‹ Anthropologie spéculative générale (volume 2)Chapitre 28 sur 70 · DU JUGEMENT · texte numérisé non relu

DU JUGEMENT

On entend par jugement :

1** La faculté de concevoir un rapport (raison);

2° La conception du rapport;

3** L'adhésion de l'esprit à cette conception;

4*' L'affirmation mentale ou orale qui suit cette adhésion.

Mais il n'y a souvent qu'une antériorité logique entre la conception du rapport et l'assentiment qu'y donne l'esprit. Quant à l'affirmation mentale qui suit, elle n'est que l'affirmation orale pensée^

L'assentiment n'est point libre : car, que le rapport soit vrai ou qu'il soit illusoire, l'esprit n'en peut nier la conception. Il faut bien remarquer en effet que c'est l'apparition de ce rapporta l'esprit, ou sa non-apparition, qu'affirme en tout cas lentendement, et non l'existence ou la non-existence de ce rapport dans la nature des choses: ce qui explique la possibilité des jugements faux. Nous ne sommes pas libres dans le jugement, mais nous pouvons l'être avant, surtout si le jugement est difficile à porter. Le jugement n'est donc essentiellement que la capacité d'être frappé par une idée de rapport.

Peut-il y avoir des jugements négatifs d'après la définition que nous donnons du jugement? Non; mais seulement des tentatives de jugements de cette espèce, et des propositions négatives.

Toutes nos connaissances sont des jugements. Connaître, c'est distinguer, et distinguer c'est affirmer et nier tout à la fois. Seulement, il en est de primitifs et de c/énué* , ou plutôt de subséquents. Les premiers sont les jugements qui servent à former les intuitions et les idées (générales); les seconds, ceux qui combinent les résultats des premiers, et donnent naissance aux idées de rapport sans nombre qui forment la principale richesse intellectuelle. On peut donc dire que les jugements précèdent ou suivent les simples idées, suivant l'espèce d'idées et de jugements dont on entend parler. A prendre cependant les faits d'une manière plus rigoureuse et plus profonde, il est vrai de dire que la matière du jugement, c'est-à dire une certaine

perception encore informe, a dû précéder tout jugement. Au reste , lors même qu'on admettrait la simultanéité de l'idée et du jugement, il serait toujours possible de considérer abstraitement les termes des jugements en eux-mêmes, sans songer aux jugements antérieurs qui les ont engendrés, ni aux jugements auxquels ils peuvent donner occasion à leur tour. Si l'on admet que les jugements primitifs soient ce qu'on appelle improprement jugements négatifs, on verra facilement en quel sens on peut dire que les perceptions ont précédé le jugement, comme on le soutient assez ordinairement. Mais ne peut-on pas dire aussi qu'avant de distinguer, et par conséquent de nier, j'ai eu l'idée d'individus et de modes divers dont je niais d'autres individualités réelles ou modales, que mon esprit en a saisi, affirmé l'unité, et qu'ainsi les premiers jugements ont été affirmatifs? Ou faudra-t-il dire qu'il n'y a eu affirmation de l'individualité que parce qu'il y a eu distinction et par conséquent négation, et réciproquement, en sorte qu'il n'y a point eu priorité entre l'affirmation et la négation? Tel serait notre avis.

Si l'on considère les jugements par rapport aux simples idées et pour les en distinguer, on peut dire que les jugements présentent toujours à l'esprit trois idées intimement liées, parmi lesquelles il en est deux qui engendrent la troisième , laquelle constitue proprement le jugement, tandis que l'un ou l'autre terme du jugement, ou même l'idée engendrée par les deux termes, est une idée pure et simple, lorsqu'on la considère en elle-même?

On peut distinguer les jugements en explicatifs ou analytiques , et en extensifs ou synthétiques. Les premiers sont ceuxdans lesquels l'attribut est implicitement compris dans le sujet; par exemple : Tout corps est étendu. Les jugements synthétiques, au contraire, sont ceux dont l'attribut n'est pas nécessairement lié au sujet; par exemple : La terre est ronde; Caïus est malade. Les termes des jugements analytiques sont toujours donnés en même temps, mais d'une manière complexe. C'est à distinguer cette complexité que consiste le jugement analytique.

Observations, l. Le jugement est !a principale opération de la pensée: aussi le retrouve-t-on dans toute connaissance proprement dite. Il est comme à trois puissances : à la première, dans les opérations intellectuelles que nous avons examinées avant de traiter du jugement d'une manière spéciale, c'est-à-dire dans l'attention, l'abstraction, la comparaison, la généralisation, la mémoire, l'association des idées, et l'imagination; car toutes ces opérations conduisent à un jugement. Mais le résultat de ces premiers jugements est de préparer les idées de manière à rendre leur combinaison facile. Le but du premier moment du jugement est donc de créer des perceptions et des idées, d'abstraire des conceptions. Celles-ci seules sont susceptibles de nombreuses combinaisons par genres et par espèces.

Le jugement porté à la seconde puissance, ou le jugement proprement dit, consiste à subordonner et à coordonner ainsi les idées. C'est dans ce

sens qu'on dit proprement qu'une personne a ou n'a pas de jugement. L'intelligence , une fois en possession des idées, est appelée à les appliquer, ce qu'elle peut faire bien ou mal.

Le jugement porté à sa troisième et dernière puissance consiste à combiner des jugements pour en tirer d'autres jugements, de la même manière qu'il combine à sa seconde puissance des idées pour en obtenir d'autres, et qu'à la première il combine les éléments des intuitions ou des idées pour leur donner leur unité et leur totalité complexe.

La première puissance du jugement est appelée par quelques auteurs, entendement; la seconde, jwgement ; la troisième , raisonnement. Il ne peut y en avoir une quatrième, attendu que la combinaison du raisonnement pour former une démonstration ne se fait que successivement, en ajoutant raisonnement à raisonnement, en sorte que l'unité de conscience y est multiple et successive. Le résultat du premier est considéré comme une donnée primitive, comme un principe qui sert à la formation du second; le résultat du second à celle du troisième, et ainsi de suite. L'esprit ne voit cet enchaînement de rapports que successivement, et non d'un seul coup d'œil, comme dans les autres actes du jugement. C'est donc une opération composée qui se fait à plusieurs reprises différentes. On voit, d'après cette manière d'envisager le raisonnement à tous les degrés de la pensée, l'unité de cette fonction générale de l'esprit. Toutes ces opérations concourent au même but; toutes se

ressemblent ; elles ont toutes matière et forme. — La matière des intuitions et des idées, celle des jugements, celle des raisonnements, varie à l'infini : c'est ce qui permet de distinguer une intuition, une idée, un jugement, un raisonnement, d'une autre intuition, d'une autre idée, etc. La forme est toujours la même dans chaque espèce d'opérations , c'est-à-dire une pour toutes les intuitions, une pour toutes les idées, etc. De plus, elle a un caractère commun pour toutes ces espèces d'opérations, V unité. Elle se distingue pour les perceptions, en ce que leur forme objective est l'espace et le temps. Quant aux idées, c'est le rapport de leurs éléments constitutifs, des éléments de leur compréhension. La forme des jugements est le rapport de l'attribut au sujet , de même que celle du raisonnement est le rapport de la conclusion aux principes.

IL La théorie du jugement peut être résumée de la manière suivante :

V Nature du jugement, — conception de rapport, — raison, — de sorte que le jugement n'est que l'usage de la raison.

2" Espèce de jugements quant à la construction progressive de la pensée :

a) Jugements primitifs ou de sensation et de perception , formation des idées.

b) Jugements de second ordre , ou combinaison des idées.

c) Jugements de troisième ordre, ou combinaison des jugements pour atteindre l'absolu.

S** Eléments de tout jugement : matière (termes), forme (rapport).

4** Pomts de vue du jugement :

^ {Singuliers, l a) Quantité •^pa''t'c»liei's, >ou quant au sujer. ' l universels. J

, . ,^ ,., , fariirmaliis, \ quant a la convenance du sujet el h) Qualité {négatifs, \ de l'attribut.

^ (Hmilatils. )

\ r> 1 i- (Çatésor'ques, ) quant à la nature du rapport du su-

C) Relation ^liypothetiques, V^ ^^^^ l'attribut. ' Idisjonclifs. ï ■'

J\ llT^.l^T-fX 5P'"°''';''".^^''l"*^*'\quantàIa force du rapport du sujet d) Modalité {asserlonques, > \,ec l'attribut, lapodictiques. î

5® Classification des jugements: — analytiques, synthétiques.

6* Rapport du jugement avec

, ., .,.,. I sensation.

/ sensibilité < .. .

[ ) sentiment.

I r réceptivité.

à) Les capacités intelligence /conscience.

1 (raison.

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