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Antoine Watteau

Il ne faut pas médire des romanciers : leur œuvre consolante répond à un certain besoin des âmes, et la réalité serait trop triste si la fiction ne venait pas cà et là l’encadrer d’une bordure fleurie. Un remerciement est dû aux conteurs : ils font oublier. Mais puisqu'on laisse à leur libre fantaisie la jouissance d’un domaine qui s'étend de la vérité quotidienne jusqu'aux frontitres de l'impossible, ils devraient nous faire la grâce de ne pas chasser sur nos terres et de ne point défigurer l’histoire sous les arabesques de leur caprice. En s’emparant de Watteau, dont la vie était et est encore mal connue et dont le mystérieux génie tient une si grande place dans l’art français, ils ont substitué aux certitudes historiques les mensonges de la légende, et, le plus innocemment du monde, ils ont ajourné l’heure où le

maître des visions enchantées pourra revivre dans un portrait

ressemblant et définitif. Les gens d'esprit ont altéré le caractère de homme et ils n’ont pas signalé toute l’importance de l’artiste. L’historien qui, armé des procédés modernes, je veux dire du document et de la chronologie, voudra étudier la physionomie de Watteau et marquer son rôle, devra donc, s’il en a le courage, négliger de parti pris beaucoup de contes, élaguer beaucoup d’hypothèses et s’en tenir strictement aux faits positifs.

Ces faits ne sont pas nombreux, et telle est même l’indigence de notre approvisionnement qu'il existe dans la biographie du charmeur de longues périodes où on le perd de vue et où il est presque insaisissable. Chose étrange! les événements de sa vie sont d'hier et il est plus difficile de parler de lui que de tel artiste du xv® siècle. Watteau, qui occupe tant de pages dans les livres et dont le nom est prononcé tous les jours, Watteau est un inconnu, ou, du moins, il flotte dans le mystère comme les fonds vaporeux de ses paysages. En essayant ici, aprés tant d’autres, de raconter la vie de ce grand travailleur et de replacer son œuvre dans le milieu historique dont elle a été la fête, on appliquera autant que possible les prudentes méthodes de la critique nouvelle, et malgré les difficultés du programme, on ne négligera rien pour se tenir au plus près de cette vérité qu’on soupçonne, mais qui s'échappe si cruellement à l'instant même où l’on croit saisir le pli flottant de sa robe.

Les guerres de conquête, les villes assiégées et prises d'assaut, les cadavres épars dans les rues ensanglantées sont

pour le philosophe un spectacle amer. On n’est consolé de ces

violences que lorsqu'elles aboutissent à une fleur. C’est ici le

LES ANNÉES D'APPRENTISSAGE 3 cas : même en demeurant pacifique et sentimental, on est tenté de pardonner à Louis XIV d’avoir dirigé le feu de son artillerie contre les murailles inoffensives de Valenciennes. Il fallait que la loi de l'histoire s’accomplit, pour que le peintre qui devait devenir une de nos plus chères gloires naquît dans une ville française. On se rappelle les événements. L'armée royale investit Valenciennes le 28 février 1677, et tous les ouvrages ayant été enlevés, la ville est prise le 17 mars. Belle affaire où Van der Meulen trouvera l’occasion d’un travail nouveau. Peu après, le 11 août 1678, intervient le traité de Nimègue, qui délimite la nouvelle frontière ; en même temps, un émissaire du roi, Magalotti, celui que Saint-Simon nous représente comme un homme « délicieux et magnifique », s'installe à Valenciennes en qualité de gouverneur. Malgré le sort des armes, malgré les actes diplomatiques, ce coin du Hainaut continuera à vivre, quelque temps encore, dans une atmosphère flamande; toutefois, le résultat historique est acquis. Personne ne songe à Watteau ; mais, s’il doit venir au monde, il sera Français.

Celui que son charmant génie devait faire le maître des élégances, Jean-Antoine Watteau, n'avait nullement des origines aristocratiques. Il est né dans le monde du travail, loin des influences heureuses et des fées souriantes que le hasard penche sur le berceau des futurs artistes. Il fut baptisé à l’église Saint- Jacques de Valenciennes le 16 octobre 1684. Son père, Jean- Philippe, était un modeste couvreur; sa mère s'appelait Michelle Lardenoïs ; le parrain et la marraine, dont l'acte de baptême

n'indique pas la profession, ne semblent guëre avoir été des

personnages de grande conséquence. On a quelques détails sur

le père de Watteau. Né en 1660, il vivait encore en 1699. À diverses reprises, il a travaillé pour la ville de Valenciennes et les comptes municipaux ont gardé la trace de la rémunération affectée à ses utiles services. Il était jeune et laborieux. On ne sait trop sur quel document le comte de Caylus s’est fondé pour parler de « la dureté du père dont Watteau dépendoit » et des entraves qu'il aurait mises à la vocation de son fils’. Il y a là une exagération évidente. Philippe Watteau est fort attentif aux choses de son métier ; mais si occupé qu'il soit à réparer les toitures des édifices et des magasins de Valenciennes, il n’est pas indifférent au développement intellectuel du petit Antoine. Il trouva bon qu'il reçût les premiers éléments d’une instruction pareille à celle que recevaient alors les enfants du voisinage, germes précieux que le vif esprit de Watteau sut faire fructifier, car il a été toute sa vie un grand liseur; la plume à la main, il exprimait nettement sa pensée, et lorsqu'on dresse la nomenclature de ses amis, on constate que la plupart ont été des lettrés. Enfin, quand vint le moment d'apprendre un métier, on ne voit pas que Watteau ait été persécuté par son père. Sans doute, Philippe avait les idées de son temps; il aurait voulu que son fils lui succédit ; il lui disait que la profession de couvreur est la plus belle profession du monde, mais dès que l'enfant parla d’entrer

en apprentissage chez un peintre, il le laissa faire.

1 La Vie d'Antoine Watteau lue à l'Académie royale de peinture le 3 février 1748. Ce mémoire, retrouvé et publié par MM. de Goncourt d’après une ancienne copie, est une des pièces essentielles du dossier de Watteau, dont Caylus a été l’ami. Nous aurons bien des fois à nous reporter à ce travail qui renferme cependant tant d’affirmations suspectes La Vie d'Antoine Watteau forme un des plus intéressants chapitres de l’Art du XVIIIe siècle Depuis lors le manuscrit autographe de Caylus a été découvert dans un carton de la Bibliothèque de l’Université par M. Charles Henry, qui l’a publié en 1887.

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