‹ Antiquité orientaleChapitre 3 sur 49 · XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI · texte numérisé non relu

XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI

MCMV1II

INTRODUCTION

Il faut avoir vu ; c'est le complément d'avoir lu. La Grèce respire aux métopes du Parthénon comme dans les tragédies de Sophocle :

l'Egypte nous a légué ses temples et non ses textes. On le comprend aujourd'hui : le musée fait suite à la bibliothèque et la connaissance des formes est nécessaire à la compréhension des idées.

Jusqu'à l'imprimerie, Fart a été l'expression sentimentale de l'humanité, quel livre raconte le moyen âge comme une cathédrale ?

A considérer les origines, elles sont toutes orientales. Malheureusement ce très lointain passé s'enveloppe d'incertitudes innombrables.

Une vue panoramique de Pœuvre orientale, en suivant l'évolution, commence par l'Egypte, aurore de l'histoire, de la civilisation et de l'art, la Kaldée vient après : ces deux civilisations mères ont tout inventé, idées et formes.

LES IDÉES ET LES FORMES

Malgré son isolement la Chine occupe la troisième place, par sa date.

Les Sémites, Phéniciens et Juifs représentent la quatrième étape de l'humanité ; nos ancêtres indiens et persans apparaissent enfin.

Comme l'archéologie est une science en formation perpétuelle et qu'une fouille heureuse, comme celle de M. de Sarzec à Sirtello, ressuscite d'un coup de pioche des milliers d'années, on utilise des notions pour ainsi dire d'attente, sur les Aryas d'Asie Mineure, Chypriotes, Troyens, Hetiéens, Phrygiens, Lydiens et Lyciens.

L'ancien monde lient mal dans un cadre si étroit. Mais les monographies abondent pour ceux qui veulent approfondir un coin du passé, tandis que le manuel précis et synthétique manque.

Ce livre est destiné à ceux qui veulent compléter leur culture littéraire par la connaissance de l'art ancien, envisagé aussi bien dans son caractère d'expression doctrinale qu'au point de vue esthétique.

L'art pour l'art est une conception très récente. Jadis il exprimait des idées. On a donné les religions et les doctrines inspiratrices en même temps que les œuvres réalisées.

Ni élémentaire quoiqu'il contienne les élé-

INTRODUCTION

ments; ni d'enseignement supérieur, malgré ses conclusions synthétiques, ce livre est complémentaire des humanités.

Un peu plus qu'un résumé et moins qu'un traité, c'est une initiation aux rôles esthétiques des races, à leur part dans l'œuvre humaine et pour ainsi dire le supplément à la culture de l'ancien honnête homme qui ne peut plus se borner à la qualité de lettré et doit ajouter la connaissance des Beaux-Arts à celle des Belles-Lettres. Dans le domaine esthétique les maîtres sont moins sûrs, les principes mal définis, les opinions sans cesse contradictoires. Un élève de l'Université possède beaucoup plus de notions indubitables qu'un élève de Pécole des Beaux- Arts.

Les chefs-d'œuvre incontestables et unanimement tenus pour tels, dans les arts, du dessin : voilà les vrais principes.

Voir, s'entend ici dans le même sens que lire, et convie à des images qui se trouvent partout et non à des voyages qui exigent du loisir et de l'or.

Un album de photographies, n'ayant pour légendes que le sujet, les lieux d'origine ou de conservation, la date et le nom de Fauteur, remplirait-il ce but ? Non.

On apprend à voir comme on apprend à lire.

LES IDÉES ET LES FORMES

Cette étude demande une application plus longue. Combien de lettrés et même d'écrivains illustres n'ont jamais su voir ? Erasme ne concevait pas qu'on s'extasiât devant un marbre grec.

Sans doute Léonard appelle justement le dessin une langue universelle. L'enfant reconnaît les objets avant de syllaber leur nom: mais pour lui tout homme est « un bon homme » ; adolescent il s'intéresse à Faction du bonhomme, et pas encore au torse brisé du Belvédère. Après ses humanités, on comprend les histoires que l'art raconte, sans pénétrer l'arcane de la beauté. Pourquoi, de deux vases semblables de matière et sans ornementation, l'un passe-t-il pour chefd'œuvre et l'autre est-il tenu pour un vulgaire pot ? Pourquoi les arcades des rues de Bologne sont-elles nobles et celles de la rue de Rivoli quelconques? Pourquoi une monnaie antique mérite-t-elle l'admiration tandis que la nôtre est vouée au mépris ? Parce que la ligne de l'arcade, du vase, et le relief de la pièce donnent l'impression d'un rythme parfait. Si on demande les règles de ce rythme, personne ne répondra : c'est littéralement un mystère.

Le Beau est le mystère des formes. Il faut donc une initiation pour le comprendre en même temps qu'une disposition.

INTRODUCTION

« Les sciences imitables et quantitatives sont celles où le disciple se fait égal à son maître, comme les mathématiques » , dit Léonard, « mais les sciences inimitables et qualitatives sont celles qui ne peuvent se léguer par héritage et où le disciple n'atteint jamais le maître. » La Beauté ne se prouve pas, elle s'éprouve. Il y a cependant des règles pour la produire comme pour la reconnaître. Née d'une sensibilité admirable, elle s'adresse à la sensibilité.

En écartant la question d'individualisme, nos facultés dépendent de la culture que nous leur donnons; et les vertus spirituelles comme les morales méritent l'épithète d'habitudes.

A chaque étude, il faut des principes ; la science s'appuie sur le phénomène, avec sécurité ; l'art trouvera ses lois dans les chefsd'œuvre, phénomènes aussi évidents que ceux de la Cosmologie.

L'esthétique serait déjà une science constituée, si on l'avait considérée indépendamment des systèmes philosophiques. On l'a traitée comme un annexe de la croyance, la baptisant et la paganisant tour à tour, suivant qu'on fréquentait la paroisse ou la Faculté.

Qu'est-ce que PArt? La création humaine.

Dieu a fait l'univers (macrocosme), l'homme a fait le temple (microcosme) d'où les arts sont

LES IDÉES ET LES FORMES

sortis. Ce n'est pas ètourdiment qu'on attribue à l'homme la faculté de créer? Les formes architectoniques en témoignent : et si la caverne a inspiré la crypte, l'arbre la colonne et la forêt fe vaisseau ecclésial, il restait beaucoup à faire à son génie.

Les relations des thèmes naturels avec les œuvres rentrent dans les spéculations mystagogiques : Part n'est pas une activité propre à notre espèce, mais particulière à un très petit nombre d'hommes d'une espèce suréminente. Le métier imite et répète l'œuvre d'art, l'industrie la répand. Une génération de touche-à-tout a inventé cette ineptie « les arts d'agrément », ce qui conteste l'infinie dignité du véritable artiste et la surnaturalité des chefs-d'œuvre. Beaucoup de gens étendent des couleurs sur de la toile, cela ne permet pas de méconnaître qu'autrefois le pinceau ouvrit le ciel à nos yeux mortels et nous fit voir des visages d'éternité.

Les plus dignes des hommes sont ceux qui expriment l'humanité, et lui fournissent l'essence de sa vie spirituelle et les formes de son rêve. Les vagues gens qui exposent aux salons annuels ne sauraient être compris dans Tordre des pasteurs esthétiques ; non plus que le prêtre routinier ne saurait se mêler à la chorie des saints.

INTRODUCTION

L'art est, de toute la manifestation humaine, le mode le plus bas et le plus niais dès qu'il sert de passe-temps.

Moralement, il y a l'honnêteté très différente de la sainteté, esthétiquement l'œuvre n'est que l'élément du chef-d'œuvre. Les ouvrages montrent entre eux la même distance que les hommes ; mais tandis que ces derniers peuvent plaire par un mélange tel quel de qualités et de défauts, les premiers sont tenus à présenter un ensemble harmonique, une unité qualitative.

La forme, langage prodigieusement synthétique, tire de la réalité une abstraction nommée ligne ou volume.

Qu'est-ce qu'un monument, sinon un calcul de lignes et de volumes pour l'expression d'une volonté spirituelle ? De l'allée de la forêt et de la caverne à une cathédrale, le travail de l'homme apparaît colossal. Qu'est-ce qu'une figure comme le sphinx ou le taureau ailé à face humaine, sinon une combinaison philosophique de motifs naturels pour la manifestation d'une idée ? Du chat au sphinx, du taureau sauvage au génie qui garde le seuil des temples, l'artiste, par des opérations quasi-divines, se haussa jusqu'au rôle de créateur. Or, la compréhension de tels miracles n'appartient pas à tous, et nul ne les entend sans un effort.

« Pour un esprit philosophique, il n'y a vraiment dans le passé de l'humanité que trois histoires de premier intérêt : l'histoire grecque, l'histoire d'Israël et l'histoire romaine. Ces trois histoires réunies constituent ce qu'on peut appeler l'histoire de la civilisation, la civilisation étant le résultat de la collaboration alternative de la Grèce, de la Judée et de Rome. » Qui dit cela ? un précepteur du Dauphin, un prédécesseur du bon Rollin? Non, cette opinion qui porterait l'estampille du XVIIe est celle d'un homme qui passe pour un novateur et même un téméraire, qui a voyagé en Syrie, qui s'est consacré aux études sémitiques, Ernest Renan.

Or, ni les idées, ni surtout les formes de ces trois civilisations ne sont originales. Israël s'est tour à tour inspiré de la Chaldée et de la Phénicie ; la Grèce archaïque ressemble à î'Égypte et Rome imita la Grèce, dès qu'elle voulut s'élever. L'historique demanderait des monographies, la preuve esthétique se présente d'un coup et péremptoire.

Le parallélisme des idées et des formes deviendra la méthode même de l'histoire philosophique, lorsqu'un homme officiel la présentera au public. Pour en saisir l'importance, il faut se souvenir du thème hugolien dans Notre-Dame de Paris, l'imprimerie a substitué les mots aux

INTRODUCTION

formes et fermé Père synthétique pour ouvrir celle de l'analyse et de la spécialisation ; la Révolution en dispersant les antiques communions comme les corporations, a détruit les motifs de l'expression esthétique en même temps que les garanties d'exécution. Aujourd'hui, Vart pour Vart, qui n'est pas une doctrine mais un fait conséquentiel de l'état social, équivaut à une théorie de parler pour ne rien dire et en propos individuels et inintéressants.

Des affinités électives existent entre une catégorie humaine et une catégorie d'ouvrages et les procès intentés au nom du goût opposent des personnalités entre elles et non des vérités. Le sentiment joue un tel rôle dans l'appréciation qu'il serait aussi fou de demander compte à quelqu'un de ses prédilections que de ses passions : et la philosophie esthétique ne vaut guère que par la richesse expressive d'un enthousiasme souvent exagéré.

Toutefois, Platon a donné une ascétique des passions basée sur l'esthétique, lorsqu'il dit de se plaire d'abord à la beauté éparse, puis à sa synthèse, enfin à sa moralité. L'évolution de la pensée se fait par un double passage du plan sensible à l'affectif et de l'affectif à l'abstraction.

Il y a autant de métaphysique transcendan-

LES IDÉES ET LES FORMES

taie dans un marbre que dans un traité d'Aristote, seulement, ceux qui lisent sont légion auprès du petit nombre de ceux qui voient.

La Nécessité fut la première muse ; on ne la nomme jamais, l'homme croirait ainsi diminuer à la fois son origine et son devenir, il ne veut d'autre preuve de son génie, que son art, la création désintéressée de la beauté. Il oublie volontairement l'incommensurable effort qué patronna Prométhée, pour s'enorgueillir d'avoir découvert la perfection.

Car le plaisir esthétique résulte d'une rencontre de notre esprit avec un reflet de l'absolu : rencontre d'une volupté suréminente que l'art seul procure.

Etrange condition que celle d'un être qui ne s'estime que dans la mesure où il sort de luimême et du présent? Qui met son honneur à sa crifîer ses instincts à des sentiments et supporte tout pourvu que ses peines soient le prix d'un rêve !

Plus étrange encore que nos maux et nos biens positifs tiennent moins de place que ceux que nous imaginons et que les seuls motifs qui nous soient chers s'appellent des abstractions.

L'appréhension et le regret torturent plus que l'événement et l'homme dominé par ses impressions autant que par les réalités, s'efforce d'af-

INTRODUCTION

firmer son immortelle destinée ; et comme la notion divine est le sommet de sa pensée, il fait le Dieu, en créant à son tour des formes réalisatrices de sa volonté. Les grands artistes dont la psychologie nous est connue, ne découvrent pas tous un état de conscience aussi transcendantal: peu d'hommes savent ce qu'ils font, soit en bien, soit en mal, et le génie de l'humanité se cache derrière le génie individuel.

L'œuvre d'art renferme la manifestation majeure de notre espèce et la plus haute expression de son désir. Au lieu de lui imposer un sens doctrinal, mieux vaut l'entendre comme une exaltation de l'âme.

La tradition est le nom métaphysique de l'expérience; l'exemple qui prouve les règles, le déterminisme sensible.

Ce qui est beau, emprunte ce caractère des mêmes principes, d'un bout à l'autre de l'histoire ; et l'esthétique offre sans cesse la manifestation de théories permanentes et propres à son essence, en dépit des lieux et des races.

La culture littéraire suffit-elle à un homme du vingtième siècle ? Celui qui aurait beaucoup lu serait-il l'honnête intellectuel ayant des clartés de tout? Non.

L'admirable Racine qui traduisait Sophocle à livre ouvert, devrait aujourd'hui connaître le

LES IDÉES ET LES FORMES

Parthenon et ses métopes et Bossuet irait au musée avant d'écrire sur les Egyptiens,

Des exemples illustres montrent que le philologue peut se passer des longs et pénibles voyages, et les textes testamentaires de l'esprit se révèlent à l'esprit qui les interroge : l'œuvre d'art et surtout l'édifice, je ne crois pas qu'on le puisse sentir d'après le livre qui ne se révèle pas en image. La terre qu'on foule, le ciel qui plafonne, Tair même qui passe sont des truchements de la compréhension. Je n'ai compris la Grèce qu'au Parthenon et l'Egypte qu'à Thèbes.

Les textes reçoivent de l'étude des monuments une éclatante lumière. Bossuet, d'après Diodore, ne croit-il pas que le jugement de l'âme, en Egypte, se fait sur la terre, et que le verdict consiste à la permission ou au refus de la sépulture ? Et depuis combien de temps sait-on que Paris ou baris,la ville qui a pour emblème une nef, porte le nom de la barque sacrée en Egypte?

Pour juger du mérite d'une littérature, il faut en savoir la langue et en comprendre le texte : or, la forme traduisant toujours une idée, on ne décidera de sa perfection que par la connaissance de cette idée.

Les formes sont nées des idées et leur servent

INTRODUCTION

de corps, j'ai recherché comme divisions de cette étude panoramique les points synthétiques : trois rapports majeurs : celui de créature à créateur exprimé par le temple, celui de la vie à la mort, manifesté dans le tombeau, celui enfin de Thomme s'interprétant lui-même. Cela conduit à une histoire du temple ; du tombeau et de la figure humaine .

Ces catégories perdent leur importance suivant les époques. Le Père-Lachaise n'a pas de proportion avec la nécropole memphite ; et les Halles aux draps d'Ypres égalent en importance une cathédrale ; à la Renaissance les palais l'emportent sur les églises. D'autre part, où trouverions-nous en Orient, des édifices civils de l'importance des Thermes de Caracalla ou des hôtels de ville flamands ? Les divisions de l'ère orientale ne conviendraient pas à l'autre.

Faut-il justifier cette méthode? L'homme ne dépend-il pas surtout de deux notions, son origine et sa fin et ses actes collectifs et surtout esthétiques ne sont-ils pas ainsi déterminés ?

Nous sommes habitués aux philosophies plus qu'aux religions : les premières abstraites participent moins au temps, au lieu et à la race. L'art fut sans cesse inspiré par les religions qui lui fournissaient des thèmes autrement féconds. Il n'existe pas d'art philosophique parce que la

LES IDÉES ET LES FORMES

forme donne un corps aux âmes et non aux concepts.

Avant d'écrire, l'homme dessina. Pour que le disque s'identifiât au soleil, puis au jour, à la vie, à la victoire, à la richesse et devînt un idéogramme, une clé expressive, un hiéroglyphe, il fallut une longue élaboration. Les rébus de nos journauxillustrés ou écriture parles choses, constituent des hiéroglyphes phonétiques. D'abord on abrégea les formes, un point fut un œil, une plume un oiseau, la convention intervint : une étoile sous le croissant signifia le mois.

Ghampollion, en lisant les noms de Bérénice et de Cléopâtre sur les cartouches royaux, découvrit un alphabétisme ; du jour où la forme devint lettre, et qu'il y eut une écriture, elle se transforma et commença sa véritable destinée de réalisation optique.

L'œil, le sens magnifié par Léonard (1) audessus de tous les autres, a doté l'esprit d'une faculté spéciale d'inventer les corps pour tous les sentiments réalisant pour tous l'impression d'un seul.

Cette faculté n'a aucun rapport avec l'imitation qui n'est qu'un acheminement vers la conception artistique. La photographie a mieux

(1) Léonard de Vinci, Textes choisis, p. 153.

INTRODUCTION

servi la véritable esthétique que les spéculations transcendantales : un instantané ne fournit qu'un document et jamais la beauté, qui n'existe pas plus que la vérité ou la justice, ou toute autre abstraction que l'homme conçoit parce qu'il la contient. Toutefois, si la vérité, si la justice ne parviennent à l'évidence, la beauté s'impoae et défie le doute et la contradiction : c'est le seul aspect de la perfection qu'il nous soit donné de contempler.

L'homme créé en 4*38, postérieurement au grand Sphinx, le déluge universel en 2482 au temps où les Elamites envahirent la Kaldée, voilà les dates pour i85o. Un immense horizon historique s'est révélé à nous depuis un siècle.

Les personnes mûres ont appris l'histoire dans des manuels forcément erronés, puisque les découvertes de ces derniers temps étaient imparfaites et à l'état de nouveautés pendant leur éducation : celui qui fit ses classes vers la fin du second empire n'entend plus rien à l'histoire générale, s'il n'a recommencé son instruction par la lecture et le musée.

L'obélisque de la place de la Concorde privé de son pyramidon doré, de sa base propre, et perdu au milieu d'un trop vaste espace, ne donne aucunement l'effet réel qu'il produit en avant d'un temple à l'architecture trapue.

LES IDÉES ET LES FORMES

En Egypte, les temples inondés de soleil par l'écroulement des dalles de la toiture ne manifestent pas le caractère mystérieux d'autrefois où la pénombre régnait dans le sanctuaire.

Pour ressusciter des aspects aussi complètement abolis, un problème surgit à chaque pas. Par exemple la colonne à seize pans de Beni- Hassan est-elle le prototype du dorique ?

Ce manuel réunit dans un volume ordinaire des notions certaines, c'est-à-dire acceptées à peu près unanimement sur l'histoire des idées et des formes. Ce ne sont que des aperçus, mais ils forment un index de l'évolution humaine.

Le développement littéraire qui seul crée l'intérêt de lecture devait être banni d'un résumé qui englobe l'antiquité orientale, et l'Asie et l'Afrique.

J'ai ajouté à l'Orient classique, la Chine et l'Inde, malgré que le travail historique sur ces civilisations soit encore incomplet et incertain. Les Ioniens adorateurs d'Athéné sont bien les fils des Yavanas, adorateurs de l'Athana védique, et Prométhée porteur de feu est identique à Pramantha le bois, qui sert à incarner Agni.

Quant à l'empire du Milieu son antiquité bien plus haute que celle d'Israël, sa prochaine et redoutable entrée dans les intérêts de l'Occident, l'imposaient.

INTRODUCTION

La notion exclusivement littéraire est souvent fausse : il faut avoir vu Jérusalem pour se rendre compte de la disproportion prodigieuse entre la réalité de cette ville et le prestige de son nom, tandis que, le Parthenon seul témoigne pleinement du génie d'Athènes et rend explicable l'épithète de barbare que les Attiques prodiguaient atout venant.

La connaissance du passé ne comporte pas exclusivement que les chefs-d'œuvre et l'étude livre au lettré autre chose que des merveilles, un complément d'information sur les races qui jouèrent un rôle dans Puni vers.

Israël n'a point d'art qui Lui soit propre : mais il est intéressant de connaître comment ce petit peuple si littéraire construisit son temple.

La Phrygie ne nous livrera rien d'admirable, pourtant notre mémoire s'intéresse à Tantale, à Niobé. N'est-ce pas le vainqueur de Tantale, Ilos, qui fonde Troie? N'y a-t-il pas, parmi les modes grecs, le phrygien? Cybèle est phrygienne comme Dionysos est thrace. Cela suffit pour que les ruines de ces pays nous intéressent.

Dans un cadre aussi restreint, on ne traite aucune époque à fond, on les marque toutes, de façon à compenser par l'ensemble panoramique la brièveté de chaque section.

LES IDÉES ET LES FORMBS

Rien n'est aussi ingrat que ces indications précises où l'écrivain disparaît et rompt sa phrase pour gagner de la place : peut-être aussi, rien de plus utile que ces quelques renseignements sûrs et clairs, dans leur aridité.

Ce point pratique, le lecteur devra l'envisager pour se montrer équitable envers cet essai qui n'est ni une histoire ni une archéologie, ni une esthétique, et qui cependant réunit quelques traits de chacune de ces sciences à propos de chaque famille humaine.

Ni scolaire quoiqu'il contienne les éléments de l'archéologie; ni d'enseignement transcendantal quoiqu'il tende à des conclusions synthétiques : ce livre est corollaire des anciennes humanités et s'adresse à ceux qui ont déjà lu et qui veulent étendre le domaine de leurs connaissances. Plus qu'un résumé, moins qu'un traité, c'est un outil de travail, propre à faciliter le développement du sens esthétique.

L'œuvre d'art illustre plutôt qu'un texte, une croyance, et qui ignore la théorie égyptienne du devenir ne comprendra ni la pyramide, ni le colosse. L'art réalise une pensée, j'entends l'art ancien ; le nôtre ne manifeste plus qu'une personnalité. Comment comprendre les taureaux ailés de la Babylonie, ces génies protecteurs du seuil, si on ignore la pullulante superstition de

INTRODUCTION

ce pays où la vie mentale était tout occupée à craindre et à conjurer les mauvais génies ?

Il est donc nécessaire d'exposer l'idée génératrice en même temps qu'on montrera sa forme.

Quant aux divisions elles changent avec les races, la tombe qui tient tant de place dans la vallée du Nil, n'offre aucun aspect au bord de TEuphrate : la peinture si féconde dans notre ère n'est qu'une polychromie architecturale en Orient.

Enfin, il y a quelque abnégation à écrire pour dix années au plus. Dix ans font de tout travail archéologique une inutile vieillerie.

Un seul coup de pioche à Ereck a révélé la statuaire kaldéenne et M. de Sarzec a ajouté à, l'histoire des civilisationsprimitives un chapitre capital : mais les têtes découvertes, ces têtes rasées aux pommettes saillantes sans rapport avec la race sémitique se dressent en énigmes. A quelle race appartient ce type?

Les découvertes n'éclaircissent pas les problèmes, elles en multiplient les termes et forcent à procéder par formule dubitative, à moins de se contenter de mots sans réalité.

La Tour de Babel est là, sous le nom de Birs Nimroud, et si la curiosité était vive on attaquerait avec fruit cet amas de décombres. Une fouille de ce genre et aussitôt le présent livre ne

LES IDÉES ET LES FORMES

vaudra plus rien : les points encore douteux seront éclaircis, d'autres qui semblent clairs s'obscurciront.

Deguignes n'a-t-il pas écrit : « Les Chinois ne sont qu'une colonie égyptienne, je l'ai prouvé dans un mémoire lu à l'Académie », et encore, du même : « On a trouvé dans la langue sanscrétane des mots grecs et latins», et cependant c'était un savant. Le premier, il vit l'origine égyptienne et hiéroglyphique de l'alphabet phénicien.

Philarète Chasles n'était pas un imbécile et il a écrit que l'Inde était fille de la Grèce.

Le fait le plus important de l'archéologie est assurément la ruine du prestige sémitique, il entraîne des conséquences incalculables.

La séparation des deux Testaments ne rencontre plus qu'une opposition disciplinaire : pour ceux qui croient à la Divinité du Christ, Iahvé est un horrible Dieu; et le rôle corrupteur de l'élément juif dans notre civilisation poussera les Aryas à connaître leurs origines et à invoquer le Mérou au lieu du Sinaï.

Un prochain clergé retrouvera les ancêtres dans ceux qui insérèrent dans l'Avesta, « le Verbe fils du père et leur coexistence avec l'esprit » et qui abolirent le sacrifice sanglant, donnèrent aux moines leurs prototypes, dans les ordres mendiants de l'Inde Boudhique : car

INTRODUCTION

suivant la naïve exclamation du missionnaire Bury en Chine : « Il n'y a aucune pièce de notre habillement, aucune fonction sacerdotale, aucune cérémonie de l'Eglise romaine, dont le diable n'ait inventé une copie en ce pays ».

Les inventions prétendument diaboliques se trouvent être les véritables originaux d'après lesquels, le génie Aryaque a su s'élever au-dessus de ses maîtres et ayant reçu tous les modèles, les surpasser.

Page 1