et 1 millimètre au fond.

La canine voisine n*" 5 a demandé sept minutes pour une

AimiROPOLOGiE BOLiymms. — m.

98 CRANIOLOGIE.

échancrure de 4 millimètres de profondeur et 3 millim. 1/2 de largeur.

Ces deux dernières dents, n®* 4 6t 5, ont été entamées avec le silex figure 3o, qui est robuste et a fait une excellente lime, grâce à quelques retouches irrégulièrement pratiquées sur son arête concave.

Telle est l'opération à laquelle s'est livré M. Mûller. Je tiens à le remercier non seulement de l'obligeance avec laquelle il a bien voulu me prêter le concours de son expérience , mais encore de la démonstration nouvelle qu'il vient d'apporter à la technique des mille manifestations pratiques de la vie de l'homme primitif. Il a rendu, encore une fois, un service signalé à tous ceux qui s'intéressent à ces questions et on ne saurait trop remercier M. Mûller et l'engager à persévérer dans cette voie féconde en découvertes originales et précieuses.

Ainsi il est donc pratiquement démontré que ces mutilations dentaires sont possibles, et je dirai même faciles, avec l'outillage de silex dont disposait l'homme primitif de l'Amérique du Sud.

Ce qui frappe surtout, c'est la rapidité avec laquelle l'opération est exécutée, et, si l'on se rend compte du procédé opératoire, on voit qu'il n'est même pas particulièrement douloureux tant que la pulpe dentaire n'est pas atteinte. Or l'opération du sciage n'atteint pas la pulpe dentaire, la fourche n'est produite qu'en faisant sauter le segment central, d'un coup sec frappé sur la partie médiane : c'est le seul moment désagréable pour le patient.

Mais tous ceux qui ont fréquenté les sauvages américains ou autres savent avec quelle tranquillité ils supportent les douleurs qui paraissent les plus grandes, et dans le cas présent elle est courte et ne dépasse certainement pas celle occasionnée par l'extraction d'une grosse molaire, par exemple.

Page 1