Proportions chez les Grecs
Les Grecs, qui étaient appelés en quelque sorte à résumer et à perfectionner la vaste encyclopédie du savoir de leurs prédécesseurs , tournèrent également leur attention vers la connaissance de l'homme ; leur génie féconda cette partie intéressante de la science et l'appliqua d'une manière heureuse au développement des arts. Avec le tact qui les caractérisait, ils comprirent parfaitement ce qui appartient à l'art et ce qui est du domaine de la science. Cette dernière partie avait été formulée par eux d'une manière si précise et si sûre, qu'en suivant leurs préceptes il était presque impossible d'écrire des ouvrages absolument médiocres.
Philostrate le jeune1 donnait le nom iï analogie à la science des proportions humaines ; elle était nommée symétrie par Pline l'ancien ; égalité et congruence par Pline le jeune ; commensuration par Vitruve ; harmonie réciproque des membres par Aulugelle. Cicéron la nommait de son côté la convenance des parties et la composition propre des membres, et Suétone la désignait à peu près de la même manière.
Ces différentes dénominations ont l'inconvénient d'être
1 II vivait vers le commencement du me siècle de notre ère.
extrêmement vagues ; elles pourraient s'appliquer tout aussi bien à des séries de faits d'un autre ordre. D'ailleurs ces mêmes mots sont employés dans le langage vulgaire avec d'autres significations. Si je hasarde ici le nom ^.Anthropométrie^, c'est uniquement pour éviter des longueurs et la répétition trop fréquente de la circonlocution « Théorie des proportions du corps humain. » Quand on considère l'art chez les Anciens, on est naturellement conduit à donner la préférence aux Grecs, nos maîtres dans tout ce qui appartient à la représentation fidèle de la nature. J'ai pris comme guide, pour cette époque, l'ouvrage de Claude Audran, publié à Paris en 1683, sous le titre : Les proportions du corps humain mesurées sur les plus belles statues de l'antiquité. Les vingt-six planches qui composent cet ouvrage se trouvent entre les mains de tous les artistes ce qui leur permettra de vérifier mes citations ; seulement, pour rendre les valeurs comparables, j'ai pris pour unité la hauteur totale de chaque statue , telle qu'elle se trouve indiquée par l'artiste français.
L'ouvrage d' Audran donne les proportions du Laocoon et de ses enfants , de Y Hercule Farnèse , de Petits , d'un Terme égyptien, de Y Antinous, de la Paix des Grecs, de Y Apollon pythien , d'un fragment antique , de Mirmille mourant et de deux femmes2. Je n'ai point fait usage des proportions & Hercule, de Laocoon ni de Mirmille; du premier, à cause de sa constitution exceptionnelle, et des
1 Des deux mots grecs av6ptoTco<; et \xzxpov, comme il a été dit. — Je crois pouvoir me justifier d'ailleurs, en 'citant l'exemple de plusieurs hommes du plus grand mérite et en particulier du savant de Humboldt. Cet homme illustre, vers la fin de sa vie, en me donnant connaissance de son célèbre ouvrage le xo<t;j.oç, qu'il achevait en ce moment, souriait tout le premier en m'annonçant le titre, qui à la vérité m'étonna d'abord, mais qui aujourd'hui ne se distingue plus que par son extrême simplicité.
2 Quelques-unes de ces statues ont à la vérité été construites à Rome , mais on peut les rapporter à l'art grec.
deux derniers, à cause de lu position des membres, dont les grandeurs sont fortement altérées. Quant au Terme, il en a été question plus haut, en comparant nos mesures à celles qu'on retrouve dans les ouvrages égyptiens.
J'ai voulu savoir d'abord quel est le degré de confiance que méritent les mesures d'Audran. J'ai, à cet effet, mesuré moi-même avec soin les statues de Y Apollon pythien et de Y Antinous, qui se trouvent en général dans toutes les collections des Académies de dessin et de peinture. Ces statues ont à peu près exactement, la première sept pieds, et la seconde six pieds de hauteur.
Les résultats de mes mesures sont inscrits, dans les colonnes 7 et 9 du tableau numérique, à la suite de ceux donnés par Audran. On remarquera sans doute que les écarts entre mes mesures et celles de l'artiste français , pour une même statue, sont beaucoup plus considérables que ceux donnés par les trois groupes belges, bien que d'âges différents.
Ces écarts peuvent provenir de différentes causes. Les points entre lesquels on prend les mesures sont en général mal définis : la hauteur de la jambe, par exemple, ou la longueur du bras, surtout si la statue exprime une action, donneront rarement les mêmes résultats à deux observateurs différents, ou même à un seul observateur les mesurant deux fois de suite.
D'une autre part, il n'est guère donné de pouvoir mesurer sur l'original même ; on doit se borner à faire usage de copies plus ou moins altérées. On peut craindre aussi des erreurs de transcription ; il doit en exister évidemment dans les feuilles publiées par CL Audran1.
1 Les proportions de YApollon pijthien sont données sur quatre feuilles. Or, je trouve, pour distance du sternum au nombril, 3 parties & minutes sur les feuilles 1 et 2; et 3 parties 5 minutes seulement sur la
Quoiqu'il eu soit , les deux séries de mesures offrent des différences très sensibles pour quelques parties du corps, et les vérifications que j'ai faites, depuis, me permettent de croire que l'erreur n'est pas de mon côté.
J'avais été frappé , par exemple , du peu de grandeur qu'Audran donne aux yeux, à la bouche et à la distance des narines de Y Antinous : j'ai trouvé que ses valeurs sont évidemment fautives. La distance des mamelons, chez Y Apollon comme chez Y Antinous, est aussi beaucoup moindre que celle qui résulte de mes mesures ; cependant c'est une des grandeurs les mieux déterminées et les plus faciles à apprécier. La discordance est telle, que je me suis demandé si les deux exemplaires de Y Apollon qui sont à Bruxelles n'ont point été altérés ; mais il faudrait admettre aussi une altération semblable dans les deux exemplaires de la statue de Y Antinous 1 . Ce point mériterait d'être vérifié sur les originaux mêmes.
Ce qui m'inspirait d'abord quelque méfiance dans mes mesures, c'est que la distance des mamelons s'éloigne considérablement de celle que j'ai reconnue sur le modèle vivant dont, au contraire, les nombres d'Audran se rapprochent davantage; il est vrai que j'avais déjà signalé moi-même cette distance considérable des mamelons sur les poitrines si bien conformées des Indiens O-Jib-be-Was.
Quelques autres discordances peuvent s'expliquer d'une
feuille 3. La distance du genou au cou-de-pied est estimée à 7 parties 0 minute sur la feuille 1 ; et à 7 parties 8 minutes sur la feuille 3. Quels sont les nombres à préférer? quelque fois une différence existe entre les bras ou les jambes, et avec l'intention de l'artiste, qui a égard à la place occupée par sa statue et qui doit corriger des effets d'optique.
1 Schadow dit, dans sonPolyclète, page 86 : « Si Y Antinous du Capitole, et d'autres figures de la domination des Romains, présentent une poitrine large, qui répond si peu aux formes délicates du visage, il faut attribuer cette particularité à une mode qui s'établit de ce temps-là, et à laquelle il fallait que les artistes se conformassent. »
manière très naturelle : ainsi , celle qui se rapporte à la distance qui sépare les hanches, provient évidemment d'une appréciation différente dans le point de départ. Audran a mesuré en partant du pli de l'aine, tandis que mes mesures ont été prises plus extérieurement , à partir de l'os iliaque. Pour mesurer la distance de la hanche au genou, il est parti du sillon de la hanche, tandis que mon point de départ a été pris, plus haut, à l'extrémité de la crête de l'ilium.
Au reste, les différences que je viens de signaler existent aussi pour la Vénus de Médicis, entre les nombres que donne Audran et ceux que rapporte Godefroy Schadow, dans son Polyclète1.
Le savant directeur de l'Académie de Berlin , dans un passage de son ouvrage, laisse supposer qu' Audran cédait parfois aux règles de l'école de son temps , et qu'il a pu admettre des divisions qui sont en contradiction avec la nature et l'antique2.
La Paix des Grecs , figure plus petite que nature , a également été mesurée par Audran , sans indication du lieu où elle se trouve. Ses proportions , qui sont très belles et qui ont été reproduites dans l'ouvrage de Schadow, diffèrent peu, en général, de celles obtenues pour l'homme pris en Belgique. Il en est de même de la statue de Petits se donnant la mort, et du fragment antique. Seulement on peut soupçonner des erreurs dans les nom-
1 Polyclète, p. 91.
2 II ne faut pas oublier non plus qu' Audran et les autres écrivains qui nous ont fait connaître les proportions du corps de l'homme, écrivaient plutôt en vue de l'art que de la science, et qu'ils ont pu chercher avant tout à donner des rapports facilement saisissables ; c'est ce -qui fait qu'ils ont déterminé généralement les longueurs des membres par dés parties de la face ou de la tête. Or, pour atteindre ainsi au nombre rond le plus voisin, on doit nécessairement admettre la plupart des écarts qui se remarquent entre les nombres des deux dernières colonnes.
OK ANTHROPOMETRIE.
bres d'Audran, pour quelques parties du visage surtout : la bouche , dans le fragment antique , par exemple , n'a guère plus de grandeur que la distance ordinaire comprise entre les deux narines.
L'avant-dernière colonne du tableau contient la moyenne des nombres obtenus pour les cinq statues antiques. Les valeurs trouvées pour Y Apollon et Y Antinous figurent , à la vérité , deux fois ; mais l'importance de ces belles statues et la discordance des mesures justifient en quelque sorte ce double emploi ; je ne voudrais pas , en effet , me prononcer sur les nombres qu'il faut rejeter, n'ayant pas la faculté de les vérifier aisément.
Une dernière colonne reproduit les nombres moyens obtenus pour l'homme adulte en Belgique. Il résulte des comparaisons qu'on peut établir avec l'antique, que toutes les différences, pour les mêmes parties, sont très faibles et pourraient à la rigueur être attribuées à des erreurs d'observation ; quelques-unes cependant font exception et pourraient, jusqu'à un certain point, être caractéristiques. Ainsi, pour ce qui concerne la tête, la distance du vertex à la ligne horizontale menée au-dessous du nez est la même des deux parts ; mais l'intervalle qui sépare le nez de la bouche semble être véritablement un peu plus grand pour l'homme de nos climats.
La distance du nez au bord orbital est aussi plus grande; mais la différence ici provient sans doute de ce que cette portion de la tête, d'après Audran, se mesurait un peu plus bas que le bord orbital. Pour ce qui concerne la distance du vertex à la naissance des cheveux, sa valeur est tout à fait incertaine; je ne conçois pas même comment Audran a pu la déterminer pour la statue iï Antinous, chez qui les cheveux ombragent la totalité du front.
La légère différence qui se remarque dans la hauteur du
torse provient de l'incertitude sur le point de départ dans la partie supérieure. J'ai choisi la fossette sus-sternaire ; Audran aura pris son point de départ un peu plus bas. sur les clavicules.
Les belles proportions de la poitrine, dans les statues antiques, tiennent aux exercices que prenaient les Anciens et à l'absence de toute contrainte dans le développement des muscles, plutôt qu'à une différence réelle dans l'organisation. La gène de nos vêtements et nos habitudes, surtout chez le peuple, doivent singulièrement empêcher les muscles de prendre leur croissance naturelle.
La main et le pied, sans différer essentiellement chez les Grecs et les Belges, sont cependant un peu moindres chez les premiers; mais il est facile de reconnaître que, chez les uns comme chez les autres, ils sont notablement plus grands que ne les font les traditions des écoles. On suppose ordinairement au pied une longueur égale à celle d'une tête, ce qui est évidemment inexact. La tête et le pied de l'homme, en Belgique, sont respectivement 0,135 et 0,154; d'après les statues grecques, on trouve 0,130 et 0,149; la différence est donc, des deux parts, exactement la même, c'est à dire 0,019; cette différence est considérable puisqu'elle équivaut à la distance interne qui sépare les yeux 1 ,
Q'est donc à tort que l'on croit que l'homme de nos climats diffère essentiellement de la structure que l'on observe dans les statues grecques. La finesse et la beauté des traits, l'expression de la physionomie, l'élégance des formes peuvent ne pas être les mêmes, sans pour cela que les proportions soient différentes.
1 « Je répète encore », dit Schadow, « que la plupart des modernes se sont écartés des lois de la nature, par rapport à la longueur des mains et des pieds ; Michel-Ange même, dont l'exemple est d'autant plus entraînant qu'il voile ce défaut par sa grande habileté. » {Polyclète, page 82.)
Tableau des proportions des princi
PARTIES DU CORPS
Hauteur totale
Vertex à la naissance des cheveux. .
» au bord orbital
» au bas du nez
» à la bouche
» au menton (tête)
Menton, aux clavicules (cou). . .
Clavicules, au sternum
Sternum, au nombril
Nombril, au pubis
Clavicules, au pubis (torse) ....
Pubis, au milieu de la rotule . . . Milieu de la rotule, au cou-de-pied .
Cou-de-pied, au sol. . , . . . .
Pubis, au sol
Bifurcation, à la rotule
Hanche, à la rotule
Rotule, au sol (jambe)
Clavicules, aux mamelons
Distance des deux mamelons. . . .
» . interne des yeux
» externe des yeux. . . . .
» » des narines. . . .
Bouche
Diamètre entre les procès acromions.
» » aisselles ....
» » fausses côtes . .
» » hanches ....
» » trochanters . . .
» du pied, au-dessus des doigts
» du bras, près de la main. .
» de la main
Longueur du pied
Épaisseur du cou
Procès acromion, au coude ....
Coude, à la naissance de la main . . Longueur de la main