‹ Anthropologie spéculative générale (volume 3)Chapitre 20 sur 69 · BB LA TIB HUHAIKE · texte numérisé non relu

BB LA TIB HUHAIKE

ressemblent ; elles ont tontes matière et forme. —La matière des intuitions et des idées, celle des jugements» celle des raisonnements > varie à TiDfini : c'est ce qui permet de distinguer une ^ltuition, une idée, un jugement, un raisonnement, d'une autre intuition, d'une autre idée, etc. La forme est toujours la même dans chaque espèce d'opérations , c'est-à-dire une pour toutes les intuitions, une pou^ toutes les idées, etc. De plus, elle a un caractère commun pour toutes ces espèces d'opérations, Vunité. Elle se distingue pour les perceptions, en ce que leur forme objective est l'espace et le temps. Quant aux idées , c'est le rapport de leurs éléments constitutifs, des éléments de leur compréhension. La forme des jugements est le rapport de l'attribut au sujet, de n)ème que celle du raisonnement est le rapport de la conclusion aux principes.

IL La théorie du jugement peut être résumée de la manière suivante ;

1*^ Nature du jugement, — conception de rapport, — raison, — de sorte que le jugement n'est que l'usage de li^ raison.

2^ Espèce de jugements quant à la construction progressive de la pensée :

a) Jugements primitifs ou de sensation et de perception , formation des idées.

' b) Jugements de second ordre , ou eqmhinadson des idées.

c) Jugements de troisième ordre, ou combinai^ son des jugements pour atteindre l'absolu.

PROPABMEIfT DITB.: . 203

3^ Eléments de tout jugement : matière (termes), forme (rapport).

4^ Points de vue du j ugement :

, , csiiuMUersi j d) Quantité {particuliers, >ou quant au sujet.

t universels. ) . i

^affirmatifs. i

6) Qualité Négatifs, rTV«t»HhT'*""'* ^" •'^"^ "'

^ Uimitatifs. J aeiaunuui.

V ^ , ' . (catégoriques, ) ...

C) Relation {hypothétiques. r",t? *'T«'l^" 'Wortdusu- ^ .^ td/sjonctif^ S ^^* «^"^ l'attribut.

»\ », , 1. , (problématiques,! * x . -. - . a) Modalité < assertoriques, >^"*°* ^ '« ^<>''c« **" "^PPO^ <tu sujet ^ tapodicUques. J avec l'attribut.

5® Classification des jugements:— analytiques, synthétiques.

6® Rapport du jugement avec

sensibilité ^ ««nation.

I sentiment.

, j réceptivité.

a) Lés capacités s ^"^^IlUS^i^^^^ {conscience.

1 t raison.

activité J spontanée.

I volontaire.

{amour» haine ; — désir, aversion ; ~ espérance , crainte ; — regrÉl, satisfaction, attention, abstraction, comparaison, généralisation, mémoire, association des idées, imagination, rtisonnenumt.

III. Il y a un jugement qui accompagne toutei» les opérations précédentes, et qui est toujours le même , celui qui consiste à s'en affirmer Fauteur ou le sujet.

IV. Il faut voir, pour la parfaite intelligence de la théorie du jugement, la Logique.

V. Je ne parle pas des conditions organiques du jugement , pas plus que je n'ai parlé de celles de la méqaoire, de l'imagination, pas plus encore que je ne parlerai de celles du raisonnement, parce qu'en fait, s'il y en a, on ne les connaît pas, et

206 DB LA YIB HUUAIICE

1» IiA vaiTisiow^

La prévision porte en apparence sur Tavenir, comme la mémoire sur le passé. Je dis en apparence, car on se tromperait si l'on croyait que ce qui n'est pas encore puisse être l'objet de nos idées. Nous n'avons donc pas d'intuition directe de l'avenir, comme il nous semble que nous en avons une du passé. Il n'y a doi^c pas de prévision possible à proprement parler; mais connaissance du passé, et application de cette connaissance à l'avenir , au moyen de la mémoire , de l'imagination et de l'induction. La prévision n'est donc en quelque sorte que le passé de l'avenir.

Cependant la connaissance du passé n'est pas logiquement plus nécessaire ni plus facile à concevoir que celle de l'avenir : car le passé n'est pas plus que l'avenir; le néant est au même titre dans ces deux grandes portions de la durée. Ce qu'on appelle pressentiment n'est donc qu'une chimère, une superstition, ou plutôt une induction dont on ne se rend pas bien compte. Ce qui confirme dans cette superstition , c'est qu'on tient soigneusement compte de toutes les chances attendues qui se sont réalisées (réalisation qui n'a rien d'impossible ai même d'étonnant), tandis qu'on perd facilement

^ La prévision appartient plutôt aux fonctions composées dont nous parlerons dans l'Appendice à l'entendement et à la raison; mais nous la mettons id à cause de son rapport intime avec la mémoire, l'imagination et le raisonnement.

PROPREMSNT DITE. 207

de vue tous les cas où Ton s'est trompé dans ses prétendues prévisions.

On distingue les pressentiments gais et les pressentiments tristes. Geux*ci forment le plus grand nombre » par la raison bien simple que ce qui est inconnu et ce qui nous touche nous alarme facilement On n'a pas besoin de se préparer à la bonne fortune , on ne sera pas embarrassé d'en jouir. Mais on sait que le malheur exige des forces pour y résister; on le voit d'abord possible, l'imagination le réalise ensuite, et l'on essaie pour ainsi dire ses forces à le supporter. Puis, comme nous sommes beaucoup plus sensibles au mal qu'au bien , nous tenons compte particulièrement du mal, nous le grossissons, il remplit facilement à nos yeux toute notre existence; et nous pensons, nous craignons, nous calculons même qu'il en sera ainsi à l'avenir, ne serait-ce que pour nous ménager le plaisir d'être trompés en bien. Ces prévisions sinistres sont bien plus naturelles encore lorsque l'ame est déjà en proie à la souffrance. Un trait de notre nature sensible est aussi de tendre les bras à la destinée. On dirait parfois que le mal, quand on le juge irrévocable, exerce sur nous une sorte de pouvoir magique ; on y court.

C'est ridée d'une pareille fatalité qui pousse certains maniaques au meurtre à force d'avoir peur de le commettre, à force de s'en défendre. On conçoit qu'ils peuvent s'y croire portés par une puissance irrésistible, et qu'un jour ils soient tentés de donner raison à cette horrible idée.

Au reste, l'homme est si faible, il a tellement

SOS DE LA VIfi HUMAIN»

besoin d^ prudence et de prévoyance, qu'on ne doit pas s'étonner qu'il cherche à se rendre compte de l'avenir. Aussi remarque -t - on cette superstition particulièrement dans les âmes énervées, dans les malheureux > et dans ceux dont la fortune et l'existence dépendent un peu du hasard, tels que le pêcheur, le chasseur, le joueur, le guerrier. De là, la foi aux sorciers et aux devins; de là, l'association arbitraire des phénomènes pour présager l'un par l'autre. Il y a , du reste , moins d'arbitraire et d'erreur dans le présage que dans le pressentiment: le présage s'attache à des choses extérieures dont la liaison n'a rien de connu; mais il peut se faire cejpendant que deux phénomènes différents soient dus à la même cause, et que l'un soit aussi un signe certain de l'autre. Mais il y a toujours peu de force d'esprit à s'attacher à ces sortes de coïncidences lorsqu'elles n'ont pas été observées sur une grande échelle, et qu'elles n'ont pas été reconnues constantes. Dans le cas contraire, ce qui doit le plus préoccuper un esprit méditatif, c'est la récherche de la cause commune de ces phénomènes. La foi au présage est peut-être moins dangereuse pour le jugement que celle au pressentiment, parce qu'elle porte sur des phénomènes externes; tandis que celle-ci, portant sur des phénomènes internes mal observés, peut conduire plus facilement à la vision , au mysticisme , en un mot à toutes les rêveries d'une imagination qui ne se règle plus alors sur aucun événement, sur aucun phénomène naturel

PEOPAIMEICT OITIE. 209

Oû distingue trois manières de déterminer IV wnir :

1® La prévoyance, moyen naturel, et qui a Iieu> comme nous l'avons dit , en se fondant sur les lois de Texpérience par Tassociation des idées ou par le raisonnement;

2® La dinnation , moyen contre nature et opposé aux lois de l'expérience : on associe par - là des choses qui ne vont point ensemble» et qui ne coïncident quelquefois que fortuitement. Telle est la divination par l'astrologie , la chiromancio, la nécromancie. Le présage rentre dans la divination ;

3® La prédiction y moyen surnaturel , parce que l'on considère la prévision comme une inspiration due à une cause d'une nature particulière : telles sont les sentences des oracles, les songes.

C'est surtout dans les événements importants de la vie que l'homme serait curieux d'anticiper sur l'avenir; et, comme il sait que sa prévoyance naturelle est souvent défectueuse, il cherche à y suppléer en se jetant dans la superstition. Si les faux prophètes et les devins n« réussissent pas, on n'y pense plus ; ce n'est probablement pas leur faute, ni celle de leur science. Réussissent* ils, au contraire (et il serait très -étonnant qu'ils ne rencontrassent jamais juste), alors on crie au miracle; la superstition s'empare du fait, le grossit, le multiplie ^ le répand au loin, et l'on voit les efforts de la raison se briser aux pieds de l'erreur qui règne long - temps en paix. C'est ainsi que les Grecs consultaien^ Apollon pythien;

les Romains, le vol des oiseaux et les entrailles des victimes; les chrétiens, la Bible, TEvangile, et quelquefois même les sorciers et les magiciens, qui sont vieux comme le monde.

La plupart des prévisions ordinaires et les plus faciles se font par association d'idées, procédé plus expéditif que Finduction, quoique, du reste, l'induction soit alors applicable.

Les animaux eux-mêmes sont capables de cette sorte de prévision : ainsi, le chien qui a l'habitude de voyager avec son maître , ne lui voit pas plutôt prendre son bâton et son chapeau, qu'il se dispose à partir avec lui. Mais il est une autre prévision chez les animaux, qui serait bien plus étonnante si elle était véritablement une prévision et non une simple impulsion instinctive : c'est ainsi qu'un grand nombre d'animaux font leur provision pour rhiver, se creusent des abris, construisent des nids pour y faire leurs petits, prévoient les changements de tenipérature, de saison, et passent dans des. climats meilleurs.

Les observations de ce genre , par le général Quatremère-Disjonval, ont peut-être beaucoup contribué à la conquête de la Hollande par Pichegru. Il observa que la grosse araignée des jardins, qui tend ordinairement ses toiles entre deux arbres, fait ses réseaux plus grands et les attache à des fils plus longs lorsque plusieurs jours calmes doivent se succéder. Mais aussitôt que le vent approche, elle raccourcit les fils, diminue les dimensions de ses rets , et les fait disparaître complètement si la tempête est proche. Les araignées

^AOP&EMEIVT DITE. 211

qui séjournent dans les angles dés fenêtres, pro* portionnent la force de leur toîlé à la rigueur de l'hiver. Si l'hiver doit être doux, la toile est simple ; mais si les froids doivent être rigoureux , la toile est quadruple. Quand le froid doit baisser, elles détachent successivement une toile, puis une autre, et la font servir à leur nourriture.

Ce serait à tort cependant qu'on attribuerait aux animaux une connaissance de l'avenir; on ne peut pas même dire qu'ils s'attendent à l'avenir , et qu'ils agissent par induction ou par analogie : car lés petites araignées qu^on f^it éclore à la chaleur du soleil/filent la première fois comme elles fileront la dernière, et cela sans avoir jamais vu les toiles des autres araignées, ni avoir ressenti les rigueurs d'aucun hiver. La nature les fait donc agir instinctivement, sans doute même par un sentiment : car la nature ne peut pas agir autrement dans les êtres vivants. Ce sentiment ne porte point sur le futur, mais sur le présent : il est incontestable qu'il s'opère un changement dans l'atmosphère avant qu'il s'en opère un dans le temps; nous le voyons par le baromètre. Des personnes mêmes qui sont sujettes à des douleurs rhumatismales, ou qui ont perdu un membre, s'aperçoivent de ce changement. Rien n'empêche donc de penser quMl se produit quelque chose d'analogue dans les animaux : ce qui les porte à exécuter certains mouvements, comme on voit l'a mouche se cramponner pour résister au coup de vent ou au simple souffle. Mais on ne peut pas expliquer corn-

ment eet mfttinct porte les animaux à faire des provisions, ou toute autre chose.

§ IIL

De la Balson*

IJn trop grand nombre de définitions de la raison ont été données 9 pour qu'on ne soit pas plus embarrassé après avoir consulté les auteurs sur le sens qu'il convient d'attacher à ce mot, qu'auparavant. Ici, comme dans la plupart des cas, il faut toujours finir par où l'on aurait dû commencer, c'est-à-dire par consulter les faits eux-mêmes, les diviser, puis ensuite affecter aux groupes qu'ils forment et aux aptitudes qui leur correspondent,

les dénomina;tions qu'on pense les plus propres à les désigner, en se conformant du reste, autant

que possible, à l'usage suivi par les hommes delà science qui sont les plus compétents.

Nous procéderons cependant cette fois un peu contrairement à notre usage, en recherchant d'abord le sens donné au mot raison par quelques auteurs, sauf ensuite à revenir à notre méthode ordinaire.

Les manuels de philosophie, qui doivent être médités d'une manière particulière par leurs auteurs, et qui, par le fait seul qu'ils s'adressent à la jeunesse des écoles , doivent présenter un caractère scientifique propre , nous fourniront les définitions que nous allons donner. Nous en prenons un certain nombre sans beaucoup de choix.

1^ Les auteurs de la Logique Part- Royal en-

PAOPBBMBNT ^ITE. 213

tendaient par raison la faculté de concevoir, «de juger, de raisonner, et d'ordonner ses pensée»: — intelligence;

2® Watts: — la faculté de raisonner;

3® Thurot: — Tentendement, ou la somme de xioB facultés employées à dessein et d^une manière exacte et régulière;

4*^ Laromiguière : — le sentiment des rapports;

5^ Galuppi: — la capacité des conceptions;

6^ M. Cardaillac : — la propriété de voir la vé-rité; de reconnaître, pour se l'approprier par l'affirmation, la vérité générale contemie dans lés faits individuels , et manifestée par eux ( jugé^ ment); de voir encontre ^ dans les vérités générales dont il entre tn possession, les vérités particulières, moins générales, et même individuelles qui en font pa^rtie > et de les affirmer (raisonnement ) ;

7® M. Flotte : — la faculté intellectuelle qur distingue éminemment l'homme de la brute, et par laquelle, ^'élevant au-dessus de l'imagination et des sensy il parvient jusqu'à la connaissance de Dieu, de lui-même, et du monde moral;

8*^ M, Gky la définit : • — Sensus ille communis, judicium hoc rectum , quo mentem h)minis omavit uuclor naturœ ut esset ipsi norrm in actionibus dingendis.

9® M. Garnier : — la faculté de connaître les objets que nous ne confondons pas avec nousmêmes, et qui ne tombent pas sous nos sens physiques , ou faculté de connaître I» non-moi imma-

214 DB LÀ VIE HUMÀIPCr

tériel (raison intuitive), et les rapports des objets matériels ou du sens intime (raisonnement);

1 0*^ M. Gatien : — la faculté de percevoir les rapports;

11® ScAufoe : — la faculté de penser, c'est-àdire de percevoir, de généraliser, de juger, et de raisonner;

12® Beck: — la faculté de raisonner;

13® Krug : — la faculté des notions, principes de Tabsolu;

14® M, Matkiœ: — la faculté d'établir l'universel et rinconditionnel , ou les principes primitifs de Tordre;

15® M, Rixner: — le troisième et dernier degré de la vie avec conscience , c^esfc-à-dire de la vie qui se saisit clairement (dans Dieu et Dieu en soi).

Sous ne perdrons pas notre temps à examiner ces définitions : qu'il nous suffise de dire qu'il n'y en a aucune qui mérite ce nom , par la raison fort simple que la raison est indéfinissable en soi. En effet, n'étant point connue par elle-même, elle ne peut être définie sous ce point de vue , mak uni* quement par rapport à l'espèce de connaissanees dont elle est la. source. Or, oe n'est point là nne définition, mai» une simple dénomination. Et p^is, qui pe voit que les connaissances qu'on y rapporte varient au gré des auteurs; que les uns entendent plus> les autres moins , quoiqu'ils semblejit assez d'accord sur la nature de ces connaissances. Mais pour comprendre la définition de la raison , il est évident qu'il faut se faire une juste idée de la connaissance en général et de ses différentes es-

PROFEE.MENT DITB. 215

pèces : ce n^est qu'après avoir caractérisé Tune de ees espèces par opposition aux autres, qu'on peut faire eatendre le sens qu'on donne au mot raison. Or, ce genre de définition, qu'on appelle plus pro* prônent explication, est celui que nous emploierons : c'est le seul convenable toutes lés fois qu'il s'agit de mots qui indiquent des faits.

Nous disons donc que toutes les connaissances qui ne sont point la matière de quelque phénomène soit externe , soit interne , qui ne correspondent directement à rien de perceptible dans les choses ou en nous, à aucune détermination de la conscience , telles que le plaisir et la peine , sont du domaine de la Maison.

Or ces sortes de connaissances, que les uns appellent notions, d'autres idées, dans le sens métaphysique dé Platon, nous les appelons coi^eptions, parce que l'esprit les conçoit ^ les engendre, les produit, et les applique aux phénomènes. Le mot notion signifiant connaissance, et toute connaissance sui[^osant un objet connu, ne convient point pour désigner ces sortes d'idées, parce qu'un des caractères des connaissances rationnelles, le principal même, est précisément de ne point avoir d'objet adéquat distinct d'elles-mêmes. Le mot idée convient encore moins, à cause du sens général qu'il a dans notre langue usuelle. Il peut convenir en allemand , parce qu'il appartient .à la langue scientifique seule.

Les conceptions ont encore deux autres caractères : c'est qu'elles ne sont pas le fruit de la généralisation ; elles né se forment point par des

216 DJS LA TIE BirMAirriE

comparaisons et des abstractions successives; eUes apparaissent d'elles-mêmes à Tesprit avec tonte leur généralité naturelle, lors même qu'on ne l'aperçoit plus. C'est parce que cette généralité n'est pas susceptible de plus ni de moins , qu'elle a une extension absolue , invariable, néce^^atre^ indépendante par consé()uent des points de vue et des . conventions des hcmimes, qu'elle s'appelle proprement universalité. Cependant il n'y a pas de con-ceptions proprement universelles, sans quoi leurs sphères se confondraient en se compénétrant mutuellement. Les conceptions se limitent donc réciproqtiement et nécessairement La nécessité de leurs rapports est donc aussi ua troisième et dernier caractère des conceptions.

Ces sortes de connaissances proprement appelées rationnelles, à cause de leur origine et de leur caractère, sont de la plus haute importance en philosophie. Le dix-septième siècle, et tous les métaphysiciens qui se sont montrés de dignes descendants de Platon et de Descartes, ont admis ces sortes d'idées; mais leur origine, et surtout leur caractère tout subjectif, n'a été parfaitement connu d'abord que par Kant. Les conceptions sont impersonnelles, si l'on veut dire par-là qu'elles sont étrangères à la volonté, et qu'elles ne varient pas d'homme à homme, comme les sensations; mais elles sont personnelks ou subjectives (quoique ne variant point suivant les individus), en ce sens qu'elles sont le fruit d'une activité inlellectuelle particulière, primitive et profonde en nous.

On peut les diviser et. les 'subdiviser de la mar nière suivante, par rapport aux connaissances:

Sensations, sentiments; —les conceptions en sont la forme ' (voy. plus bas).

!Ies conceptions en, sent la forme (voy. plus bas).

I aux phénomènes inter* elles iimmé-7 nés.— mol. supposent I dia te i aux phénomènes exteruoe < l nés, -^matière,

réalité l médiate en deiiors de l'homme sauces | f et du monde , — Dieu.

Idées.— Elles reçoivent de la raison leur forme (voy. plus bas). de finalité, \ de beauté, I

ÇoneepUon. < 2* ^."'"'fc d'ordre.

kde bien absolu, COHCBP-/ I de vérité

noNS \ /Temps;— multiplicité dans la madère de la

sensation ou des sentiments, des sensatiom\ Intensité comparative ; — quantité.

et des < Identité ou diversité comparative ; — (pioUté* sentiments | Ifodes du moi , leurs causes ; — relation (substance et cause).

Contingence ; — modalité»

quant 1 ^^- i Temps, espace; — multiplicité;-* unité dans «

à la

forme

des

connais- i des

sauces

j^. 1 Temps, espace ; — multiplicité ; — unité dans nmrr^iong < '* matière du phénomène, phénoménales 1*^™^* formes catégoriques que pour les sen- * sauouB.

is idées;— multiplicité (quelquefois), unité dans la cou^préhension des idées;— généralité.

(ses poînts de vue catégoriques, sa forme (unité de conscience) qui lui est 6om« mune avec tous les autres états internes, du. c multiplicité d^ns les propositions , et unité \^raiâonnemeffa \ dans leur rapport (conséquence).

On voit par ce tableau que les conceptions ou produits de la raison forment un élément au mofns de toutes nos connaissances, et même de tous nos états; qu^elles sont la véritable lumière intellectuelle. En ne considérant même que Factivité, tout ce que nous en savons se réduit à des conceptions. En effet, les motsiic^mïé^ passivité^ copa^ité, spontanéité, Uherté, ^tofe'té, n'indiquent que des manières de nous concevoir. Quant aux déterminations internes qui résultent de Tactivité, elles font partie du phénomène. Les mots amour , haine, désir, aversion, espérance, regret, crainte, sécurité, etc., indiquent des phénomènes internes dont Tintelligence exige des conceptions de rapport et de temps.

L'étude complètede la raison embrasserait toute

la philosophie. Nous ne pouvons donc que renvoyer aux différentes parties de la science. Le^ conceptions premières et dernières de Tesprit humain sont Fobjet propre de la philosophie. Elle éclaircit l'origine des unes et des autres , détermine leur valeur, les systématise , et donne ainsi les deux termes de la connaissance rationnelle et le rapport qui les unit. Les autres sciences se meuvent entre les deux extrêmes de chaque ordre de pensées, font connaître avec plus ou moins de détail et de précision les termes moyens que la philosophie ne fait que signaler comme lien des 4eux extrêmes. La science philosophique de nos différents ordres de conceptions est donc essentiellement systématique et complète : c'est du moins ridéal auquel aspire Tesprit humain. Ce qui fait appeler la raison la faculté de l'absolu {absoluti, qyod absolvitur). Mais ce n'est là évidemment que le dernier degré de l'usage de cette faculté considérée comme capacité des conceptions. Rien n'empêche, du reste, qu'on ne la prenne dans cette acception restreinte. Mais elle n'en est pas moins l'alpha et l'oméga d^ toute connaissance ; elle intervient dans la moindre intuition, lui donne sa forme intelligible (o&^o/tnï), comme à la conception de la mécanique céleste, comme à la conception de Dieu; seulement elle donne des touts qu'elle subordonne à d'autres; seulement elle donne l'élément a priori de toute physique (métaphysique vraie et connue), et soupçonne un autre ordre de.matière de connaissance (métaphysique inconnue), où les phéiiomènes qui forment la matière de nos con-

PAOPBKMBNT DITB. 21 9

naissances ontologiques et leurs formes (les catégories) cherchent encore à pénétrer par une subreption de Fimagination (métaphysique fictive et fausse)* C'est contre cette surprise de l'imagination qui nous fait construire le sur-sensible (le nou< mène, l'inconnu) sur le modèle du sensible (phénomène), que la critique de la raison pure met en garde. Elle fait voir qu'en voulant par-là nous élever au-dessus de la connaissance du sensible, nous tombons inévitablement dans l'erreur, puisque nous prenons nos fictions pour des réalités. En effet, nous voulons connaître; et comme notre loi intellectuelle est de ne connaître qu'avec matière et forme, comme d'un autre côté la matière de la connaissance sur- sensible nous manque absolument, que nous n'avons point de capacité pour la saisir, nous lui substituons nos imaginations prises (de près ou de loin) du monde sensible, et nous y appliquons les mêmes conceptions , la même forme qu'aux phénomènes de ce monde, par la double maison qu'elle leur convient, et que nous n'en imaginons d'ailleurs aucune autre. Kant a rendu le plus grand service à la philosophie et à l'humanité en dévoilant scientifiquement cette tendance erronée de l'esprit humain. Nous verrons ailleurs ce que ses idées laissent à désirer, et quelle est la valeur des objections contraires.

Les conditions organiques immédiates de l'usage de Ja raison sont Jnconnues.

Nous ne nous étendrons pas davantage sur la

SSV DB LA TU HCMAIRB

raison; nous y reviendrons amplement dans la

Logique objective.

S IV

De« Sentimental

Les sentiments proprement dits sont des états de Famé sans valeur objective, n'ayant d'autre caractère que l'affectioa agréable ou désagréable, et qui se distinguent des sensations: 1" en ce qu'ils sont la conséquence immédiate des pensées, des Tdées, et non celle de l'action physique des choses intérieures sur nos organes; 2" en ce qu'ils ne se rapportent pas au corps comme à leur siège , bien que les sensations internes puissent leur être consécutives.

On entend quelquefois aussi par sentiment tous les mouvements passionnés et émotifs de l'ame, joie et la tristesse, ICC et la crainte, le Nous parlerons du smier sens, lorsque

DIS ce mot dans uo tendant par -là les sensations et les sentiments proprement dits,, tels que nous les avons définis plus haut. Mais le met sensation est pris plus souvent encore dans cette double acception.

Je ne parle pas de plusieurs autres sens donnés an même mot dans le langage vulgaire, sens qui n'ont rien de la précision de la langue philoso-

PROPEEUENT DITE. 221

phique, etqurs'élaignentbeaiïcoup de Tacception étymologique, par exemple lorsqu'on fait ce mot synonyme du sententia des Latins, comme dans cette phrase : Cest mon sentiment

C'est un fait, qu'à la suite de nos conceptions d'ordre appliquées à des phénomènes d'une certaine importance , nous éprouvons un sentiment de satisfaction ou de déplaisir, suivant que le bien ou le mal parait avoir lieu. De là autant de sortes de sentiments de ce genre qu'il y a d'espèces de conceptions. Nous distinguerons donc des senti-* ments :

ft) Téléologiques

h) Esthétiques

•c) Juridiques ) non physiques.

d) Moraux

e) Logiques Nous traiterons de chacun d'eux dans les par*

lies de la philosophie qui les concernent K

Il faut entendre par sentiments logiques , non* seulement ceux que fait naître le raisonnement, mais encore ceux qui accompagnent la découverte d'une vérité ou d'une erreur grave sans le secours du raisonnement.

Plusieurs de ces sentiments peuvent coexister, parce que les mêmes conceptions sont susceptibles de plusieurs points de vue : par exemple, la sentence d'un tribunal peut être tout à la fois très-juste et très-bien raisonnée; une œuvre d'art très-bien exé-

^ Kant a très-bien trmté le sentiment moral sous le nom de reipect ( Achtung).

222 D£ IiÀ VIE HUMAI5E

cutée peut représenter un trdjt de dévouement sublime , etc. Le sentiment mixte devient plus fort lorsque ses éléments sont tous de même nature » c'est-à-dire agréables ou désagréables.

Le sentiment peut être dû à des conceptions qui accompagnent des phénomènes réels ou fictifs. Dans le premier cas, ces phénomènes sont présents, ou futurs, ou passés. S'ils ne sont pas présents, l'imagination reproductive ou productive est nécessaire pour en donner le tableau à l'esprit. Elle est nécessaire encore, quoique à un moindre degré , lorsque les phénomènes sont actuels.

Si les phénomènes sont fictifs, le degré de sentiment dépend de celui de la force de l'image , de sa vraisemblance , etc. Ce n'est pas en effet la raison abstraite qui produit le sentiment, mais bien la raison appliquée aux phénomènes réels ou fictifs. E3t comme elle produit le sentiment en raison du développement que la matière du phénomène excite en elle, la cause première et éloignée, et la mesure du sentiment, tiennent réellement à la nature du phénomène. Comme, d'un autre côté, on remarque plus facilement l'élément empirique d'un tableau que l'élément rationnel propre a produire le sentiment, il est facile de voir pourquoi les sentiments ont été attribués à l'imagina* tion plutôt qu'à la raison.

Mais cp qui démontre cependant qu'ils sont les produits de cette dernière capacité, c'est que si les sens et l'imagination sont seuls en jeu, comme dans les animaux , il n'y a plus de sentiment proprement dit.

P&OPBEMSNT DITS. 223

Le sentiment demande aussi , pour se produire, le coneours des autres facultés intellectuelles > surtout de Fattention, de l'association des idées et du jugement.

Le sentiment est fatal quand on se met dans les circonstances propres à le faire naître, quel qu'en soit du reste le degré : nous sommes donc passifs à cet égard, quant à la volonté et à la liberté ; mais notre nature est active, il y a dans ses profon* deurs effervescence, bouillonnement, agitation, commotion.

Les conditions physiologiques immédiates du sentiment sont inconnues ; il n'est pas même certain qu'il y en ait. Mais si l'organisme n'exerce pas ici d'influence directe ; ou si elle est simplement inconnue, il est certain au contraire qu'il reçoit un contre-coup de l'affection non-physique. Tout plaisir-de ce genre rend la vie plus facile, la circulation plus active, toutes les fonctions organiques plus libres , et le corps tout entier en apparence plus léger; une sensation générale de bien-être se fait éprouver, le corps est plus animé pour ainsi dire, il sert mieux l'ame, parce que celle-ci a plus d'énergie , et manie son instrument avec plus de puissance. Quelquefois même elle le brise à force d'exaltation , comme dans la mort subite dans la joie-

Des phénomènes tout contraires se font sentir dans les sentiments désagréables : c'est une prostration générale des forces ; les fonctions de la vie purement organique se font lentement , péniblement; la matière pèse de tout son poids sur

£24 Dfi lA TI£ flUMAINB

l'esprit, et semble vouloir Taccabler. C'est alors <{ue celui-cK s'impatiente contre sa chaîne, et la rompt -quelquefois à dessein. Des régions du corps deviennent même à la longue des foyers de souf*fi'ance; elles se désorganisent après avoir été longtemps le siège d'une douleur physique vague, qui n'est d'abord que comme le retentissement de la douleur morale. L'ame, abattue par sa peine propre , n'a plus assez d'énergie pour animer vivement le corps; elle languit^ et le corps avec elle. Sans se révolter contre elle, il ne la sert' plus, parce qu'il ne fait jamais que ce qu'elle lui fait faire. La douleur morale peut être si vive et si subite, que l'ame en est comme emportée et arrachée du corps, mort de peine.

Il y a , indépendamment des différences que nous avons déjà signalées entre les sensations et les sentiments, cette autre différence encore : c'est que i la sensation est locale, qu'elle passe facilement à i la satiété, et même au dégoût, si elle est agréa- i ble; tandis que le sentiment est universel, le corps i tout entier s'en ressent ; il est en outre plus du- \ ràble, et ne se dénature point, quoiqu'il s'affai^ blîsse. I

Le sentiment se maintient plus facilement dans ] l'ame quand nous sommes isolés et que nous en i avons sans cesse la cause présente à l'esprit, que i^^rsque nous sommes distraits par les objets ex- ) térieurs ou par des méditations sérieuses. Il doit donc être plus vif dans ceux dont les habitudes de réflexion sont plus grandes. Mais aussi , couime ceux-là ont l'intelligence plus exercée, l'esprit

PEOPRBMBIIT DIT£. 225

s^empare du sentiment comme d'un objet d'étude , l'a&alyse en quelque sorte /le raisonne, le considère dans ses rapports, et le transforme ainsi peu à peu en connaissance. Il y a donc là une ample compensation.

OnVest demandé s'il peut y avoir des sentiments mixtes? Cette question est susceptible d'être envisagée sous plusieurs points de vue , et par conséquent de plusieurs solutions. Si l'on considère les sentiments quiint à leurs causes occasionelles ou éloignées, il est certain que dans un même temps l'esprit peut , sinon donner son attention à 'plusieurs de ces causes, du moins en être sollicité. Si au contraire on considère le sentiment en lui-même, il est vrai qu'on n'y distinguera pas deux ou plusieurs éléments : il forme comme un tout, un état un de l'ame, où l'on ne peut rien distinguer que relativement à d'autres points de vue. Mais la question est de ^savoir si cet état ne peut cependant pas être tel qu'il soit plus fort ou plus faible, suivant qu'un sentiment homogène ou hétérogène vient s'ajouter à un autre, et s'il n'en résulte pas un état total qui ne soit point ce qu'il swait avec Tun des deux seulement ; ou si , comme quelquesuns le soutiennent, il n'y a que simple passage successif et plus ou moins rapide de l'un à l'autre de ces deux états. Est-il vrai , par exemple, que le sentiment de plaisir résultant delà nouvelle d'une victoire remportée par l'armée nationale ne reçoive aucun accroissement dansle cœur d'une mère, si elle vient à savoir ensuite que son fils a combattu vail^ lamment , et s'est distingué entre les plus braves?

Est-il vrai que si on lui dit au contraire que son fils est mort , quand elle le croyait vivant et couvert de gloire, son premier sentiment n'en sera point altéré, mais qu'elle en éprouvera simplement un autre opposé au premier, et qu'elle sera alternativement gaie et triste , heureuse et malheureuse , suivant qu'elle pensera à l'une ou à l'autre cause de son émotion? Sans doute qu'il peut en être ainsi, et qu'il en est ainsi réellement i^i, faisant abstraction de l'une de ces doux idées, elle ne s'attache pendant long-temps qu'à l'autre. Maison demande si , dans ce cas - là même , l'abstraction peut être assez puissante pour que le plaisir n'altère pas constamment Ja peine, et la peine le plaisir; si, par conséquent , il n'en résulte pas un état mixte, avec prépondérance cependant de l'un sur l'autre, si l'un est plus fort que l'autre?

Je penche d'autant plus pour l'affirmative, qu'elle semble plus conforme à rexpériencç,*^tque les états de l'ame que nous appelons mixtes ne le sont réellement pas; que les différentes manières de les envisager peuvent seules y faire distinguer une pluralité; que les états les plus opposés ne s'excluent donc point rigoureusement dans l'ame, mais s'unissent, au contraire, si intimement, qu'ils ne forment qu'un état unique; que si nous sommes portés à croire le contraire, c'est que nous jugeons des états de notre ame par analogie avec les formes des corps.

Une autre raison très -positive à l'appui de la solution que je donne, est tirée des états logiques de l'esprit dans les jugements négatifs. N'est-il pas

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nécessaire que l'ame soit modifiée- dans le même temps par plusieurs idées contraires, qu'elle en ait Tunité de conscience , pour pouvoir concevoir leur opposition? N'est-ce pas la même chose en*core dans Fétat de Famé qu'on appelle probable Klé? L'esprit n'est -il pas préoccupé en même temps des raisons pour, des raisons contre, et du rapport des unes aux autres? Et cet état n'estil pas un ? Et lors même que l'esprit changerait incessamment de point d^vve, ne faudrait-il pas admettre que l'état conséoutif^i ce mouvement rst^ pide est précisément ce que nens appelons Fétat de probabilité, état où no«s ne distiirguons pas Félément positif de Félément, négatif? — Cette distinction est d'ailleurs une affaire d'intelligence, de conception, et non un état de Famé.

Mais il y a mieux que tout cela encore, puisque nous avons des sensations que nous appelons mixtes, par exemple celle d'un aliment composé, Clelui qui connaît séparément et à Favance les différentes sensations particulières propres à chacun des différents aliments qui entrent en composition, les reconnaît iboyennant une attention plus ou moins forte ; encore s^ trompe-Ul souvent. Quant à celui qui n'est point dans le même cas, il éprouve sans doute la même sensation que le premier; mais il n'y a pas de raison pour qu'il ne l'attribue pas à un corps unique, pour qu'il ne la croie pas incomplexe. Et en effet, il n'y distingue rien; son état est un, et il le rapporte à une seule ehose. C'est cependant bien là ce qu'on appelle une sen-

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sation complexe. Pourquoi n'en serait -il pas de même des sentiments?

Résumé :

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